Le grand format en montagne :
expériences et conseils d'un photographe des Alpes
Conseil n°1 : éviter le
poids !
Je suis réellement tombé amoureux
du grand format après avoir lu les livres d’Ansel Adams. Jusque là j’avais
utilisé le moyen format pour travailler en haute montagne, mais la
qualité du format supérieur m’attirait. Il me fallait un appareil
portable et léger que je pusse transporter dans mon sac. Un de mes
amis, qui achète et vends des chambres d’occasion, me procura une
vieille Graflex Super Graphic équipée d’un objectif Optar 135 mm.
Après les premières expériences je
m’aperçus qu’il me fallait une autre qualité optique. J’achetai
d’abord un objectif Schneider Super-Angulon 90 mm f/8 puis un
Schneider Apo-Symmar 180 mm f/5,6.
J’utilisais alors aussi bien le
format 4x5" que le format 6x9 dans le dos Graflex pour roll-films.
Pour utiliser ce dos il fallait enlever le verre de visée, ce qui est
gênant lorsqu’on travaille sur le terrain.
Travailler avec la Graflex n’était
pas si satisfaisant que cela : elle était robuste et bien
construite, "all American made", mais ses mouvements étaient
limités. Elle avait tous les mouvements sur la planchette avant mais
aucun à l’arrière. La Graflex n’ayant jamais été importée en
Europe il était également fort difficile de trouver les pièces de
rechange et des accessoires. Du coup je ne pouvais pas utiliser le
viseur télémetrique car je n’avais pas trouvé à acheter les cames
de couplage à l’objectif, chose inconnue sur le marché européen. De
plus, Graflex produisait seulement les cames de couplage pour les
objectifs Optar ; avec mes Schneider la chose aurait mal marché.
En somme, le viseur télémetrique devenait un poids inutile. Pire, les
planchettes originales achetées aux Etats Unis étaient trop fines et
se déformaient avec facilité, parce que les objectifs Schneider
montés sur les obturateurs Copal étaient plus lourds que les Optar.
Ainsi fus-je obligé de faire appel à un artisan qu’il me construise
des planchettes porte-objectif un peu moins faibles.
A cette époque j’achetai aussi une
Sinar F2, mais son poids ne me permettait pas de longues randonnées. Je
l’utilisais surtout (et l’utilise encore) lorsque je peux rester aux
alentours de ma voiture.
Il me fallait donc une chambre plus
légère mais suffisamment robuste, avec des bascules et des
décentrements qui fussent à même de satisfaire mes exigences
artistiques. Je pense que la photographie grand format sous-entend un
esprit de liberté totale et j’accepte mal les limites imposées par
le moyen technique. Après avoir cherché un certain temps je
découvrais la Wista DX, une petite chambre en cerisier plus légère
mais plus solide que d’autres chambres en bois importées en Italie.
Cette chambre pèse moins de deux kilos avec l’objectif 150 mm, mais
une fois les mouvements bloqués, elle reste bloquée et ne bouge plus.
J’équipai la Wista avec un Rodenstock Sironar 150 mm f/5,6, un
Schneider Apo-Symmar 210 mm f/5,6 et un convertisseur de focale 150-300
fabriqué par Horseman: le seul convertisseur pour le grand format. Avec
le convertisseur monté sur le Sironar je peux utiliser une focale de
300 millimètres avec un allongemet du soufflet réduit, qui me permet
les prises de vue rapprochées.
Cinq châssis doubles Fidelity
pèsent beaucoup dans le sac. Lorsque je travaille en haute montagne j’aime
mieux utiliser un dos chargeur Polaroid 545 où j’introduis les film
pré-chargés Fuji Quickload ou Kodak Readyload. Malheureusement le
système Readyload cause pas mal de problèmes et l’assistance de
Kodak Italie est très mauvaise: il est ainsi impossible d’obtenir le
remplacement des boîtes défectueuses (il y en a beaucoup).
J’utilise aussi un châssis
roll-films 6x9 à insertion, fabriqué par Cambo, qui me permet
finalement de ne pas enlever le verre de visée. Lorsque je dois prendre
un certain nombre de photos, le format 6x9 donne également une bonne
qualité pour un coût plus modeste.

Le Cervin de Zermatt (Suisse). L’utilisation
d’une longue focale a rendu à la montagne son air majestueux.
Wista DX avec châssis 4x5".
Objectif Rodenstock Sironar 150 mm f/5,6 avec convertisseur de focale
Horseman 150-300.
Second conseil : attention au
vent !
En montagne une chambre en bois exige
un trépied en bois, ce pour deux raisons :
-
Il amortit les vibrations plus
vite et plus efficacement qu’un trépied en métal;
-
Il n’attire pas la foudre. Dans
les Alpes les orages sont violents et imprévus et je ne veux pas
porter un paratonnerre sur mon dos (c’est pour cela que je n’achèterai
jamais un trépied en fibre de carbone: le matériel le plus
conducteur du monde !).
J’ai ainsi acheté en Allemagne un
trépied Berlebach qui permet de basculer la colonne centrale pour
neutraliser les aspérités du sol. Grâce à cela ma chambre est
toujours à niveau. Toutefois lorsque je grimpe sur le glacier, même le
Berlebach (trois kilos tout compris) est trop lourd. Alors j’utilise
comme trépied mon piolet, profondément plongé dans la neige. La tête
du piolet présente un trou qui sert à accrocher le mousqueton. J’introduis
dans ce trou une vis filetée à laquelle j’assure la chambre. J’obtiens
ainsi un appui solide, même si le point de vue est peu élevé.
Sur les Alpes il vente presque
toujours: lorsqu’il n’y a pas de vent, il neige ou il pleut. Le vent
est un problème surtout si l’on travaille avec une chambre en bois
avec le soufflet allongé, parce qu’il est impossible d’éviter les
vibrations. Par conséquent il faut :
-
Ne pas allonger les pattes du
trépied et rester près du sol ;
-
Chercher un endroit à l’abri ;
-
Profiter des moments de calme
entre un coup de vent et l’autre.
Il faut faire attention à ce que le
drap noir ne soit pas emporté par le vent. S’il est fixé à la
chambre il se conduit comme une voile et entraîne l’appareil à
terre. Ainsi il est extrêmement dangereux de travailler au bord d’un
à pic ! Pour ne pas non plus être forcé d’aller chercher les
morceaux de sa chambre parmi les pierres du clapier, il est mieux d’alourdir
le trépied : on peut enfoncer les pattes dans le sol, ou bien les
bloquer avec des pierres tout autour, ou encore accrocher son sac à la
colonne centrale pour abaisser le centre de gravité.
Les films ne doivent être sortis du
sac qu’au moment de l’emploi. Une fois j’avais sorti deux films
pré-chargés de mon sac et les avais posés sur une pierre tout près
de moi. Pendant que je réglais la mise au point, la tête sous le drap
noir, un coup de vent les avait entraîné dans le torrent !
En cas de tourmente il faut rentrer l’appareil
dans le sac et le protéger soigneusement : les petits cristaux de
neige gelés sont à même de pénétrer partout et de faire rouiller
les pièces en métal.
Lorsqu’il fait du vent les fleurs
et les feuilles bougent. A cause des temps de pose propres au grand
format le problème peut être sans solution. On peut profiter de l’effet
"bougé" ou bien choisir un autre sujet.
Puisque en montagne le sol n’est
jamais plat, il est enfin important d’utiliser un niveau à bulle pour
maintenir la chambre parallèle à la ligne d’horizon.
Troisième conseil : méfiez-vous du
soleil
Lorsque le soleil brille la lumière
est très forte. Les contrastes sont puissants et les détails dans l’ombre
risquent de disparaître. Si l’on expose sur les lumières il faut
donner aux ombres une partie très petite dans la photo, parce qu’elles
seront illisibles.
Le soleil chauffe les pièces en
métal, surtout les noires. La chaleur les dilate et peut en altérer
les jeux: cela peut agir négativement par exemple sur la précision de
l’obturateur. Il faut toujours tenir la chambre à l’ombre.
La lumière du jour peut empêcher le
photographe d’analyser l’image sur le dépoli avec la précision
voulue. Le pare-soleil pliable pour verre de visée (Graflex, Linhof,
Toyo) est tout à fait inutile lorsque le soleil tape dessus. Dans ce
cas il n’y a pas d’autre solution que le drap noir. Un bon drap noir
ne doit pas faire passer la lumière, ne doit pas voltiger au vent et
doit rester bien fermé autour du dos de la chambre. Le simple rectangle
en tissu n’est pas l’idéal pour la montagne. J’ai trouvé un
très bon drap noir fabriqué en Autriche par Lotus View Camera. En
réalité c’est un tube fermé aux extrémités par deux élastiques
coulissés. D’une côté il s’enveloppe autour du dos de la chambre,
de l’autre… autour du photographe, qui entre dans le tube et en
serre la coulisse ; ainsi l’obscurité totale est garantie. Ce
drap est noir à l’intérieur et argenté à l’extérieur pour
refléter non pas seulement la lumière mais aussi la chaleur. Mais il
fait chaud quand même là dedans, et je l’ai déjà utilisé comme
couverture de secours un jour de froid imprévu…
Les viseurs reflex binoculaires ou
monoculaires sont efficaces et commodes (aussi parce qu’ils redressent
l’image) mais ils sont encombrants. Pour ma part je n’aime pas
travailler avec l’image redressée : en effet l’image
renversée permet de laisser de côté les suggestions dues à la
perception et à la connaissance du sujet en laissant apparaître l’image
comme un ensemble abstrait de lignes, de formes et de couleurs sur
lesquelles on peut travailler avec une précision géométrique. Il est
ainsi plus facile d’éliminer les détails inutiles et d’améliorer
la composition.
La seule difficulté pour moi est ce
qu’à mon âge les yeux ne sont plus ceux de vingt ans. Pour regarder
au loin j’ai besoin des lunettes, mais pour regarder de près il faut
les ôter. Comme je déteste les lier à mon cou avec une ficelle parce
que ça fait vieux… je les cherche sans arrêt…
Conseil n°4 : objectifs et point de
vue
J’ai déjà dit que j’utilise sur
la Wista un 150 mm, un 210 mm et le convertisseur Horseman. En effet j’utilise
rarement les objectifs grand angle en montagne. Il s’agit seulement d’une
question de style, de langage personnel. Le grand angle introduit
beaucoup d’objets dans l’image et l’arrière plan est toujours
éloigné. Les montagnes deviennent petites et peu importantes. J’aime
mieux une prise de vue plus étroite et sélectionnée, qui me permet d’éliminer
les détails inutiles et de concentrer l’attention sur le sujet. En
outre, la compression de la perspective propre aux objectifs de longue
focale approche l’arrière plan et donne à la montagne cet air
majestueux et surplombant qui est intimement lié à l’image mentale
que nous avons des Alpes. La plupart de mes photos 4x5" ont ainsi
été prises avec la focale de 150 mm doublée par le
convertisseur : cela correspond à un 85 mm dans le petit format.
Le problème de la perspective est
très important. En montagne il est très facile d’obtenir des images
plates et sans profondeur. La chaîne majestueuse que vous voyez devant
vous et qui vous invite à prendre une photo deviendra insignifiante une
fois traduite en image argentique. Un bon rapport entre le premier plan
et l’arrière plan est seul capable de donner à l’image le sens de
la troisième dimension. Je cherche à ce qu’il y ait toujours une
pierre, un arbre, une crevasse, un ruisseau, une palissade qui sache
conduire vers l’arrière plan le regard du spectateur.
La limite de la plupart des appareils
portables est l’impossibilité d’utiliser les objectifs de longue
focale à cause de l’extension réduite du soufflet. En tous cas,
même si l’on utilise des chambres telles que les Lotus ou les Wisner,
dont le soufflet dépasse les 400 mm, il y a des limites réelles à l’utilisation
des focales les plus longues, concernant surtout l’extension du
soufflet (même s’il s’agit de téléobjectifs) à cause de la
stabilité du système. Si l’on veut bien se représenter qu’en
format 4x5" - 480 mm équivalent à 135 mm dans le petit format, on
comprend que le grand format n’est pas fait pour la photographie des
sujets lointains. J’ai essayé quand même de photographier des
bouquetins, qui sont assez confiants dans le Parc National du Grand
Paradis, avec le 150 mm doublé par le convertisseur en 4x5" et en
6x9 (cela équivaut à un 135 mm sur le petit format). La chose n’est
pas évidente. Il faut attendre que les bouquetins s’assoient pour
ruminer, vus les temps de pose imposés par le convertisseur.
Un mot sur les mouvements...
Les bascules et les décentrements
caractérisent le grand format d’une façon unique. En montagne j’utilise
surtout le décentrement vertical et la bascule de la planchette
antérieure.
Le décentrement vertical me permet
de corriger la perspective lorsque dans la scène il y a des arbres ou
une paroi rocheuse.
La bascule du corps avant vers le bas
est très importante pour obtenir la netteté du premier plan aussi bien
que de l’arrière plan. Même si la Wista n’a pas l’étendue de
mouvements propre à une chambre de studio, les degrés de bascule sont
suffisants pour un emploi en plein air.
Et deux sur les amis...
Prendre une photo en grand format
demande au moins une dizaine de minutes, si l’on veut faire les choses
comme il faut. Quand je vais en montagne tout seul il n’y a pas de
problème. Avec mon fils aussi je travaille fort bien: il aime la
photographie et en connait les procédés; de plus, en montagne il n’est
jamais pressé (et surtout il se garde bien de presser son père). Mais
lorsqu’il y a des amis, l’affaire se complique. Encore plus s’il y
a une amie: les jeunes femmes n’aiment pas la concurrence des chambres
optiques ! Ainsi l’on peut :
-
Aller en montagne tout seul, mais
c’est une chose ennuyeuse et triste ;
-
Aller avec les ami(e)s, mais s’attendre
à des grognements et des reproches (ou pis, s’il s’agit d’une
femme);
-
Epouser sa modèle préférée.
Comme ça
-
On ne va plus en montagne tout
seul;
-
On jouit de la compagnie d’une
jeune femme charmante et passionnée;
-
Vu qu’elle est habituée à
poser devant une chambre, elle sera bienveillante envers votre
lenteur. Et pendant que vous vous affairez autour de votre appareil,
elle profitera de la halte pour prendre son bain de soleil.
Selon mon expérience la dernière
solution est la meilleure.
Michele Vacchiano © juillet 2001

Michele Vacchiano avec sa Wista DX et le trépied Berlebach dont il
parle dans cet article (photo : Claudia Savant Levet)
dernière
modification de cet article : 2001
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