Lenteur et photographie :
une tentative d’exploration
Partie III - 2 images lentes ?
1. Une photographie de Thomas Ruff
par Guillaume Péronne

Thomas - Ruff - interieur - 1983
L'image présente un objet dans sa simple apparence,
dépouillé de tout élément contextuel qui pourrait permettre de lui
attribuer un usage ou encore de l'inscrire dans une narration.
Le premier réflexe est de tenter de donner un sens
à la situation présentée, d'élaborer une histoire qui pourrait justifier
de cet état. Rien à faire ! l'image résiste. Les maigres indices (sol,
appareillages électriques) ne permettent pas plus de trancher : on ne
sait s'il s'agit d'un intérieur domestique ou autre…
Face à cette résistance, qui déjà est un coup porté
à notre rapidité de jugement, on est poussé à explorer l'infinité de
détails donnée par une description photographique des plus minutieuses :
on peut ainsi relever des traces d'usure qui ne diront rien de plus que
le fait que l'objet n'est pas neuf ! Plus je vois de détails, plus je
mesure l'écart entre cette exhaustivité d'apparence et le peu de sens
qu'il m'est possible de construire à partir de ces informations
élémentaires.
Plus je scrute, plus j'en vois, et moins j'en sais…
Le titre lui-même n'apporte aucune lumière. Il
permet juste de constater que les signes présents dans l'image renvoient
à l'idée d'intérieur, d'un intérieur dénué de toute singularité (sans
usage, ni histoire), un intérieur générique.
C'est là que l'image commence à agir : cet
intérieur, dépouillé de tout ce qui pourrait le rattacher à une réalité
singulière, renvoie à la logique du genre. Cette qualité d'intérieur
générique fait alors appel à ma propre expérience. Débarrassé de la
lourde tâche de trouver un sens à cette situation particulière, je suis
amené à délaisser l'objet pour l'idée qu'il représente, et ainsi à
convier les situations similaires que je connais ou que je peux
imaginer, pour finalement goûter le plaisir de juger de leur adéquation
au type.
En conclusion, la
lenteur intervient, dans cette photographie,
à deux niveaux :
Primo, l'image résiste à livrer un quelconque sens,
et par là contrarie notre aptitude à former un jugement rapide. Nous
sommes contraints à revenir à une lente observation car nos schémas de
perception échouent à nous donner une synthèse immédiate acceptable.
Secundo, l'objet, dépouillé de tout contexte
explicite, passant du singulier au générique, quitte le cours des
événements quotidiens, contingents, pour un monde des idées où le temps
n'est plus compté.
2. bébé-normal.jpg
ou de l'impact des photographies lentes
par Henri Peyre

Voilà l'affaire : il s’agit d’une photo trouvée sur Internet. Au
moment de l’enregistrer, on s’aperçoit qu’elle s’appelle normal_bebe.jpg, un bébé normal
donc.
Cette photo n’a rien d’une photo lente, suivant les
critères que nous avons dégagés.
Pourtant imaginons que
nous sommes une mère, folle de son enfant :
nous allons dévorer cette photo des yeux, y
consacrer énormément de temps. On peut ainsi dire que le regard amoureux est lent.
Allons plus loin :
si je suis la maman de l’enfant, je peux regarder
l’image encore plus lentement, si je sens que
- l’enfant est menacé
(qu’il peut disparaître, c’est la façon qu’a le photographe documentaire
de s’intéresser au réel, il peut disparaître…) ou, pire,
- s’il a disparu : s’il est loin ou mort. Dans le cas où l’enfant est
mort, je ne pourrais même plus jeter la photo, elle s’est substituée au
réel. La jeter serait jeter le réel.
Autrement dit, indépendamment de la façon dont est
fabriquée l’image, l’état affectif du spectateur peut pousser à la
lenteur de l’examen. Cela marche comme cela : plus j’aime, plus je
regarde avec attention, et donc lentement. Plus le réel représenté me
manque et plus je regarde lentement (C’est Barthes avec la mère morte,
si on ose dire).
Revenons-en aux conclusions déjà faites sur notre
image lente : il est probable que si j’arrive à faire une image qui
donne par elle-même l’impression de lenteur, par les moyens qu’on a
examinés dans notre première
partie, je vais arriver à éveiller, dans le vécu du spectateur, une
sensation de lenteur déjà perçue lors d’un contact précédent avec une
image sur laquelle il aura observé lentement, à cause de l’amour, de
l’absence, de la perte ou de la mort.
Si on arrive à ralentir son regard, on le place
dans le même rapport qu’il a déjà eu avec la représentation d’un sujet
auquel il tenait infiniment.
Faire une photo lente, c’est ainsi d’emblée
suggérer qu’on peut la regarder comme si le sujet était pour nous un pur
sujet d’amour, ou un sujet dont l’existence a pour nous une immense
valeur.
Je t’oblige, spectateur, à regarder lentement.
D’habitude tu ne regardes de cette façon que les sujets que tu aimes
infiniment. Eh bien tu vas peut être penser, spectateur, que si tu
regardes lentement c’est que tu aimes infiniment.
Voilà, le sujet est valorisé. Tu ne sais pas d’où
vient l’envoûtement de cette image, spectateur… : mais c’est qu’on a
réussi à t’obliger à la regarder avec l’attention que tu portes
d’habitude aux seuls êtres que tu adores !
De cette confusion
habilement suggérée vient tout l’impact des photographies
lentes !
Lire aussi :
Partie I - Analyse : les
conditions d'une image lente
Partie II - Expérimentation :
construire une image lente |