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Les chamans des landes (3)

Feuilleton
par Steve Drevet

 

[... Depuis mon retour de l'arène totémique mes crises de somnambulisme n'ont cessé d'empirer. La semaine dernière, Pawain et ses assistants m'ont trouvé errant dans la forêt à trois reprises. Poussé par je ne sais quelle force, j'ai quitté le village à la faveur de la nuit et me suis enfui vers les grottes. D'après le récit de l'homme au masque de loup, il a fallu quatre hommes pour me maîtriser et j'en ai blessé deux dans la lutte.
Je ne me souviens absolument de rien.
Le conseil des chamans est inquiet. Ils pensent que la créature de pierre s'est enfoncée trop profondément dans mon esprit et qu'elle souhaite me récupérer. Une réunion est prévue bientôt afin de statuer sur mon sort. Ma force décuple de jour en jour, je sens à nouveau la puissance qui m'habitait lorsque je me trouvais dans les grottes...}

{... Ma dernière évasion, plus violente que les précédentes, a accéléré la décision du conseil. Ils ont décidé ce matin de m'enfermer dans une cage en bambous pour une durée indéterminée. Pawain, l'air désolé, m'a lui-même ligoté les mains pour me conduire à ma geôle végétale. Je n'ai opposé aucune résistance. Les regards des villageois se font plus hostiles que jamais. Certains souhaitent mon départ de l'île.

- Tu deviens dangereux Sutherland, nous devons te purger de la bête, m'a-t-il glissé avant de refermer les barreaux derrière moi.

J'ai regardé mes phalanges meurtries, ai remarqué des marques de dents à divers endroits. Sur mon bras, la trace d'un coup de fouet. A l'intérieur de ma cuisse, une estafilade, probablement causée par la lame d'une machette...}

 

l'auteur

Steve DREVET

Steve Drevet
Photographe passionné d'écriture et de mise en scène.
Situe ses images entre une fiction plausible et un réel fictif. Son travail et son univers sont très influencés par la littérature, le cinéma, les arts plastiques et l'anthropologie
saolan@hotmail.com
http://stevedrevet.com/

 

...en collaboration avec :

Claude Parent-Saura
plasticien "habité", déploie ses espaces intérieurs à travers ses créations depuis plus de trente ans. En contact permanent avec les civilisations précolombiennes et les indiens américains, il se définit comme un "primitif contemporain"
 

 

Présentation du feuilleton

Découverte en 1946 par l’explorateur franco-néerlandais Cleeve Sutherland, l’île des chamans est une terre nimbée de mystère située dans l’océan Atlantique. C’est là que vivent "ceux qui soignent le monde" . Issus des quatre continents, des sorciers, guérisseurs ou magiciens, comme on les appelle parfois, se sont réfugiés sur cet îlot pour assurer la survie de leurs croyances ancestrales et transmettre leurs savoirs, fuyant le monde moderne qu’ils surnomment " l’avaleur de peuples ".

En 2010, le photographe Steve Drevet et le plasticien Claude Parent-Saura découvrent les carnets de voyage de l’explorateur Cleeve Sutherland, alors âgé de quatre-vingt dix ans. Après une longue correspondance, ils finissent par rencontrer le vieil homme. Sujet à des transes que ses médecins associent à de la démence, il vit dans un établissement psychiatrique d’Amsterdam.

Cleeve Sutherland leur confie ses découvertes ethnologiques sur cette île dont il n’a jamais voulu dévoiler l’emplacement. Ses dernières volontés sont claires : il souhaite révéler à ses deux amis les visions qu’il a eues sur l’île des chamans.

Guidés par les transes et les souvenirs de l’explorateur, Steve Drevet et Claude Parent-Saura vont reconstituer l’univers étrange de cette île et donner chair et matière à ces chamans, affublés de masques les dotant de prodigieux pouvoirs. De ce voyage allégorique naîtra un récit aux frontières de deux mondes. Les photographies, qui figurent la superposition de deux regards : celui du plasticien et du photographe, sont accompagnées d’un journal de bord compilé et revisité par Steve Drevet à partir des fragments de notes parfois obscurs légués par Sutherland lui-même.

C'est ce récit, constitué d'extraits du journal de bord, que nous vous proposons à partir de ce mois-ci sous la forme d'une feuilleton.

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[...Mon état a empiré depuis trois jours. Je perds le contact avec ma conscience de plus en plus souvent et me trouve sous l'emprise d'un esprit plus fort que moi. Un esprit dont je suis le serviteur aveugle. Ils ont peur. Ils ont peur de la créature qui partage mon âme et mon cœur. Ils font garder l'entrée de ma petite prison par une jeune femme vigoureuse à la peau noire comme le jais. Elle est armée d'une sarbacane et s'enduit le corps de puissants onguents floraux deux fois par jour. Piètre artifice qui peine à masquer son odeur d'humaine. Lorsque je me mets à hurler, je peux sentir la peur sur sa main tandis qu'elle serre sa sarbacane et m'envoie une fléchette empoisonnée dans le corps. Du gualtaka, un puissant barbiturique naturel qu'ils utilisent pour endormir le gros gibier.

La nuit venue, elle se love en chien de fusil sur sa natte, le visage tourné vers moi, un poignard posé à côté de sa tête. J'aime regarder son corps se soulever quand elle respire, sa peau devenue bleue sous la lune. Elle s'agite parfois au milieu d'un rêve. Ses bracelets cliquètent comme des grillons métalliques. Je m'arrête alors de creuser la terre battue près de la clôture. L'oreille tendue, la respiration suspendue, j'attends qu'elle replonge dans le sommeil. Puis je reprends ma patiente besogne. Je creuse le sol avec mes ongles ou la cuillère qu'ils m'ont donnée pour manger mes repas. Je jette le surplus de terre dans une ornière située au milieu de ma cellule. À l'aube, je dissimule le trou avec une natte renforcée par de petites tiges. Dans trois nuits, je serai allé suffisamment profond pour pouvoir dégager le pied de quatre bambous...]

[... Je cours à en perdre haleine sans me retourner une seule fois. Les branches lacèrent mon visage. J'ai du sang dans les yeux. Je tombe, me relève aussitôt, ne m'arrête que pour écouter la voix me dicter mon cap. Je distingue les contours crénelés de la barre rocheuse éclairée par la pleine lune. La bête m'appelle, j'entends battre son cœur depuis les profondeurs de la terre. Elle me donne une force incommensurable. A cet instant, je suis persuadé que personne ne pourra plus me rattraper. Pourtant, à moins d'un kilomètre de l'entrée des grottes, je distingue un mouvement dans la végétation. Les grillons se taisent brusquement. La nuit fait silence. Je m'agenouille au sol, tend l'oreille. A une cinquantaine de mètres devant moi, j'entends le froufrou d'une corde. Lorsque je me relève, je vois un enfant debout sur un rocher. Il fait tournoyer une fronde au-dessus de sa tête.

-Sutherland, crie une voix derrière moi.

Je me retourne instinctivement et c'est à instant que la pierre de l'enfant frappe ma tempe. Je chancelle. Une pluie de fléchettes s'abat sur mon corps...}

{...C'est le soleil qui me réveille. Pieds et poings liés, je suis attaché à un tronc comme un vulgaire phacochère. Je me balance au rythme des pas de Pawain, dont j'aperçois le large dos. Un autre homme se tient derrière moi, à l'autre extrémité du tronc. Je perçois son odeur musquée mais ne parviens pas à voir son visage. Je suis perclus de douleur. En relevant la tête, j'avise l'enfant qui m'a lancé la pierre l'autre nuit. Il nous suit en faisant des pirouettes et crache sur le sol lorsqu'il croise mon regard. Il me fait penser à un petit singe cruel. Ma tête est lourde, le soleil aveuglant. Autour, ce n'est qu'un immense désert. Je distingue au loin des lacs miroitants. A moins que ce ne soient des mirages. Lors de nos arrêts, l'enfant étanche ma soif à l'aide d'une outre sans se départir de sa morgue. Parfois il verse de l'eau dans mes narines, ricane et s'enfuit...}

{...En fin d'après-midi nous parvenons à une hutte construite à la lisière d'une lande, sur les rives d'un étang asséché. Pawain me libère sans m'adresser un regard et se dirige à l'intérieur de la hutte avec l'autre homme. Il porte un masque de terre cuite striée de fines entailles. Je tente de faire quelques pas, m'effondre aussitôt, perclus de douleurs articulaires. Le rire cristallin de l'enfant me fait sursauter. A bonne distance, il m'observe en faisant tourner sa fronde au dessus de sa tête...}

{...Pawain sort de la hutte, s'avance vers moi, suivi de l'enfant et de l'autre chaman. Je tiens à peine sur mes jambes. Il s'agenouille à ma hauteur et me désigne les alentours.

- Ici la bête n'entendra pas tes cris et tu n'entendras pas les siens.

Je sonde instantanément mon esprit à la recherche de la présence de l'Autre. En dépit de mes efforts de concentration je ne perçois rien d'autre que moi. Je suis soudain pris d'une tristesse infinie et m'affaisse dans la boue séchée. Mon regard se porte partout, cherche la barre rocheuse. En vain. Un horizon vaporeux s'étend à 360 degrés.

- Où sommes-nous Pawain? Qu'est-ce que je viens faire ici?

- Tu viens retrouver ta peau d'homme. Ecoute bien maintenant. Les emplacements des sources souterraines sont seulement connus par les chamans des landes, dit-il en me désignant la hutte. Elles ne les révèlent à personne. Ici on vient et on repart aussitôt. Si tu t'échappes encore tu mourras de soif. Si tu la combats, elle te tuera. Fais ce qu'elle te commande et tu survivras.

- De qui parles-tu ?

Il ne répond pas et fait quelques pas en direction de la lande. L'enfant tire sa manche et lui désigne le soleil déclinant.

- Il faut partir maintenant. Je reviendrai te chercher quand tu auras retrouvé ta peau d'homme. Dans un mois. Peut-être plus...

J'étouffe un sanglot alors qu'il s'éloigne d'un pas vif, suivi de l'enfant et de l'homme au masque de terre cuite. En quelques minutes, leurs silhouettes tremblantes se sont fondues dans l'horizon vaporeux...}

{... Du coin de l'œil, j'avise un mouvement dans la hutte. Une ombre se déplace rapidement à l'intérieur. Je rampe sur quelques mètres, sans quitter du regard la petite masure. Au moment où je me relève, j'entends un son étrange derrière moi. Un cliquetis boisé qui me rappelle le bruit émis par les serpents à sonnettes. Je me retourne lentement et c'est alors que je la vois, dressée au milieu de lande. Elle se tient immobile, serrant une branche sèche qu'elle brandit comme un sceptre. Je déploie mes sens mais ne sens que la terre brûlée par le soleil. Ses doigts, passés dans des roseaux en forme de serres, frappent son bâton. Elle s'agenouille ensuite, disparait derrière les buissons de joncs, réapparait ailleurs produisant son cliquetis étrange. Ce manège, que j'appréhende comme un mélange d'intimidation et d'observation durera jusqu'à la nuit.

 

A l'apparition des premières étoiles elle m'invite à la suivre d'un mouvement de main. Je lui emboite le pas jusqu'à la hutte dont l'entrée m'est visiblement interdite. Elle brandit son bâton au seuil de la porte, fait cliqueter ses doigts et me montre une natte sommaire disposée sous un appentis adossé à la masure. Cet espace ouvert aux quatre vents me tiendra lieu de chambre pendant près d'un mois. C'est ici qu'elle m'apportera mes repas, m'observera pendant des heures. A aucun moment elle n'ôtera un des ses masques en ma présence. Pas une seule fois je n'entendrai le son de sa voix. Mes questions, mes supplications, ne trouveront jamais de réponse...}

{...Les journées se déroulent selon un rituel immuable. Aux premières lueurs de l'aube, elle me réveille d'un coup de bâton puis me sert un gruau constitué de graines, d'algues séchées et de fruits secs qui ressemblent à des dattes. Elle agrémente parfois mon repas d'œufs ou de lézards qu'elle fait rôtir sur des piques. Après cette collation matinale nous parcourons la lande pendant près de deux heures. Elle s'arrête par endroits, incline son bâton vers les quatre points cardinaux, puis se met à courir soudainement dans une direction qu'elle juge pertinente. Elle se met à creuser le sol à l'endroit indiqué par l'inclinaison de son sceptre et fait sourdre une source souterraine. Lorsqu'elle a rempli deux outres en peau, elle s'agenouille sur le sol et me fait signe de m'éloigner. Je présume qu'elle se livre à un rituel dont je dois ignorer l'existence. Le bâton, dont elle ne s'éloigne jamais, agit comme une baguette de sourcier, mais pas seulement. Il lui indique également les cachettes des lézards, des rats des landes, des œufs, les emplacements des fruits qui poussent sur de petits arbustes et ceux des précieux ingrédients qui serviront à préparer ses onguents et poudres de guérisseuses: graines, algues, pierres, sève, insectes, feuilles, etc... En milieu de matinée nous nous dirigeons vers le milieu de l'étang, à un endroit où sourd une source permanente. Il s'agit d'un bassin boueux où elle me prodiguera ses soins...}

 

   

 

{... Le rituel de guérison commence par ce qui ressemble à un échauffement sportif. Il s'agit de me faire transpirer et, je présume, de faire s'écouler les humeurs toxiques que contiennent mon corps. La chaman se met à courir à une vitesse fulgurante au ras du sol, mime des postures animales, parmi lesquelles je reconnais le scorpion, l'araignée, le rat des landes ou l'autruche, fait des bonds prodigieux au dessus de profondes ornières puis m'invite à faire de même. Je n'ai pas sa souplesse, ni sa vitesse, et je reçois des coups de bâton chaque fois qu'un exercice n'a pas été correctement effectué. Pas une seule fois je ne tenterai de lui opposer une quelconque résistance. J'ignore si elle est complètement humaine, mais je pressens que ses pouvoirs, ses serres tranchantes, animées par la fureur, auraient tôt fait de me réduire en charpie. Quand mon corps luit de sueur, elle ôte mes vêtements, me prend par la main, me donne une calebasse évidée et me désigne la source. Je rince mon corps à l'eau claire à l'aide du petit récipient pendant qu'elle prépare un onguent, le dos tourné. Une fois rincé, elle me force à m'allonger au milieu de la bauge, me badigeonne intégralement de sa préparation puis finit par appliquer une couche de boue de deux centimètres d'épaisseur sur tout mon corps. De la même façon qu'elle le ferait avec une poterie, elle me laisse cuire sous un soleil de plomb pendant deux bonnes heures. Ma peau se fige au bout d'une vingtaine de minutes puis commence à tirer à mesure que la chaleur durcit ma carapace de boue. Au bout d'une heure, j'ai l'impression de me trouver dans un sarcophage en céramique. Les premiers jours, la chaleur est telle que je manque de m'évanouir. Je comprends que l'onguent, associé à la boue, opère comme une éponge qui absorbe les pouvoirs de la créature qui parasite mon esprit. A mesure que les jours passeront, la nostalgie qui étreignait mon cœur à mon arrivée s'estompera jusqu'à disparaitre complètement. La bête de pierre, l'appel des grottes ne seront plus qu'un vague souvenir. Au terme de ces deux heures de purification, elle brise ma carapace à l'aide d'un petite masse de pierre, enterre soigneusement les éclats de boue séchée puis me rince elle-même à l'eau claire. Au fil de ces rituels de guérison je retrouve mes sensations humaines et comprends mieux ce que Pawain entendait par "retrouver ta peau" ...}

 
   
   

 

{... Les trois derniers jours de mon séjour, je ne suis soumis à aucun soin, ni à aucune obligation. Je suis libre d'aller où bon me semble. Je ne m'éloigne que très peu cependant, car je crains de me perdre dans ce labyrinthe géant que constitue la lande. J'observe le défilé des blessés, des grands brûlés qui viennent chercher l'onguent magique de la guérisseuse. Ils troquent des vivres, du café ou du riz contre des petits sacs de toiles qui contiennent la précieuse substance et repartent aussitôt suivis de leurs mules chargées d'outres d'eau...}

{...Pawain arrive un matin, seul. Il ne porte pas son masque de loup. Je le vois sourire pour la première fois depuis très longtemps alors qu'il me frappe dans le dos, m'inspecte comme un blessé de guerre enfin rétabli. Tout en palpant ma peau, mes cheveux, il me félicite de mon rétablissement. Mais au delà de sa joie de me trouver guéri, je lis de l'étonnement sur son visage, comme s'il venait de découvrir chez moi quelque chose qu'il ne soupçonnait pas. Avant notre départ, il s'entretient longuement avec la chaman des landes. Je ne suis pas autorisé à écouter leur entretien mais je distingue parfaitement les exclamations de surprise de mon guide. Lorsqu'enfin nous quittons les abords de la hutte et nous engageons sur le sol craquelé de l'étang, il me dit :

-J'ai parlé avec la guérisseuse. Tu as été fort, tu as retrouvé ta peau Sutherland. Et plus encore...

-De quoi parles-tu ?

Il sourit et se remet marche.

-Bientôt tu feras partie des nôtres...}

   
     
     
   

 

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dernière modification de cet article : 2014

 

 

 

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