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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr

 

 

 

De l'œuvre d'art

par Henri Peyre

Avertissement

Il semble que définir précisément ce qu’est une œuvre d’art soit difficile. Les débats sur la question sont constants et sont violents. Un bref tour sur le forum esthétique de ce site peut permettre de s’en convaincre. Quelles que soient les définitions que les uns et les autres tentent d’apporter, il faut par ailleurs remarquer qu’il y a une permanence de la question, au-delà des époques, des courants et des modes : la notion d’œuvre d’art semble survivre à la modification de sa forme ; elle survit parce qu’elle occupe une fonction socialement nécessaire dont nous voulons ici préciser les contours ; ce faisant nous allons être obligés de faire un peu de géographie.

L’objectif de ce texte est de définir ce qu’est une œuvre d’art. Mais la définition de l’œuvre d’art nous apparaît découler de la définition du mécanisme de la jouissance. Cette approche ne fait que refléter ce que de longues années de pratique artistique nous ont finalement appris... le contact avec l’œuvre d’art nous a personnellement enseigné le monde.

Ce texte manque de renvoi à des références. Il a été écrit suite à des conversations sur le forum, dans l’urgence de la nécessité. J’ai eu beaucoup de travail ces temps-ci et ai manqué de temps pour ce texte que je voulais absolument publier rapidement. J’ai donc tâché d’y porter l’essentiel. Je ne regrette rien ; si le travail que je fais par ailleurs, qui me nourrit, est prenant, je le fais libre et à mon propre compte, ce qui garantit au moins une pensée libre pour ce que je peux publier. Je soutiendrai ce texte par d’autres textes à venir. Ici j’ai surtout tâché de faire simple et convaincant.

Partir de l’individu

La tragédie de la naissance du soi

La définition de chacun se fait par la perte du tout : le bébé n’est d’abord qu’un avec le monde. Le bruit du monde est en lui. Il n’y a pas le monde et lui. Mais le très jeune enfant prend un jour conscience qu’il est laissé seul dans une pièce. La conscience de soi se fabrique dans la douleur de l’abandon. Le réel s’autonomise ; lorsqu'on devient soi, on perd le monde entier. C’est avec cette fragilité originelle que chaque homme aborde le monde.

La compensation par la fusion sexuelle

Au moment de la première jouissance sexuelle apparaît pour la première fois la possibilité d’un franchissement du mur individuel de la conscience par une nouvelle fusion possible au monde. Le passage dans l’espèce apparaît comme une possibilité de sortir de soi-même et de retrouver un abandon fusionnel au monde.

La jouissance se produit au moment où l’individu éprouve la conscience aiguë du franchissement de sa propre limite personnelle et le passage dans un autre type de nécessité.

Si la fusion sexuelle est probablement le révélateur de retrouvailles possibles avec le réel, elle ne peut pas se jouer à tout moment et à tout âge. L’expérience est pourtant si forte, elle indique un chemin si tentant que l’individu en reste profondément bouleversé et qu’il cherche consciemment ou pas, faute de pouvoir la rejouer directement à tout instant, à la revivre d’autres façons.

Où rejouer la fusion ?

Pas dans les drogues, parce qu’il y a perte de conscience

L’abandon de soi dans la drogue est une façon de rejouer l’abandon du soi à un autre état, mais la conscience du passage fusionnel, qui constitue la jouissance, y est rapidement effacée par l’inconscience elle-même.

L’individu qui s’analyse un peu comprend rapidement qu’il faut que le passage dans l’état fusionnel le trouve en bonne performance intellectuelle pour une meilleure observation, donc une meilleure jouissance possible.

En d’autres termes, la base de la jouissance est la conscience qu’a l’individu du changement d’état, et cette conscience est d’autant plus marquée que l’individu aura tout tenté pour la contrôler jusqu’au bout : c'est-à-dire pour ouvrir au plus qu’il le peut le temps de la jouissance, de sorte de ralentir le temps du passage pour en profiter le plus qu’il peut. La jouissance sera également d’autant plus grande que l’individu aura plus de faculté pour l’analyser : qu’il sera plus intelligent, plus éveillé, qu’il aura les sens plus en alerte. Tout cela réclame des préparatifs, une ingéniosité, une participation personnelle, une tentative de contrôle suraigu de la situation. Plus il y a de contrôle et plus la survenue de l’extase apparaîtra gigantesque et irrépressible.

Rien de cela dans la drogue : le drogué abdique tout contrôle dès le premier instant. L’extase est triste : le consentement de l’extasié ne lui permet pas de jouir du basculement. Avec l’abdication consentie du soi on perd toute jouissance du franchissement des limites. Exit la drogue donc.

Y a-t-il un autre candidat possible ?

 

La posture du don : un candidat recevable

Donner est exaltant. Exaltant au point que c’est une des activités principales dans toutes les sociétés du monde. Exaltant au point qu’on peut être humilié de ne pouvoir donner. Mais peut-on considérer le don en général comme substitut de l’extase sexuelle ? N’y va-t-on pas un peu fort ? A notre avis, non.

D’abord on ne part pas de si loin. Dans le sexe ne dit-on pas qu’on se donne ? Le don est ensuite un jeu entre soi et le monde, entre nous et le reste de ce qui est. Quand on donne, on se projette hors de soi-même, on se projette sur les autres et le monde. On se sent bon et fort. On n’attend rien des autres. C’est la position dionysiaque chez Nietzsche. La position de celui qui attend de recevoir est inverse. Celui qui attend de recevoir sent la prison indépassable de ses propres limites. Qu’il attende une somme d’argent ou l’aumône d’une reconnaissance pour une perfection qu’il aurait atteinte, c’est un esclave prisonnier d’un monde borné (c’est la position apollinienne chez Nietzsche).

Mais attention, le pur donateur ne jouit plus. Pour jouir, il faut que celui qui donne sente qu’il s’arrache à la possession de lui-même, il faut qu’il vive l’abandon consenti et surveillé de son bien, un abandon en toute connaissance de cause. Autrement dit, il faut que le donateur soit encore un peu à un moment l’esclave de ses propres murs, l’esclave de la conscience de son propre bien. Il faut qu’il ne perde pas des yeux la conscience de la valeur de ce qu’il donne. La jouissance est à ce prix.

Préserver la jouissance dans le don oblige à conserver simultanément sous les yeux deux logiques à la fois, celle du propriétaire qui a un bien dans ses murs, et celle du fou qui renonce à ses biens pour le monde. Et la jouissance est au franchissement du mur, et il faut faire durer ce franchissement le plus longtemps possible. Dans l’acte sexuel c’était la même chose. Si je me donne sans arrêt et à tout le monde, je ne vaux plus rien et je ne jouis plus que mécaniquement. Je suis assez fou pour m’être dilué dans le monde… Mais si je me réserve, si je fais durer le plaisir, si je l’invente et si je le scrute, si j’élargis et je fais durer le moment où je franchis le mur la jouissance s’amplifie. Pour cela je ne peux pas me donner complètement. Je dois aussi être complètement dans les murs, furieusement dans mes murs, et, à la fois, donner tout au moment où j’ai à la fois la plus grande conscience de ma valeur et la plus grande conscience de l’altérité du monde. Et la jouissance est au franchissement de ce mur. C’est lui qu’on tente de faire durer.

 

Le grand problème : pour donner il faut avoir

Si vous nous avez suivi jusque là, vous êtes théoriquement acquis à l’idée que toute jouissance nécessite la conscience simultanée d’au moins 2 logiques de pensée contradictoires, celle de la maîtrise du moi et celle de mon abandon à l'autre ; que cette jouissance est au franchissement du mur qui sépare ces 2 mondes ; qu’elle doit être la plus éveillée possible parce que cet éveil augmente la perception de la jouissance et sa durée ; que le don en général permet de rejouer la jouissance sexuelle.

Bien. Mais, hors sexuel, que donner ?

Très rapidement arrive un concept incontournable. Celui de la valeur. Dans l’hypothèse de la maximalisation de la jouissance, comme je n’attends pas que les autres se réjouissent forcément de ce que je donne (ce qui me mettrait dans la position bien triste de l’esclave forcé d’attendre le don), il faut que ce à quoi je renonce ait une forte valeur. Je peux être très utile aux autres en donnant beaucoup de mon temps, je peux leur rendre d’immenses services et leur devenir complètement indispensable, en un mot je peux leur devenir utile, mais ceci ne me donnera pas forcément la jouissance, si mon temps, par exemple, est si peu rare que je puisse le distribuer sans compter. Je ne connaitrais pas alors l’arrachement à moi-même, je serais tout entier dans le monde, comme le fou qui se donne à tous. Par ailleurs si j’ai la conviction que ma collection de capsules d’eau minérale constitue la plus grande richesse qu’on puisse accumuler et que pris d’un grand désir de jouissance je souhaite en faire don à ce monde qui n’est pas moi, je risque de ne trouver personne auprès de qui exécuter le don, personne ne voulant de mes capsules.

Autrement dit, faire le don nécessite une reconnaissance sociale de la valeur, mais cette reconnaissance sociale ne peut pas, pour que le don fonctionne en matière de jouissance chez moi, être séparée de l’existence d’une valeur de la chose pour moi. Je suis obligé pour jouir de ma dépossession d’offrir quelque chose qui ait de la valeur pour moi et pour les autres.

Richesse et don

Faut-il donc être riche pour donner ?

A priori oui. Il va falloir être suffisamment riche pour donner puisqu’il apparaît qu’au moins pour une bonne exécution du don1 il faut que la valeur de la chose donnée soit sociale, c'est-à-dire partagée entre moi et le reste du monde. Si je suis riche, je peux donner. Maintenant si je suis trop riche, il peut y avoir banalisation (pour moi) de la valeur de ce que je peux donner et il faudra que je devienne avare pour continuer de jouir dans le moindre petit don, ou que je fasse des dons de plus en plus gros. En ce dernier cas je pourrais assez rapidement, par jouissance, distribuer tellement que bientôt je deviendrai pauvre.

Je suis pauvre, puis-je donner ?

Soit je trouve plus pauvre que moi et je peux consentir de petits dons (mais gros pour moi) qui trouveront de la valeur aux yeux du récipiendaire et m’apporteront une jouissance tout à fait aussi intense ; soit je suis plus pauvre que tous les autres et je ne peux pas donner quoi que ce soit, hormis mon propre corps, en admettant que quelqu’un en veuille bien. Cela ne me donnera de la jouissance, on le sait, que si je n’abuse pas du procédé… De façon générale, si je donne à plus riche que moi, je passe pour un imbécile. En effet il est peu probable que les biens que je donne puissent avoir la moindre valeur pour la personne à laquelle je les donne, qui peut déjà les avoir en quantité, et je me retrouve dans la situation d’offrir ma collection de capsules en plastique.

En définitive, plus je suis pauvre, moins je peux donner à tous. Plus je suis pauvre moins donc je peux jouir en donnant. C’est ce qui est dramatique, non pas donc dans des sociétés fermées où on est entre pauvres et où je peux donc continuer de donner à tous, mais dans des sociétés ouvertes au monde entier où je sens confusément que je suis bridé dans ma jouissance, ne pouvant donner à tous puisqu’il y a des gens infiniment plus riches que moi. Si cette idée d’une jouissance bridée et d’un bonheur réduit pour les pauvres nous est insupportable, nous devons examiner s’il y a possibilité de changer l’ordre des valeurs afin de rééquilibrer un peu les possibilités de jouissance pour les uns et les autres.

La notion de valeur est très discutable

Les valeurs sont relatives

Le bel et ignoble exemple du commerce triangulaire a pu dans le passé nous montrer comment les valeurs et la notion de richesse pouvaient être différentes suivant les endroits où on abordait dans le monde. Ce pourrait être pour la pauvreté et la privation de jouissance induite un signal positif : pauvre à Paris et riche en Afrique !

La valeur d’un bien se définit classiquement par sa rareté, qui détermine dans un marché transparent où l’information circule de façon optimale une compétition d’acheteurs pour l’acquérir.

Normalement il est préférable qu’une chose soit unique, pour être parfaitement rare, mais la difficile communication sur l’aspect d’une chose unique fait qu’un acheteur potentiel mais très éloigné géographiquement de la chose se la représente plus difficilement qu’un objet plus courant qui lui est directement présenté. Cette circonstance nuit à la valeur du bien. Pour prendre plus facilement de la valeur, il vaut mieux qu’une chose soit rare, mais pas trop.

Une fois que l’objet est définitivement connu du monde entier, il peut par contre, s’il est unique et désormais connu, présenter une valeur inestimable.

L’unicité en elle-même ne suffit pas à donner de la valeur à une chose mais elle y contribue sérieusement. Je me rappelle ma première immense indignation scientifique quand dans la plus petite classe une maîtresse appliquée tenta de faire comprendre à ma classe incrédule que 1+1 était égal à deux : pour ma part je voulais bien en convenir et ne désirais pas d’explications supplémentaires, mais la pauvre femme tenta pour convaincre le gros de l’assistance de prendre un exemple définitif : elle dessina 2 pommes séparées d’une croix au tableau noir et répéta 1+1=2. Dans sa conviction frémissante et le souci qu’elle avait de ne pas perdre de l’œil au moment décisif un auditoire indécis, elle avait dessiné très mal chacune des pommes et le premier imbécile venu pouvait à présent voir que ces 2 pommes ne se ressemblaient plus du tout et qu’il ne pouvait donc absolument plus être question de les fusionner dans un 2 qui ne pouvait plus rien dire, puisqu’il refusait définitivement toute qualité à chacune de ces pommes manifestement unique.

On peut enfin aussi discuter de la valeur des choses suivant la quantité de savoir-faire qui s’y inscrit ou la croyance qu’on a de ce qu’elles représentent.

Si vous nous avez suivi jusque-là, vous êtes théoriquement acquis à l’idée que toute jouissance nécessite la conscience simultanée d’au moins 2 logiques de pensée contradictoires, celle de la maîtrise du moi et celle de mon abandon au monde ; que cette jouissance est au franchissement du mur qui sépare ces 2 mondes ; qu’elle doit être la plus éveillée possible parce que cet éveil augmente la perception de la jouissance et sa durée ; que le don en général permet de rejouer la jouissance sexuelle. Mais que pour donner il faut être riche. Qu’heureusement la notion de richesse qui fonde cette valeur ne semble pas si évidente qu’il y paraît tout d’abord et qu’il y a peut-être possibilité de jouer sur elle pour donner quand même, même si on est pauvre… et ainsi de pouvoir jouir. Cette discussion nous rapproche progressivement du trésor puis de l’œuvre d’art.

La notion de trésor

Un trésor est une accumulation en un lieu donné d’une richesse exceptionnelle sous la forme d’objets : une richesse reconnue par le propriétaire du trésor – raison pour laquelle il a accumulé le trésor, mais richesse reconnue par le monde hors du propriétaire. Ma collection de capsules d’eau minérale n’est pas un trésor.

Si le trésor ne dort pas dans un coffre et est présenté au public on peut :
soit l’éprouver physiquement dans la pièce comme un amas de richesses opposé à un environnement plus pauvre et jouir de cette opposition incroyable (je pense à ces châsses en or qu’on présentait autrefois dans les églises délabrées de mon Limousin natal),
soit plonger son regard dans le tas des pièces et des coupes en or et rêver qu’on dilapide ces biens en échange de services que d’autres peuvent nous rendre, façon utilitaire et objective de regarder le trésor, mais déjà confrontée à sa projection sur le reste du monde (c’est celle du voleur qui pèse ce qu’il va tirer du butin… bientôt il fracturera toutes ces églises et conduira hélas, avec la nécessité de soustraire le bien aux convoitises, au regroupement et à la banalisation des trésors au musée régional… qui tue la première jouissance).

Le trésor est avant tout une accumulation : il concentre en un endroit précis une masse de savoir-faire : l’ingéniosité du fondeur, de l’ébéniste, de l’horloger, de l’orfèvre, du tapissier... il cumule ce savoir-faire à l’emploi de matériaux rares et chers, durables, si possible éternels.

Un trésor peut aussi s’enrichir d’une symbolique qui renforce sa propre richesse : représentation d’un Dieu auquel on croit encore, il surajoute à son aspect précieux la toute puissance évoquée du divin.

De la même façon que l’individu n’est jamais plus pleinement conscient de lui-même qu’au moment où, dépassant ses limites, il s’abandonne dans l’espèce, la présence de toute chose n’apparaît jamais autant qu’au moment où elle est présentée en ses limites, avec des caractéristiques propres nettement différenciées du milieu où elle s’inscrit. La valeur du trésor est ainsi bien plus présente aux yeux d’un spectateur si on sait le disposer dans un endroit médiocre et vide. Quand on compare le coffre ouvert sur le trésor à ce qu’il y a autour on doit pleinement ressentir le plein du trésor et le vide du lieu plus vaste où il s’inscrit. Les trésors retrouvés dans les murs de vieilles maisons en ruine ou des millénaires plus tard dans le sable des déserts font d’excellents trésors bien plus épatants que le morne cimetière des trésors embaumés côte à côte au musée.

Du trésor à l’œuvre d’art

L’œuvre d’art a souvent été confondue avec le trésor : au départ c’est en effet un trésor d’ingéniosité et de savoir-faire auquel a pu s’ajouter quelque représentation de divinité. Mais elle présente une dimension nouvelle. Elle part en effet de matériaux qui peuvent être médiocres (une toile et des pigments, une simple pierre) auxquels le talent de l’artiste saura configurer tout d’un coup une valeur inestimable. Son concepteur ne se donne pas les facilités que le propriétaire ou l'artisan se donne dans la constitution du trésor, qui est surtout accumulation de richesse déjà reconnue. Dans l’œuvre d’art il y a un jeu qui peut aussi passer pour de la tromperie : on n’avait pas de valeur au départ, et on en a à l’arrivée. L’artiste est une sorte de prestidigitateur qui réussit ce que l’alchimiste n’a jamais réussi à faire : il transforme le plomb en or. Ou comme Dieu, il transforme la glaise en Etre.

Du coup l’art est révolutionnaire : l’artiste peut être pauvre. Il peut créer la richesse et entrer par la grande porte dans le don. Il casse la malédiction de la pauvreté. Sa production peut être donnée à un riche qui y trouvera de la valeur. L’artiste est un immense jouisseur : si sa production est socialement reconnue en tant que valeur, il peut continûment se projeter sur le monde qu’il transforme. La seule limite est l’exigence qu’il a envers lui-même et conséquemment l’estime dans laquelle il tient son travail. Viendrait-elle à manquer il serait alors dans la position déjà décrite de celui qui donne un temps dont il dispose par trop : les autres y trouverait de la valeur, mais lui perdrait toute jouissance du don.

Si vous nous avez suivi jusque là, vous êtes théoriquement acquis à l’idée que toute jouissance nécessite la conscience simultanée d’au moins 2 logiques de pensée contradictoires, celle de la maîtrise du moi et celle de mon abandon à l'autre ; que cette jouissance est au franchissement du mur qui sépare ces 2 mondes ; qu’elle doit être la plus éveillée possible parce que cet éveil augmente la perception de la jouissance et sa durée ; que le don en général permet de rejouer la jouissance sexuelle. Mais que pour donner il faut être riche. Qu’heureusement la notion de richesse qui fonde cette valeur ne semble pas si évidente qu’il y paraît tout d’abord et qu’il y a peut-être possibilité de jouer sur elle pour donner quand même, même si on est pauvre… et ainsi de pouvoir jouir. Que l’œuvre d’art semble ce vecteur privilégié de transformation de valeur, celui qui permet de transformer le plomb en or, et offre à tous la promesse du don possible au reste du monde. D’où son immense importance dans les sociétés : l’œuvre d’art permet par une alchimie de la création de valeur de donner à tous l’illusion que la richesse personnelle est possible. Chacun étant redevenu riche peut donner sans entrave et vivre l’extase sexuelle sur un mode mineur.

Transgression et valeur de l’œuvre

D’où vient la valeur reconnue à une œuvre d’art ?

L'œuvre rend visible l’alchimie de la création de valeur

Il y a dans le public en raison de la nature de l’œuvre, acte magique de création de valeur, la disposition à une attente pour le tour de prestidigitation : le public attend que le miracle de la création de valeur « marche ». Nous désirons croire à un miracle qui nous prouve que nous ne sommes pas limités par notre défaut de richesse à une jouissance pauvre. Nous nous identifions à l’artiste. Plus l’artiste est de milieu populaire à la base, plus il est maudit, médiocre, plus il a rencontré toutes les difficultés possibles et plus notre satisfaction est grande : malgré tout cela la jouissance est encore possible pour lui, puisqu’il peut devenir riche et accéder au don. Nous voulons voir l’alchimie se produire sous nos yeux.

Nous attendons que l’œuvre rejoue le schéma du don de soi au monde

L’œuvre opposée au lieu

La valeur de l’œuvre peut se fonder, comme celle du trésor, sur la démonstration qu’elle est un lieu de richesse placée dans un lieu pauvre. C’est la base de tout. On voit ainsi dans les lieux d’exposition les œuvres généralement présentées sur de grands murs blancs, isolées les unes des autres par de grands espaces vides. La richesse de l’œuvre ressortira mieux sur le fond d’un environnement pauvre.

Le passage de l’œil du spectateur de la pauvreté du mur à la richesse de l’œuvre doit créer la jouissance attendue : le brutal changement d'environnement observé par une conscience lucide et attentive rappelle bien le fonctionnement de la jouissance originelle : brutal changement de référence, bref chaos des sens, sorte de petite mort, qu’on peut mieux que dans la jouissance originelle vivre et éprouver de nouveau en re-parcourant le chemin de l’œil. Une jouissance atténuée mais plus facile à ré-explorer.

Le contact entre l’œuvre et le fond sur lequel elle est exposée peut être renforcé par l’emploi d’un cadre qui augmentera l’effet « trésor ». Plus il est gros, plus il est doré, et plus il est destiné à hausser la valeur de ce qu’il contient. Mais ne souligne-t-il pas en fait l’importance de la limite dans la valorisation de l’œuvre ?

A contrario si l'urinoir au musée a pu apparaître à ce point révolutionnaire (et non une simple farce ou l'énonciation du pouvoir d'un artiste sur une institution) c'est que pas mal de gens ont vivement ressenti que l'objet exposé, en usurpant la richesse du musée dans lequel il est mis en place, se comporte à l'inverse de ce qu'une œuvre d'art est censée énoncer : il s'imbibe de la richesse du musée au lieu d'en augmenter la richesse générale. Ce faisant il révèle également la supercherie de toutes les autres œuvres qui fonctionnent sur la croyance des spectateurs dans une possible transformation en trésor... fini l'alchimie de l'artiste ! Reste une sorte de jouissance de la transgression qui ne mime pas le passage du moi à l'espèce, mais plutôt la réduction du grand tout à la médiocrité de l'individu... L'urinoir accepté au musée c'est en quelque sorte la déclaration que la jouissance de la confrontation des points de vue possibles peut faire l'œuvre quelque soit le sens de la transgression. En quelque sorte, l'œuvre s'affranchit du trésor.

Mais allons plus loin. Cette expérience de transgression peut devenir le contenu même de l'œuvre et s'exprimer en son sein, sans le support opposable du lieu d'exposition. Si nous acceptons que l'œuvre ne soit plus trésor, nous n'éloignons pas forcément pour autant l'idée que l'œuvre est création de richesse en vue du don. Plus exactement nous acceptons l'idée que c'est la présentation à l'intérieur de l'œuvre de points de vue possibles différents qui en fait la nature et la richesse. A ce moment la charnière, le mur à franchir pour jouir, n'est pas entre l'œuvre et le lieu d'exposition, mais peut exister au sein même de l'œuvre.

 

L’œuvre sans l’environnement

Prise en elle-même, l’œuvre doit alors prolonger le plus possible la jouissance de la transgression de points de vues. Plus l’œuvre arrive à nous présenter de logiques différentes, à nous faire évaluer que nombre d’interprétations de valeurs sont possibles et plus nous allons connaître la jouissance du changement de point de vue, toujours à la manière de la jouissance sexuelle, qui est transgression de limites, et toujours en mode mineur, au-delà du premier effet « trésor » que la présentation de l’œuvre avait su nous donner, et dans l'idée de la création de valeur en vue du don.

L’obligation de jouissance au cinéma, travaillée pour durer plus d’une heure, a été bien présentée dans de nombreux ouvrages – citons en particulier l’excellent livre La mise en scène de Mark Travis2. Les auteurs présentent en général le scénario comme le cheminement d’un personnage vers un but. La jouissance du spectateur auquel la logique du personnage a été rapidement exposée en début du film consiste à apprécier la hauteur des obstacles semés devant le personnage au fur et à mesure de l’avancement de la narration et la façon dont le personnage va contourner ces obstacles, au besoin en remettant profondément en cause sa propre approche de l’existence. Autant d’oppositions de logique et de point de vue, rationnalisées depuis un certain temps au cinéma.

En photographie ou en peinture où la notion de temps s’impose moins, la question n’a pas, loin de là, été traitée de façon aussi rationnelle. Pourtant le fonctionnement nous semble être rigoureusement le même. Le problème de l’image fixe est d’arriver à accumuler le mieux possible ces possibilités d’interprétations dans le lieu clos et instantané du cadre. Le succès de ce positionnement est la clef de l’œuvre. Si les descriptions d’univers opposables sont suffisamment présentes et rappellent suffisamment le schéma originel de la jouissance, l’œuvre fonctionne. Le spectateur se laisse emporter par elle, il accepte d’imaginer et d’interpréter, il repère les charnières de sens possibles et se réjouit de constater en lui les évocations simultanées de logiques différentes. En passant de l’une à l’autre il joue et rejoue la petite mort.

Au total face à l’œuvre nous sommes dans une jouissance à l’imitation de la jouissance sexuelle, qui est don, sur un mode mineur ; une jouissance sans action, même si elle demande une participation active au spectateur. C’est une jouissance contemplative. On peut évidemment aller plus loin dans la jouissance et la transgression, dans une continuité qui ne peut se comprendre que si on a accepté que le modèle de la jouissance sexuelle, et son dérivé en jouissance, la jouissance du don sont bien les modèles de la jouissance artistique.

La tentation de l’action esthétique

Au-delà du sage modèle de jouissance esthétique de jeu avec les points de vue, et à partir du moment où le modèle de don qui le sous-tend a été repéré, on peut aller plus loin mais d'une autre façon. C’est la tentation de l’action esthétique.

Tout est œuvre : mon acte est une œuvre, ma vie est une œuvre. On décide cette fois de se passer de la médiation du lieu (l’œuvre) où se confinerait l’évocation de la transgression des limites et de la jouissance. On passe à l’acte, c'est-à-dire que la jouissance de la projection de soi au monde (sur le modèle sexuel) n’est pas mimée dans l’œuvre mais étendue au monde dans l’action. D’un côté il y a moi, et de l’autre il y a le reste du monde (et non d’autres moi comme dans la relation sexuelle, base primitive de notre modèle).

Le rapport se fait entre moi et un tout plus vaste, un ailleurs chaotique et totalement indifférencié. Toutes mes relations avec ce monde ne sont plus que des actes jouissifs, des sorties transgressives au-delà de moi-même qui réactivent sans arrêt ma différence d’avec lui.

Cette fois tout acte me fait jouir. Il ne s’agit plus de récupérer avec l’œuvre d’art un potentiel de richesse qui me permettra de revenir jouir par le don auprès d’un autre comme moi. L’autre comme moi a cessé d’exister. Et la finalité de tout acte a cessé d’exister aussi. Tout acte se vaut et l’essentiel est de jouir.

Comme je n’ai plus à me préoccuper de savoir si ce que je « donne » au monde a de la valeur et s’il y a quelqu’un pour le recevoir, je peux me mettre en état de « don » permanent. Je suis ainsi complètement désocialisé et le monde est complètement sexualisé (en ce sens qu’il remplace une personne pour ma jouissance). Il est le support de la projection du moindre de mes actes.

Les formes de ce don au monde sont facilement reconnaissables : c’est un don comme tous les dons qui n’attend rien en retour, et celui qui le pratique ne connaît ainsi pas la souffrance de la déception. Au contraire du précédent il ne mène pas à une attitude contemplative. Il s’exécute purement dans des actes. Ces actes n’ayant pas à présenter de sens pour être jouissifs, ils ne sont jamais organisateurs. La notion d’œuvre d’art y a perdu tout son sens. On n'a pas besoin de sa médiation de valeur, il suffit qu'on arrive à se persuader soi-même de valoir beaucoup et que le monde entier le pressent. Qu'un instant on doute de soi et de l'opinion du monde et tout s'écroule...

Conclusion

Une œuvre n’est rien sans spectateur. Un spectateur érudit et imaginatif pourra donner plus de sens à une œuvre qui réclame des interprétations multiples qu’un rustre sans aucune imagination. Mais le spectateur le plus fin et le plus cultivé ne pourra pas trouver dans une œuvre qui ne lui présente aucune ficelle pour « démarrer » la moindre perche à saisir pour se réjouir. L’œuvre d’art est un espace de confrontation de logiques, de confrontation de sens, qui propose une jouissance contemplative basée au départ sur des équivalences sensuelles de la jouissance du don, elles-mêmes calquées sur la jouissance sexuelle, dans un mode atténué et contrôlable, re-vivable à la demande. L’œuvre d’art est une clef dans le dispositif d’un monde d’hommes bien élevés et capables de vivre en société, respectueux des autres et conscients de leur environnement. Dans un monde gouverné par des règles et des lois raisonnables, l’œuvre est le lieu accepté du simulacre de la jouissance pour tous.

Sur l’illusion que le reste en dehors de soi est un grand tout chaotique et indifférencié - et que notre haute valeur est justement ce qu'attend le monde - s'élabore, avec les mêmes mécanismes du don en cause dans l’œuvre d’art, une autre jouissance, bien différente. Tout acte, quel qu’en soit le sens, y est un don qui fait tomber la limite personnelle et déclenche une jouissance puissante. Dans ce monde sans œuvre d’art - puisqu'on n'a pas besoin de la médiation de sa valeur -  se joue au plus profond de l’être l’alternance de l’euphorie du sacrifice et de la perception aiguë de l’isolement personnel dans les périodes de doute. L’œuvre d’art n’est plus là pour rejouer à l’infini et sur demande la simulation de la jouissance.

 

 

 

Notes

1 et on ne parle pas ici de la reconnaissance du récipiendaire pour celui qui donne, c’est hors sujet, si vous nous avez suivi, vous comprenez parfaitement que le récipiendaire ne peut qu’accueillir le don avec une sorte de mécontentement, le don de l’autre pouvant lui être utile mais ne lui apportant, à lui, le récipiendaire, aucune jouissance ; pire, lui mettant sous le nez la jouissance de celui qui donne

2 (Editions Dixit ESRA)

 

 

dernière modification de cet article : 2010

 

 

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