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L'oracle des cascades (4)

Feuilleton
par Steve Drevet

 

[... L'isolement, l'absence de pensées, la paix intérieure, ce sont les seules choses auxquelles j'aspire depuis les révélations de Pawain à mon sujet, depuis que cette île s'est acharnée à ébranler ma raison, à me pousser aux limites du supportable. J'ignore ce qu'un homme peut endurer avant de sombrer dans un état de neurasthénie, mais j'estime avoir suffisamment éprouvé mon âme pour mériter un repos salvateur. Sur la plus haute branche du fromager qui surplombe le village, je regarde le monde à la façon d'une créature dénuée de conscience. J'aime à croire que je suis un végétal, une coquille vide.
Le conseil estima probablement que mon séjour chez la chaman des landes nécessitait un répit. Au début de ma retraite arboricole, on me laissa tranquille. Pendant trois semaines, personne ne vint m'importuner, pas même Pawain. Je crus qu'on m'avait oublié. Au coucher du soleil, je m'endormais dans mon hamac, bercé par le bruissement des feuilles, puis, à la faveur de la nuit, je m'éveillais, descendais de mon arbre, faisais provision de vivres et d'eau, marchais quelques kilomètres sans rencontrer âme qui vive et retournais me coucher. Spectateur de l'ombre dans un théâtre à ciel ouvert, je passais la plus grande partie de la matinée à observer les villageois vaquant à leurs occupations. Les femmes penchées au-dessus de grosses marmites, les hommes s'affairant à la préparation des filets de pêche, les chiens, truffes au ras du sol en quête de nourriture, se faufilant entre les enfants occupés à chasser des papillons. C'était comme observer une ruche lointaine, bourdonnante, avec la certitude qu'on ne sera jamais importuné ou piqué par une abeille.

l'auteur

Steve DREVET

Steve Drevet
Photographe passionné d'écriture et de mise en scène.
Situe ses images entre une fiction plausible et un réel fictif. Son travail et son univers sont très influencés par la littérature, le cinéma, les arts plastiques et l'anthropologie
saolan@hotmail.com
http://stevedrevet.com/

 

...en collaboration avec :

Claude Parent-Saura
plasticien "habité", déploie ses espaces intérieurs à travers ses créations depuis plus de trente ans. En contact permanent avec les civilisations précolombiennes et les indiens américains, il se définit comme un "primitif contemporain"
 

 

Présentation du feuilleton

Découverte en 1946 par l’explorateur franco-néerlandais Cleeve Sutherland, l’île des chamans est une terre nimbée de mystère située dans l’océan Atlantique. C’est là que vivent "ceux qui soignent le monde" . Issus des quatre continents, des sorciers, guérisseurs ou magiciens, comme on les appelle parfois, se sont réfugiés sur cet îlot pour assurer la survie de leurs croyances ancestrales et transmettre leurs savoirs, fuyant le monde moderne qu’ils surnomment " l’avaleur de peuples ".

En 2010, le photographe Steve Drevet et le plasticien Claude Parent-Saura découvrent les carnets de voyage de l’explorateur Cleeve Sutherland, alors âgé de quatre-vingt dix ans. Après une longue correspondance, ils finissent par rencontrer le vieil homme. Sujet à des transes que ses médecins associent à de la démence, il vit dans un établissement psychiatrique d’Amsterdam.

Cleeve Sutherland leur confie ses découvertes ethnologiques sur cette île dont il n’a jamais voulu dévoiler l’emplacement. Ses dernières volontés sont claires : il souhaite révéler à ses deux amis les visions qu’il a eues sur l’île des chamans.

Guidés par les transes et les souvenirs de l’explorateur, Steve Drevet et Claude Parent-Saura vont reconstituer l’univers étrange de cette île et donner chair et matière à ces chamans, affublés de masques les dotant de prodigieux pouvoirs. De ce voyage allégorique naîtra un récit aux frontières de deux mondes. Les photographies, qui figurent la superposition de deux regards : celui du plasticien et du photographe, sont accompagnées d’un journal de bord compilé et revisité par Steve Drevet à partir des fragments de notes parfois obscurs légués par Sutherland lui-même.

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Mais un soir, un villageois pointa son doigt en direction de mon fromager. Son voisin se gratta l'occiput, héla sa femme, laquelle prit son enfant par la main et tous les quatre vinrent tenir conseil sous mon arbre. Bientôt rejoint par d'autres curieux, le groupe se transforma en une véritable réunion publique. Les débats allèrent bon train jusque tard dans la nuit. Chacun se demandait ce que je faisais là-haut et chacun avait son explication.

"Un écureuil a pris possession de son corps disait l'un, regardez comme il se cramponne à sa branche.
- Non, c'est Jakaïté, l'esprit du Toucan, qui lui a donné ses pouvoirs, disait l'autre, sinon pourquoi vivrait-il dans un arbre ?"
Un colosse à la voix de stentor parla plus fort que les autres.
"Ce qui est sûr ce que ce n'est plus un Nogwan,* affirma-t-il. Je vais grimper jusqu'à lui et il me parlera."

Acculé, l'œil fou, je l'observai se hisser de branches en branches. Je me mis à grogner comme un molosse, prêt à en découdre. Je n'eus cependant pas à user de ma force. Parvenu à trois mètres de hauteur, le malheureux perdit l'équilibre et chuta lourdement sur le sol. Le craquement d'un os et son cri de douleur mit fin à toute autre tentative. Un silence glacial s'abattit sur l'assemblée. L'homme jurait dans sa barbe en se tenant le bras.
"Il m'a poussé avec son esprit, j'ai senti une force invisible sur ma poitrine ! "
Quelques villageois levèrent la tête en me jetant un regard noir puis tous s'éloignèrent.

Le lendemain, un jeune homme vint de bonne heure coiffé d'un chapeau. Il portait un panier rempli de provisions. Une corde était enroulée autour de son épaule.

"Tu dois avoir faim, dit-il d'une voix affable, tout en nouant sa corde à l'anse du panier. Regarde, il y a là du poisson cuisiné par ma mère, des racines frites et des fruits. Et si tu regardes au fond, tu trouveras une bouteille de Gawé. Attrape la corde et hisse le panier jusqu'à toi. Moi, je reste ici, je ne monterai pas vers toi, je ne t'importunerai pas. Je n'ai pas envie que tu me casses le bras avec tes pouvoirs. C'est d'accord ?"

Mon cœur se serra à l'idée d'avoir blessé le colosse, la veille. Qui sait s'il n'allait pas revenir armé d'une hache pour couper mon arbre ? Et ce fumet qui montait de ce petit panier, n'était-ce pas un don du ciel après ces longs jours de diète ? C'est ainsi que la culpabilité, la peur de perdre mon arbre et l'idée de manger autre chose que le maigre butin de mes maraudages nocturnes firent fléchir ma volonté. Je hissai le festin jusqu'à moi et engloutis le tout arrosé de Gawé en un clin d'œil. Le jeune homme m'observait, couché sur le dos, une paille entre ses lèvres.

"Que te disent les arbres Sutherland ? Demanda-t-il au bout d'un moment. Que te disent les arbres à propos de celle que j'aime ? Est-ce qu'elle m'aime en retour ? Est-ce que son père acceptera qu'elle soit ma femme ? Dis-moi ce qu'ils me prédisent."

J'eus la soudaine impression d'être le corbeau piégé par le renard.
"Les arbres ne parlent pas, c'est justement la raison pour laquelle j'apprécie leur compagnie, répondis-je.
-Tu n'as pas aimé le poisson ? Tu préfères la chèvre ?
-Ce n'est pas la question, je ...
-Demain, je t'apporterai du cabri farci et tu me diras ce que je veux savoir.
-Je ne te dirai rien, m'emportai-je, je ne dirai rien à personne, ne reviens pas et garde ton panier !"

Mais il revint. Et d'autres revinrent, encore et encore, avec leurs paniers chargés de nourriture et de boissons, leurs mines inquiètes et soumises, leurs questions incessantes. Certains disposèrent même des coquillages et des bouquets de fleurs au pied mon fromager. J'étais devenu un oracle silencieux dont chacun attendait une révélation. Eprouvés par les caprices ou l'indifférence des dieux, il fallait bien avouer que ces gens avaient une patience infinie. Convaincus de mes dons divinatoires, ils auraient pu attendre plusieurs décennies avant que je leur livre la moindre prédiction.

Je songeai à partir loin de toute cette mascarade quand un matin, Pawain entreprit l'ascension de mon arbre et vint se poster sur ma branche. Je ne l'avais pas vu depuis longtemps et j'éprouvais une joie sincère à revoir un visage amical. Sans se départir de son air goguenard, il me dit :

"Vois Sutherland, tu refuses ton destin de chaman, mais tu es rattrapé par lui.
-Nous avons déjà eu cette discussion Pawain. Je ne suis pas un chaman, je n'ai pas été dans l'arène totémique, je n'ai pas suivi l'initiation, je ne parle pas aux arbres, je ne suis ni un toucan, ni un singe, ni un écureuil volant.
-Tu dis des choses vraies, mais un esprit t'a cueilli au vol, je le sens.
-La sensation est subjective, Pawain, seules la raison, la logique, sont objectives.
-Hum. Tu te dis que tu te devrais te retirer encore plus loin, lança-t-il comme s'il avait deviné mes pensées. Peut-être sur la plus haute montagne ? Dans une grotte ? Mais même aussi loin Sutherland, les gens te chercheraient, ils finiraient par te trouver, ils voudraient savoir ce que tu sais. Parce qu'on veut savoir ce qu'on ignore pas vrai ? Toi-même, tu veux connaitre ton destin. Tu ne sais plus ce que tu dois faire ou qui tu dois être, sinon tu serais déjà rentré chez toi.
- Je songe à partir.
-Songer à partir n'est pas partir. Tu doutes. Tu peux rester sur ton arbre pendant vingt ans, un jour, tu voudras savoir. Tu aimes les certitudes, tu es ainsi fait. Mais je connais un moyen d'étancher ta soif. Demain, nous irons aux cascades. Nous irons voir le chaman au masque de tortue. C'est ce que tu appelles un oracle. Il répondra à tes questions.
-Mais je n'ai pas de questions Pawain ! Je suis en quête de silence, je ne suis pas un chaman devin, je suis venu ici pour me reposer, pour méditer. Pourquoi les gens viennent me voir comme si je pouvais les aider ?
- Je croyais que tu n'avais pas de question conclut-il en ricanant."
Et il descendit de l'arbre.
"Demain, à l'aube, je viendrai te chercher. "

Lorsqu'il disparut tout à fait, je me vis soudain dans mon arbre comme si j'étais sorti de mon corps et que je m'observais. J'étais sale, hirsute, amaigri, à moitié nu, à l'autre bout du monde, loin de ma famille, loin de mes racines, rendu à l'état sauvage d'un animal blessé qui n'a de cesse de fuir. Je laissai mon regard parcourir l'horizon. La mer, étale, scintillait entre les frondaisons des arbres. Comment étais-je arrivé là ? Comment avais-je pu me perdre ainsi ? Je me mis à graver distraitement quelques signes dans l'écorce de mon arbre, égrenant mentalement l'enchainement d'évènements qui m'avaient conduit jusqu'ici. Il y avait d'abord eu cette enquête à Haïti, cette enquête sur un sorcier vaudou, Papa Lion. J'avais entendu dire qu'il réunissait des sorciers, des chamans étrangers le mercredi des Cendres. C'était une congrégation secrète à laquelle aucun de mes informateurs n'avait jamais participé. Piqué par la curiosité, je l'avais suivi à travers les rues de port au Prince pendant plusieurs jours. Le carnaval battait son plein. Le visage grimé, vêtu d'un déguisement grotesque, j'avais noté tous ses déplacements, ses habitudes, les lieux qu'il fréquentait. Jusqu'à ce soir de mars 1946 où il entra dans un vieil entrepôt, bientôt suivi de chamans de toutes les nationalités. C'est la première fois que je voyais Pawain. Je m'étais introduit par l'arrière du bâtiment, puis, dissimulé derrière des sacs de café, j'avais écouté leurs conciliabules. En raison du brouhaha extérieur, je n'avais pu saisir qu'un dixième de qui se tramait là. Ils discutaient en anglais autour d'une table sur laquelle ils avaient déroulé une carte. Ils parlaient d'une île, ils allaient embarquer dans trois jours. Je filai Papa Lion pendant deux jours et deux nuits jusqu'à ce qu'il me conduise à l'embarcadère où je découvris le bateau en partance pour cette île mystérieuse. J'embarquai clandestinement. On me découvrit au bout de deux jours de navigation, dans les cales. Sans l'intervention de Pawain, le capitaine m'aurait jeté par-dessus bord.
C'était la première fois que l'homme au masque de loup me sauvait la vie.

Je descendis de mon arbre, me saisis d'un panier qu'un villageois avait laissé là et me restaurai. Le Gawé, dont je vidais deux bouteilles, m'aida probablement à réaliser qu'il était temps que je rentre chez moi. Le prochain bateau était attendu dans deux mois. Soixante jours, pensai-je, ce serait suffisamment pour rassembler mes notes, les classer et préparer mon départ. J'écrirai des livres, je ferai découvrir au monde entier le fruit de mes explorations. Je jetai un dernier regard à mon fromager, regagnai ma case, me lavai, me rasai, et, pour la première fois depuis des mois, j'enfilai une tenue occidentale. Je m'installai devant ma case, cirai mes bottes, rêvant d'un poste d'ethnologue dans quelque prestigieuse université européenne. L'idée d'aller voir cet oracle ne me paraissait plus aussi saugrenue. Au contraire, cela ajouterait de la substance à mon ouvrage. J'ignorais alors que cette décision allait changer le cours de mon destin...]

[...Nous partîmes de bonne heure. Pawain ne fit aucun commentaire sur ma bonne humeur et ma mise impeccable. Il ne cessa de plaisanter tout le long du chemin, me livrant des détails grivois sur ses nombreuses conquêtes féminines, ici et ailleurs. La vallée des cascades s'enfonçait au cœur d'une forêt primaire aux arbres immenses. De petits singes, que je n'avais alors jamais rencontrés jusqu'alors, suivaient notre progression de loin en loin en se balançant de branches en branches. Leur chair, très appréciée par le peuple des vallées, se consommait grillée lors de fêtes lunaires. Ils criaient, se chahutaient, insouciants du danger qui les entourait.

"Dis moi Pawain, si les gens croient ce que dit ce chaman, cela peut avoir des conséquences graves pour la suite de leur vie ? Imagine que l'oracle te dit que tu vas mourir la semaine prochaine. Que fais-tu ?"
L'homme au masque de loup haussa les épaules :
"Je vais couper du bois.
-Couper du bois ? Pour quoi faire ?
-Pour préparer mon bûcher funéraire. Qui pourrait le faire mieux que moi ? Je cherche un successeur, je règle mes querelles. Je fais l'amour à une femme, ou peut-être plusieurs. Je vais enterrer mon bâton de chaman dans un lieu secret. Voilà.
-Mais ne serais-tu pas désolé, abattu, de quitter ce monde où tu coules des jours heureux ?
-La mort n'est pas une punition Sutherland, elle ne peut pas me rendre désolé, ni abattu. La mort tue mon corps parce qu'il faut bien faire de la place. Elle compte. Mon esprit vivra dans les souvenirs des autres, dans mon bâton, dans les entrailles de la terre, dans cette fleur que je respire, dans cet oiseau que je regarde, dans cette montagne sur laquelle je marche...]

[... Après avoir passé un petit village construit sur le flanc est de la vallée, nous empruntâmes un sentier qui filait à travers un bosquet de roseaux. Au bout du chemin, nous parvînmes à l'entrée d'un canyon aux parois abruptes. Il y avait là un bassin de trente mètres de diamètre aux eaux calmes et translucides. Sur les pierres plates qui le bordaient, une foule observait une femme d'une quarantaine d'années en train de se baigner.

 

   

 

 
   

Des vieillards éclopés, des enfants malades couchés sur des civières de fortune, des femmes de tous les âges chantaient ensemble et frappaient le sol avec des cailloux. Enfin la femme émergea des flots. Elle était enceinte. Elle portait un étrange bâton ramifié. Sa peau, mouchetée sur le ventre, me fit penser au pelage d'un jaguar. Elle considéra l'assemblée avec un sourire que j'avais rarement vu sur un visage humain. Il irradiait une sagesse extraordinaire, inspirait une bienveillance et un amour inconditionnels. J'eus soudain envie de la rejoindre et de me lover dans ses bras. Je n'étais pas le seul apparemment car plusieurs personnes se précipitèrent vers elle au moment où elle posa un pied sur la rive. Ils semblaient attirés par elle comme des aimants. Un géant musculeux armé d'une lance s'interposa et leur bloqua le passage.

"L'un après l'autre", dit-il.

Un vieillard boiteux s'avança le premier en clopinant. Il tremblait comme une feuille. Alors la femme enceinte l'attira contre sa poitrine et l'enlaça. Il posa sa tête sur son épaule comme un enfant et se laissa bercer. Il se mit à pleurer instantanément. J'eus l'impression qu'un barrage intérieur venait de céder dans son esprit et son corps. Il pleurait de joie, d'amour, de gratitude. Il semblait traverser par des courants électriques, des ondes d'émotions si intenses qu'il finit par s'évanouir. Le géant l'emporta dans ses bras et lui administra une claque. Il s'éveilla, hagard, groggy, comme sorti d'un rêve merveilleux, posa un regard sur la femme, puis se prosterna devant elle, se répandant en remerciements et en bénédiction.

"Qui est-elle Pawain ?
-Le temps qui fait vivre et mourir chaque chose.
-Que veux-tu dire ?
- Aussi loin que je me souvienne elle a toujours été enceinte. Mais il n'y a pas d'enfant dans son ventre... juste le temps. Quand elle perd ses eaux dans la rivière, le temps s'écoule d'elle comme d'un sablier percé. Si elle te prend dans ses bras tu acceptes le temps qui passe, qui a été, qui sera, tu ne luttes plus pour le retenir. Tu n'as plus peur de lui. Tu n'es plus désolé comme tu disais. Viens, il faut partir maintenant, nous devons rencontrer le chaman au masque de tortue...]

[... Le canyon se rétrécissait à mesure que nous progressions vers les hauteurs de la vallée. Le sentier qui courait à flanc de roche disparut, remplacé par une enfilade de passerelles en bambous accrochées aux parois vertigineuses. A travers les barreaux de bois, je distinguai le bouillonnement blanchâtre du torrent. Un rugissement formidable résonnait à travers les gorges...]

 


   

[... Mon imagination d'occidental m'avait dépeint l'oracle comme un vieillard centenaire perclus de rhumatismes et vêtu de haillons.
Il n'en était rien.
L'homme qui se tenait devant moi ne devait pas avoir plus de trente-cinq ans. Il ne semblait pas conscient de l'immense respect que lui témoignait Pawain, ni de sa fonction d'oracle. On lisait l'insouciance sur son visage. Une impression de relâchement permanent se dégageait de son corps. Ses moindres mouvements avaient la souplesse et l'innocence d'une jeune félin. Il nous servit une tasse de Gawé le plus simplement du monde, demanda des conseils à mon guide sur la traque du gibier, plaisanta sur les crues qu'il avait été incapable de prédire et qui avaient emporté sa dernière cabane et me complimenta sur mes bottes. Nous demeurâmes ainsi pendant trois heures comme de bons amis qui se réunissent dans un salon pour fumer un cigare et se raconter des histoires. Lorsque la bouteille de Gawé fut terminée l'oracle me dévisagea et me dit :

-Que veux-tu savoir Sutherland ?
Je fus pris de cours. Incapable de dire quoique ce soit, je jetai un coup d'œil à Pawain.
-Il veut savoir ce qu'il est et ce qu'il va devenir, dit mon guide en avalant sa dernière goutte d'alcool.
Au comble de l'embarras, je plongeai mon regard au fond de ma tasse vide.
-Bien, dit l'oracle en opinant du chef.
Il se leva, fit quelques pas vers sa cabane et se saisit d'une carapace de tortue dont il couvrit son visage. Puis il traça des lignes sur son corps avec une pâte blanche, se munit de son bâton et descendit vers un gouffre en contrebas. Nous le suivîmes prudemment sur les rochers glissants.
"Contente-toi d'observer sa façon de procéder me répétai-je. Concentre-toi sur les enjeux ethnologiques d'une telle rencontre. Ignore le fond de qu'il va te dire, retiens seulement la forme."
L'oracle s'agenouilla sur un rocher au pied d'une cascade et se tint immobile. Puis il se mit à dodeliner de la tête comme il tentait d'entendre quelque chose. Pawain tendait l'oreille lui aussi.
"Qu'entends-tu Sutherland ?
-J'entends la cascade.
-Je l'entends aussi, mais rien de plus, dit-il d'un air renfrogné. Ce chaman-là, par contre, il entend les chants secrets de la rivière. Ils lui racontent le passé, le présent, le futur. C'est le temps qui lui parle, le temps qui s'écoule de la femme enceinte que tu as vue plus bas. Mais ce n'est pas le temps des montagnes ou du ciel, celui-là personne ne peut l'entendre. Non, c'est seulement le temps des hommes, le temps de notre monde d'humains. Vois, il s'enfonce dans la rivière maintenant."
L'oracle se laissa glisser le long d'un gros rocher et s'immergea dans un petit gouffre. Il pencha sa tête au dessus des flots et porta sa main contre sa carapace, comme s'il tenait un cornet auriculaire.

 

     

"Pourquoi a-t-il ce masque ?
-Ce masque le rend aveugle. L'avenir ou le passé s'écoutent, ils ne se voient pas. Et la tortue lui donne des pouvoirs. C'est un animal qui vit très vieux. Elle vit au ralenti, le temps ne lui file pas entre les pattes comme nous. Elle sait le retenir et l'observer bien mieux que les humains" Le chaman ôta son masque et nous rejoignit sur la rive. Il s'allongea sur le dos, haletant. Il semblait épuisé. Pawain l'aida à se relever et le soutint jusqu'à sa cabane. Puis il le sécha avec une étoffe et le conduit jusqu'à sa petite litière.

"La rivière m'a parlé de toi Sutherland", dit-il dans un souffle. Ses petits yeux s'étrécirent et j'eus l'impression qu'il lisait en moi comme dans un livre ouvert. Ma gorge se serra. Je voulus fuir, me terrer dans un trou, ne plus rien entendre, mais je ne pus faire le moindre mouvement. Un frisson parcourut mon échine tandis que le visage épouvanté de ma mère émergea dans mon esprit...]

[...J'avais huit ans. Je me tenais devant la tente d'une diseuse de bonne aventure. Dans la nuit glacée, je serrai une lampe à pétrole contre ma poitrine pour me réchauffer. J'essayais de me concentrer sur la musique tsigane qui emplissait la campagne hollandaise des complaintes des violons. En vain. Les sanglots de ma mère se mêlaient à la musique pendant que la gitane lui lisait l'avenir. Mon avenir. Au pied d'un grand chapiteau, deux enfants jouaient avec un petit singe. Ils le tenaient par une laisse et lui faisaient faire des pirouettes. Ils riaient. J'étais au bord des larmes. Ma mère finir par sortir en trombe, gesticulant de tous ses membres. Je n'oublierai jamais le regard qu'elle posa sur moi cette nuit-là. Un regard où se disputaient le désespoir et la terreur. Puis, se retournant vers la tente, elle se mit à insulter la gitane en français, sa langue maternelle. Elle me saisit le bras et me traîna jusqu'à la maison au pas de course. Elle pleura pendant une semaine...]

[... Je sursautai quand Pawain posa sa main sur mon épaule. L'oracle continuait de me fixer. Ses yeux étaient devenus blancs. Un blanc laiteux traversé de nuances bleutées. Elles s'enroulaient en spirales, se déployaient en fines volutes, disparaissaient ici avant de réapparaitre ailleurs. L'oracle ouvrit la bouche. Je fermai les yeux, retins ma respiration et repensai aux derniers mots que ma mère avaient prononcés cette nuit-là, alors que nous marchions vers notre maison dans la nuit glacée :

"Ne laisse jamais personne décider de ton avenir Cleeve. Convoque toujours ta raison, ton esprit scientifique, comme te l'a appris ton père. N'oublie jamais que tu es le seul maître de ta destinée."...]

*Nogwan : Non-chaman

 
   

 

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