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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr

 

 

 

 

Photographie de groupe
une tentative de définition

par Henri Peyre

Introduction

Nous présupposons dans cet article qu'art est jouissance et que la jouissance apparaît toujours quand la photographie donne à voir, "en même temps"(1), des possibilités d'interprétations différentes.

Nous montrons comment une photographie de groupe doit soigner ses rapports tout à la fois
- à la représentation du contexte plus général dans lequel elle est située
- à la description des individus qui composent le groupe.

Les 3 ennemis
de la photographie de groupe

Construire une photographie de groupe efficace exige de réfléchir à 3 éléments principaux : l'environnement du groupe, la constitution du groupe, les individus au sein du groupe.

Un groupe est une strate qui doit être appréhendée en sous-ensemble de l'environnement d’un côté, et comme regroupant des individus de l’autre. La façon dont le groupe est constitué, sa logique interne, est la troisième composante de sa fabrication.

Le groupe a ainsi 3 ennemis, qu'il faut réduire

L’illisibilité de l’environnement du groupe. Si le groupe n’apparait pas comme isolé au sein d’un environnement, il n’apparaît pas comme groupe, mais comme simple foule.

L’illisibilité des membres du groupe : On rencontre cette illisibilité dans le cas où l’on ne peut pas opposer chaque individu au groupe, lorsque les individus ne sont pas un par un discernables sur l'image. L’impossibilité de discerner individuellement les membres du groupe supprime un gros intérêt à l’observation du groupe.

L’illisibilité structurelle du groupe. Un groupe dont on ne comprend pas le facteur de regroupement, le trait commun à ses membres, est plus difficile à opposer à l’environnement et à l'individu.

Quelques exemples

Dira-t-on que la photographie suivante peut prétendre à être une photographie de groupe ?


Thomas Struth

Certains éléments tendent à plaider en faveur de cette interprétation : il existe en effet un grand volume autour de ces personnages regroupés
- dans un espace culturel caractérisé par une accumulation de tableaux historiques
- dans une action commune : regarder ces tableaux

Toutefois il manque une dimension à la photographie de ce groupe d'étudiants : leur identification est difficile, peu de visages sont apparents, et si le groupe, très fortement constitué dans l'action commune, montre bien sa relation avec l'environnement, il montre en revanche beaucoup moins les relations entre ses propres parties.

Cette deuxième photographie de Struth prise dans un environnement comparable est-elle plus une photo de groupe ou moins une photographie de groupe ?


Thomas Struth

La réponse saute aux yeux. Si les personnages sont un peu plus lisibles, ce qui pourrait nous donner une plus grande jouissance, leurs actions sont toutefois beaucoup plus disparates et le groupe perd sa cohésion interne : le personnage de devant se démarque notamment du groupe auquel il tourne franchement le dos, ruinant par cette attitude de rejet la cohésion d'action des membres du groupe. Mentalement, et pour préserver notre légitime jouissance de spectateur nous aurons probablement tendance sur cette image à nous persuader que nous avons bien une photographie de groupe dont la cohérence des personnages vient de ce qu'ils sont TOUS en train de faire la même chose, qui est d'écouter la conférencière, de bailler aux corneilles ou de s'occuper dans son coin à prendre des photos. Nous sommes ainsi soulagés de voir que la femme en gris, juste au dos du photographe, ni n'écoute la conférencière, ni ne regarde les tableaux. Elle permet ainsi de cesser d'opposer frontalement le photographe de l'avant-plan au reste du groupe. Nous avons finalement ainsi un groupe indiscipliné au musée, plus qu'un simple photographe amateur en train de lever son appareil photo, opposés à tous les autres, dans un coin de l'image, et notre jouissance est sauve.

Je conçois que ce deuxième commentaire puisse paraître déjà un peu élaboré et discutable et je propose que nous revenions à des éléments peut-être un peu plus simples à observer.

Prenons cette photographie de groupe. Est-elle l'exemple même d'une photographie de groupe plus réussie ?

Cette photographie de 1930 nous présente le personnel du National High School Orchestra d'Interlochen. Nous joignons en téléchargement sa version originale, beaucoup plus grande.

Est-elle réellement réussie en tant que photographie de groupe ? En fait notre première pensée en voyant cette photographie est de saluer la performance cumulative : le personnel est pléthorique et nous sommes surpris par le nombre des figurants. Arriver à accumuler autant de personnes à la fois et sur cette estrade branlante, voilà qui relève du tour de force. Cette photographie représente-telle finalement un groupe ? N'est-ce pas plutôt la photographie d'une multitude ou celle d'un exploit ? Même dans la vision agrandie, on distingue peu les visages des uns et des autres. L'uniforme mixte renforce certes la cohérence du groupe, comme le regard de chacun également pointé vers l'appareil photo, mais le trop grand nombre de participants, comme la déformation centrale de la perspective, appuyant pesamment sur l'estrade, insistent bien plus sur la lourdeur effarante du dispositif. Définitivement on tient moins là la photographie d'un groupe que le témoignage d'un exploit.

Ne prenons plus de risque, simplifions encore :

Voici une photographie de groupe qui tient bien la route. En puisant dans le genre de la photographie de classe, on a naturellement coché la plupart des bonnes cases. Ces 27 petites filles du même âge, qui nous regardent toutes, opposent au point de vue surplombant du photographe la cohésion regroupée de leurs petites existences. Isolées du spectateur par le temps passé, regroupées dans la cour de l'école, alignées sur 3 rangs et toutes à peu près de la même taille, elles donnent au groupe une cohésion extrêmement forte. Le fait qu'elles ne soient pas vêtues de le même façon et que les poses trahissent prédation des unes et timidité maladive des autres invite l'œil à circuler au sein du groupe, permet une exploration individuelle qui invite à méditer sur la communauté des destins. Le seul bémol à mettre à la clef de cette composition de groupe est la spécialisation liée au genre même : c'est bien une photographie de groupe, mais c'est avant tout une photographie de classe, sous-genre de la photographie de groupe. Pourrait-on trouver une photo qui soit encore plus la photographie d'un groupe ?

Il y a peu de secours à attendre de la photographie de pompiers...

... ou de la photographie de militaires :

Les deux sont finalement des sous-genres de la photographie de groupe, au même titre que la photographie scolaire. Dans ces 3 sous-genres, une variable n'est jamais utilisée : celle de l'opposition du groupe à son environnement. Bien entendu, physiquement, les bons camarades sont parfaitement arrangés, porteurs d'insignes ou de vêtements qui les rapprochent, serrés les uns contre les autres. Mais ce regroupement physique ne se fait pas contre le lieu où les personnages sont regroupés. La cour de la caserne est en plein accord avec nos militaires, comme la cour de l'école situait bien les petites filles. Situer les soldats dans un tout autre environnement pourrait au contraire affermir l'idée de la cohésion du groupe, contre cet environnement. En voici un exemple qui reste militaire :

Le regroupement n'est visiblement pas là un regroupement subi. Nos militaires sont en vadrouille et s'ils se sont regroupés, c'est qu'ils le veulent bien. L'environnement enfantin donne quelques indications sur la façon qu'ils ont de prendre leur engagement. Le tirage a travaillé un fort contraste sur chaque militaire tandis que l'environnement, moins développé, a été laissé blanchâtre : la technique du tireur achève d'opposer le groupe à son environnement. On notera également les positions différentes de chacun, qui invitent à lire au-delà des uniformes, le caractère des uns et des autres. On tient là une bonne photo de groupe.

Il y a une jouissance à observer ainsi de quelle façon l’individu est « digéré » par le groupe, ou s’en démarque. Mais le groupe structuré est à manier avec des pincettes : un groupe dont chaque individu est non seulement lisible, mais présente des fonctions différentes, n'existe en tant que groupe qu'à condition  que les fonctions de chacun servent la cohésion du groupe. Sinon le groupe explose. C'est ainsi le cas dans cette photographie du canadien Jeff Wall :

Un des grands plaisirs de Jeff Wall est d'emmener le spectateur sur des assemblages incompréhensibles, images d'actions arrêtées dans le temps. On cherche en vain sur cette photographie les liens qui regrouperaient les uns et les autres, à part la présence commune dans un lieu dont la banalité pavillonnaire invite seulement à penser que ce groupe est une famille de banlieue dans son propre jardin. Encore cette interprétation n'oppose-t-elle justement pas les individus et leur environnement, comme le fait cette pauvre petite photographie de tourisme :

Dans sa simplicité  élémentaire cette ultime photographie rassemble des personnages identifiables dans un endroit auquel leur familiarité est opposée. Leur proximité et les signes de l'affection donne à leur groupe une grande cohésion à laquelle s'oppose visiblement la solennité étrangère d'un lieu que tout le monde connait, là où on ne les connaît pas, eux, tandis qu'ils ont tellement l'air de se bien connaître.

Cette petite photo remplit ainsi parfaitement le cahier des charges de la photographie de groupe qui doit regrouper
- lisibilité de l'environnement du groupe,
- lisibilité des membres du groupe,
- lisibilité structurelle du groupe.

 

 

   

 

Notes

(1) Cette expression est devenue à la mode avec le changement de présidence à la tête de l'Etat français. Nous faisons remarquer pour notre part, depuis des années et parfaitement dans le vide, que l'art est fondamentalement basé sur la jouissance de possibilités d'interprétations simultanées (voir la page de l'Oeuvre d'Art sur ce site). Suivant cette définition le discours du président Macron présente un positionnement parfaitement esthétique... qui pourrait bien être une des raisons de son succès.

 

 

dernière modification de cet article : 2010

 

 

 

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