Lenteur et photographie :
une tentative d’exploration
Partie I - Analyse : les conditions d'une image lente
Bruno Généré, Marc Genevrier, Guillaume Péronne et
Henri Peyre
Pour aborder le thème de
la lenteur en photographie dans le cadre d’une réflexion de groupe, nous
avons opté pour une approche résolument rationnelle, à caractère quasi
scientifique. La première étape est une séance de réflexion et de
déballage collectif visant à énoncer tout ce qui vient à l’esprit
lorsqu’on évoque le thème de la lenteur. Partant de là, la deuxième
étape a consisté à rechercher dans nos bibliothèques respectives des
images qui nous semblaient mériter le qualificatif de « lentes » et de
comprendre en quoi elles évoquaient ou dégageaient une certaine lenteur.
A l’issue de ces deux parties, nous avons dressé une liste aussi
exhaustive que possible d’éléments ou de « critères » propres à générer
de la lenteur dans une image.
En toute logique, si
notre réflexion initiale a permis de dégager les bons critères, nous
disposons donc de tous les outils pour construire des images qui
exprimeraient parfaitement la lenteur. Après la théorie, la pratique, en
somme, ou plutôt l’expérience qui viendra valider, invalider ou
compléter l’analyse de départ. Nous présentons donc ici le résultat
d’une expérience qui consiste à construire une image en lui ajoutant
progressivement des éléments ou des critères de lenteur.
Dans tous les travaux
« scientifiques », il est fréquent que l’exploitation finale, la
comparaison entre la théorie (ce qu’on attendait) et l’expérience (ce
qu’on a observé) pose finalement plus de questions qu’elle n’apporte de
réponses définitives. Il en a été ainsi dans notre cas, pourrait-on
dire, et nous proposerons donc dans une troisième partie quelques
conclusions et réflexions pour essayer d’aller plus loin.
Partie I - Analyse :
les conditions d'une image lente
1. Quelques réflexions préliminaires
sur la lenteur
Le thème de la lenteur
est parfois brandi aujourd’hui en réaction à la vitesse du monde qui
nous entoure. On pense à
Résister
au bougisme de P.-A. Taguieff, à une certaine littérature
souvent en référence à une idylle rurale ou bucolique passée, du genre
« c’était mieux avant » (La première
gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de P. Delerm).
Autre exemple :
La lenteur,
de M. Kundera. La lenteur chez Kundera est positive. Un homme marche
dans la rue. S’il veut se rappeler quelque chose, il marche lentement.
S’il veut oublier, il accélère. Corrolaire : notre époque est obsédée
par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne
au démon de la vitesse (…) « parce qu’elle est lasse d’elle-même ».
On peut dire que, pour Kundera, être lent, c’est
- savoir contrôler la montée de la jouissance (sexuelle) : la
« technique du ralentissement »
- aimer le temps présent et désirer en jouir.
Conclusion pour Kundera : La vitesse manifeste la lassitude qu’on a de
soi-même.
Autre point de
réflexion : La lenteur ne vient qu’avec une certaine maturité, quand on
en a fini avec la pulsion scopique. Comment transmettre cette idée à des
gens qui n’ont pas franchi ce cap ?
Parfois, la somme des
rapidités produit de la lenteur ; tout comme la photo numérique permet
de faire son apprentissage plus vite, donc d’arriver plus vite à la
maturité.
Donc on ne peut ni
opposer lenteur et vitesse, comme le fait Kundera, ni se contenter de
parler de la « lenteur comme réaction ». Les deux peuvent être
complémentaires.
En photographie, dès les
origines, on a voulu combattre la lenteur technique : travail constant
au XIXème pour obtenir des procédés rapides. La lenteur du procédé était
l’ennemi.
On y observe également
un paradoxe du temps de pose : si je prends le sujet rapidement (à une
vitesse très rapide), il est arrêté. Si je le prends lentement, il donne
l’impression de se déplacer vite. Si je le prends à une vitesse très,
très lente, le paradoxe disparaît : il ne reste que les éléments fixes
(par exemple l'architecture vidée de ses occupants).
Enfin il semble
nécessaire d'étudier le rapport à la lenteur photographique suivant
trois angles :
- celui du photographe au moment de la prise de vue,
- celui du sujet photographié,
- celui de la lenteur de l'observation chez le spectateur.
Nous essayons de traiter
ces trois angles séparément.
1/ La lenteur chez le photographe
La lenteur peut indiquer
que le photographe ne vole pas ses clichés mais prend le temps de
construire la photographie (particulièrement à la chambre)
La lenteur peut
témoigner de l'attention méticuleuse du technicien (particulièrement à
la chambre). Le gars est pénible mais le travail sera bien fait.
La lenteur peut montrer
le souci de la composition et le montage du sujet : elle est alors le
temps de la pensée profonde.
Mais toute cette
lenteur, la lenteur du photographe, est hors champ ; on ne la voit pas
sur les photographies. Elle peut contribuer à des images lentes, mais ne
constitue évidemment une condition ni nécessaire, ni suffisante de la
lenteur...
2/ la lenteur du sujet photographié
Nous rencontrons ici un
problème de fond : dans une image il n’y a normalement de lenteur que
s’il y a un déplacement, qui s’effectue dans le temps, comme au cinéma.
Or la photographie montre un temps arrêté. Elle n’est pas a priori
capable d’exprimer la lenteur. Comment peut-elle quand même y
arriver ?
Pour répondre à cette
question, nous devons examiner des images qui nous semblent lentes.
La lenteur peut être exprimée très
directement par la représentation de sujets dont le spectateur sait
qu'ils sont de déplacement lent. Voilà un exemple qui marche bien (si on
peut dire) : cet animal lent

L'impression de lenteur
peut être renforcée par l'idée de vieillesse (c'est le cas ici),
de contrariété dans le mouvement (embouteillage), de
procession ; par ailleurs les animaux qui portent leur maison
apparaissent toujours plus lents que les autres, et l'escargot est un
champion de cette catégorie.

Jean Dieuzaide - l'Estocade -1954
Mais la photographie d'un végétal
peut parfaitement nous amener à l'idée de lenteur : il croît
lentement. Cette photographie de Bustamante joue cette idée,
accompagnée d'une autre, celle du vide (voir plus loin).

Bustamante - 1980
Ce qui pousse lentement,
comme ce qui se dégrade lentement, renvoie à l'idée de lenteur. Les
ruines font de bonnes photographies lentes.

Joel Sternfeld - Walking the high line - 2000
3/ la lenteur de l'observation chez le
spectateur
Mais plus généralement
tout ceci marche bien aussi suivant une métaphore, celle du nain
contre le géant : le sujet affronte une situation plus forte qu'il
ne peut assumer. La tortue ou l'escargot avance trop lentement pour
arriver nulle part, la ruine est le résultat d'un abandon continu sur
des dizaines d'années, dans un temps qui n'est pas celui du quotidien.
L'invocation du passé travaille dans le même sens. Dans l'image de ce
bord de mer (ci-dessous), notre sensation d'éloignement vient de
l'ancienneté, donc de la distance qui nous sépare de l'action rapportée.
Cette distance est accentuée par le vignettage qui nous arrache
hors de la scène, comme si on ne regardait que de "derrière" notre œil.
L'inaccessibilité du sujet renvoie à la notion de lenteur.

Friedrich Adolf Paneth - lido di jesolo venise autochrome 1925
Le fait qu’une photo
soit ancienne, donc que l’action se joue dans un temps lointain,
semble propice à l’impression de lenteur. Sans doute la distance qu’il
faut couvrir intellectuellement dans le temps...
Dans cette image des
frères Bisson qui montre la progression lente d'une procession
humaine sur un géant (la montagne), dans un temps éloigné par le
procédé monochrome, on introduit encore la lenteur d'une autre façon :
la
composition est riche, voire fourmillante, le regard peut
se perdre, et l'examen de l'image est lui-même plus lent.

les frères Bisson - serac des bossons - 1862
Gardons une composition dense, et
l'ancienneté comme géant, le temps ralentit : c'est que notre
regard met plus de temps à parcourir la scène.

Roger Fenton - 1861
Allons plus loin, poussons jusqu'au
maniérisme qui n'est jamais qu'une composition poussée au-delà du
nécessaire, la lenteur est bien là :

Joel-Peter Witkins - who naked is - Paris - 1996
En fait l'excès de composition et le
maniérisme invitent à un parcours du regard du spectateur à
l'intérieur de la photographie. Le sentiment qu'il y a une énigme à
résoudre ralentit le regard :

Angela Strassheim - abandonnes - 2003
Ces notions sont encore renforcées par le
fait que les personnages eux-mêmes semblent perdus dans une profonde
contemplation, dont le sens n'est pas donné dans le cas de la
photographie d'Angela Strassheim, mais abondamment développé dans
l'image de Dieuzaide : son image invite l'œil à de nombreux aller retour
de l'avant à l'arrière-plan, pour évaluation de son sens...

Dieuzaide - son chat est mort - 1959
Même sans piège de sens, le thème du sujet
en contemplation, minuscule face à ces deux géants que
sont le passé et la montagne, fonctionne impeccablement pour l'évocation
de la lenteur :

Farnham Maxwell lyte - pyrénées 1860
Enlevons la montagne, la lenteur est
encore présente.

anonyme - algérienne de la région de tlemsen - 1880-1900
Voyons encore un sujet contemplatif,
ce personnage de Di Corcia en arrêt dans un fast-food. Cette fois nous
ne sommes plus dans le passé, mais il semble que l'échelle d'un autre
géant fasse sentir ses effets de lenteur. Cet autre géant est la
nuit.

Philip - Lorca Di Corcia - Brent Booth
Nuit qu'on retrouve, avec sa
lenteur, dans cette photographie de Sally Mann. La dimension infinie de
la nuit et donc la sensation qu'elle est gigantesque se trouve renforcée
par le centrage des sujets. Les personnages sont perdus dans un
monde sans horizon, dans lequel le regard lui-même se perd.

Sally Mann - Emmet, Jessy et Virginia - 1990
Même impression d'immensité, révélée aussi
par le fourmillement du sujet qui souligne la menaçante approche
du vide nocturne et capte le regard, dans ce paysage de
Fastenaekens...

Gilbert-Fastenaekens-1981
L'effet de la lente fascination de la nuit
semble ainsi provenir du vide qui est de sa nature.
Mais on peut parfaitement imaginer bien
entendu des images où l'effet de nuit se conjuguerait avec un
maniérisme poussé, renforçant la lenteur, comme dans ce théâtre de
Sugimoto...

Sugimoto - Metropolitan - LA
Evidemment d'autres images montrent bien
que le vide, même seul, fonctionne déjà bien pour l'expression de
la lenteur, comme ici par exemple:

Nicholas Prior - age of man - 2004
...ou dans cette autre image où le vide
s'allie à l'invitation à une promenade lente pour exprimer la
lenteur :

Gabriele Basilico - Berck plage - 1984
On peut enfin trouver l'expression de la
lenteur dans des mises en scène qui tiennent du rite et du
cérémonial, comme dans cette image de Parke-Harrisson où l'on trouve
une grande richesse de notre sémantique lente :
présence du passé, scène générale de lieu à l'horizon vide,
comme si on était dans une sorte de nuit, composition sur-travaillée,
sujet en accomplissement d'une tâche qui renvoie au conflit du nain
et du géant avec la dimension rituelle de l'accomplissement
de son devoir par ce petit bonhomme en costume...

Robert Parke Harrison - the clearing 1993
Ici le regard se perd, tant il y a de
choses à voir, mais il peut se perdre aussi, rappelons-le, là où il n'y
a rien que le vide. Terminons notre sensibilisation aux "images lentes"
par ces deux dernières :
Dans cette photographie de DiCorcia, la
situation étrange nous interpelle. Bébé ou poupée ? Si c'est un bébé que
fait-il en ce lieu ? et quelle est cette bizarre extase ? Le regard
ralentit pour chercher des explications et tenter de comprendre, puisque
notre perception veut comprendre... et freine pour comprendre. Nous
sommes dans la lenteur.

Philip-Lorca Dicorcia - Bruno 1993.tif
Dans cette autre image, de Thomas Ruff, il
n'y a rien à comprendre, et pourtant notre pauvre cerveau se donne toute
les peines du monde pour explorer l'image et tenter de lui arracher un
secret. Le temps qui passe à cette violente bataille de perception nous
met longtemps en compagnie de cet objet pourtant si ordinaire... nous
voilà encore en pleine lenteur.

Thomas - Ruff - interieur - 1983
Voilà.
Nous n'avons pas voulu étudier l'idée de série et son rapport possible à
la lenteur, mais nous tenons déjà un certain nombre d'images qui nous
semblent lentes et nous pouvons dire à peu près pourquoi.
Résumé
Tentons une première conclusion.
Des images peuvent nous sembler lentes
- parce qu'elles montrent littéralement des objets au déplacement lent
(escargot, tortues...)
- parce qu'elles imposent un certain regard au spectateur : par une
proposition très riche, on oblige le spectateur à prendre plus de temps
à regarder la photographie : la photographie ne peut pas être vue en un
clin d’œil. On lui propose construction exagérée du sujet et perversion
de la lisibilité. Il perçoit alors la lenteur de la forme de perception
qu’il doit adopter pour comprendre l'image. Les images qui forcent le
spectateur à la lenteur de l'examen sont les images
- à composition très rigoureuse
- à maniérisme et complications
- à monde inventé et difficile à croire
- fourmillantes de détails
Au terme de cette analyse, on peut situer la
lenteur des images :
- Le fait que le photographe soit lent à la prise de vue, en soi, peut
jouer dans la lenteur d'une image : en grand format l'image sera
plus fourmillante de détails (du fait de la capacité du format) et aura
tendance à être plus composée parce que plus réfléchie (le photographe
mitraille moins !).
- La lenteur du sujet, au premier degré (l'escargot), peut se
communiquer assez bêtement à l'image. Mais si l'image est vite comprise,
il n'y aura guère d'envoûtement et le spectateur passera rapidement à
autre chose.
- L'effet maximum de lenteur est obtenu par des images dont les
caractéristiques de composition, de richesse ou d'étrangeté obligent le
spectateur à ralentir son regard. Plus que les représentations
directes un peu évidentes, c’est le temps de la lecture de l’image
qui nous semble déterminant dans la sensation de lenteur que produit une
image chez le spectateur.
On peut résumer de manière très synthétique les
thématiques relevées dans les photographies qui nous ont parues
lentes :
- Représentation directe d'un mobile lent
- Suggestion de promenade
- Sujet en contemplation
- Lutte d'un nain face à un géant
effet d'immensité de l'espace à parcourir
effet d'immensité de l'éloignement dans le temps : ruine, action
perdue dans le passé
effet de vide particulièrement de vide central, dans l'image
(consacrant la fragilité de la présence au monde)
effet d'isolement dans l'immensité de la nuit
- Composition créant un parcours de lecture
- Maniérisme
- Représentation d'un cérémonial, solennité, procession
- Sujet centré
Le thème de la confrontation d'un nain à
l'espace d'un géant revient sous plusieurs formes et marche bien : en
témoignent des images très littérales, comme par exemple, la photo
d’A.Gurski montrant un bateau devant les chutes du Niagara ou le
personnage de Robert Parke Harrison devant une tâche qui semble
insurmontable à accomplir. Sisyphe, en somme...

Andreas Gursky - niagara falls 1989
... ou peut être l'abime de la réflexion de l'homme
sur sa propre condition, et donc forcément, le piège de lenteur par
excellence...
Lire aussi :
Lenteur et photographie :
une tentative d’exploration
Partie II - Expérimentation :
construire une image lente
Partie III - Discussion : 2
images lentes ?
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