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Analyse esthétique d'une photographie :
Robert Doisneau, Bolides à Paris (1956)

par Henri Peyre

 

Nous proposons dans cet article l'analyse esthétique d'une image de Robert Doisneau prise à Paris vers 1956.
Cette analyse porte exclusivement sur le contenu de l'image, sans préjuger de l'environnement historique de la photographie ou d'une connaissance quelconque concernant son auteur. Il s'agit uniquement de présenter une analyse qui s'en tienne à ce que montre l'image indépendamment de tout contexte.

Nous utilisons pour cette analyse la Théorie des Mondes déjà exposée sur ce site. Le principe est de déterminer comment une photographie peut convoquer la jouissance du spectateur. Selon notre théorie, la façon d'augmenter la jouissance esthétique consiste le plus souvent à faire durer au maximum le moment charnière du basculement du regard entre deux points de vue différents sur le monde.

 

Voici l'image que nous analysons :


Robert Doisneau, Bolides à Paris (vers 1956)

l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
webmaster de galerie-photo
professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes de 2002 à 2005

Formation : ingénieur IBM
et ancien élève des Beaux-Arts de Paris

Phonem
28 rue de la Madeleine
30000 Nimes
phonem.productivite@(ntispam)gmail.com
www.photographie-peinture.com
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www.nature-morte.com]



Organise
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Analyse

La première lecture de l'image invite à comparer l'énorme taille du véhicule de l'adulte à droite à la taille réduite de l'automobile à pédales de l'enfant à gauche.

Quasi instantanément le spectateur est conforté dans cette comparaison par le regard croisé de l'enfant qui souligne l'existence d'un rapport établi entre les 2 véhicules :

L'enfant est sur le trottoir et la voiture sur la chaussée. Le bord du trottoir marque la limite du monde de l'enfant et du monde de l'adulte.

Mais un élément inquiétant en provenance du monde de l'adulte pénètre dans le monde de l'enfant : une roue du véhicule de l'adulte est montée sur le trottoir. Deuxième motif d'inquiétude, le pneu de cette roue est crevé.

Ces deux éléments sont d'autant plus menaçants que le petit bonhomme avait l'air de circuler lui-même bien droit sur le trottoir, tenant sagement son volant à 10 heures 10. Le képi qu'il porte le range plus encore dans le monde ordonné, obéissant et loyal du gendarme et du militaire qu'il essaie manifestement d'imiter.

L'opposition entre le monde de l'enfant et le monde de l'adulte n'est donc pas seulement une opposition d'échelle et de lieu ; c'est aussi une opposition d'ordre. L'adulte se tient mal, sort de son monde, déborde sur celui de l'enfant. L'enfant, lui, est sagement du côté de l'ordre et de la raison... tout le contraire de ce qu'on pourrait normalement attendre (on pourrait lire dans ce dernier renversement une nouvelle opposition entre ce qui est présenté et ce qu'on attendait raisonnablement... cette opposition relevant d'une convention culturelle hors image, nous ne faisons que la citer en passant).

Par l'arrière, un camion sort d'un porche, constituant une deuxième intrusion plus faible mais du coup déjà un peu inquiétante - à cause de la folie nette de la première.

L'image exprime donc le moment d'une révélation :

Deux mondes sont géographiquement mis en scène : celui de l'adulte et celui de l'enfant.

L'enfant aspire au monde des adultes, aussi bien en imitant sagement ses activités qu'il admire qu'en empruntant le képi de l'autorité.

Mais le monde de l'adulte est un monde de mauvaise conduite, de pneu crevé, de manque d'ordre.

 

Quel est le point de vue du photographe ?

Une petite construction géométrique permet de s'en faire une idée. Nous pouvons construire un point de fuite vers lequel concourent des lignes parallèles qui s'éloignent de l'observateur. Par définition le point de fuite porte la ligne d'horizon, ligne à la hauteur delaquelle l'observateur a les yeux :

 

Finissons ce schéma en faisant coïncider les pieds d'une silhouette qui reposerait sur le bord du trottoir et les yeux de la même silhouette sur la ligne d'horizon : le croquis nous donne la taille du photographe, si l'objectif de l'appareil photographique est son regard. La silhouette obtenue a la taille de celle d'un enfant. La photographie faite correspond à la vision de la scène qu'aurait pu avoir un enfant de la même taille que notre petit personnage.

 

La photographie enfin n'a pas été prise droite ; elle s'effondre du côté ou l'ordre a lâché, le côté de l'adulte, qui apparaît du coup encore plus faible, plus dépravé :

 

Conclusion

La photographie de Doisneau évoque le moment particulier où se révèle à cet enfant bien élevé et obéissant qui aspire à ressembler à l'adulte, dont il admire l'autorité et le sens de l'ordre, que le monde de l'adulte peut être celui de l'accident, du désordre et du pneu crevé.

La photographie de Robert Doisneau joue ainsi sur une triple opposition :
- celle d'un monde à grande échelle et d'un monde à petite échelle
- celle du monde de l'enfant et du monde de l'adulte
- celle du monde de l'ordre et du monde du désordre.

Le point bas d'observation invite le spectateur à se projeter dans l'enfant pour vivre de ses yeux ce triple choc. Si l'image basculée témoigne de l'effarement de l'enfant perdu entre ces trois articulations, le spectateur auquel est offert, immobile, cet affrontement de mondes en conçoit un vif plaisir esthétique :

l'image immobile fait en effet durer au maximum le moment charnière du basculement du regard entre 3 systèmes de deux points de vue différents sur le monde. Joli score. Et belle garantie d'efficacité pour cette image remarquable : si le spectateur attentif découvre forcément les 3 oppositions, le passant distrait est probablement quand même atteint par un au moins des 3 missiles artistiques... l'image risque d'être efficace dans tous les cas et quelle que soit la culture du spectateur !

 

 

 

 

dernière modification de cet article : 2012

 

 

tous les textes sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs
pour toute remarque concernant les articles, merci de contacter henri.peyre@(ntispam)phonem.fr

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