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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr

 

 

[lire aussi, sur ce même site
Photographie du Président :
 Tradition et Efficience]

 

 

Merci à Georges Laloire
pour sa relecture attentive

 

 

 

 

 

Du portrait des présidents

Ou la légitimation visuelle des Présidents de la Vème République

 

par Henri Peyre

[lire aussi, sur ce même site
Photographie du Président : Tradition et Efficience]

Introduction

Les portraits officiels sont toujours abondamment commentés par les uns et les autres(10). Chacun y va de sa pique, discute de la qualité d'une photographie qu'au fond il aurait aimé prendre, tant la confusion est fermement établie chez les photographes que la grandeur du sujet fait naturellement celle du photographe.

Nous voulons simplement ici revenir au regard le plus extérieur possible sur ces photographies, laisser les photographies en quelque sorte parler par elles-mêmes, les laisser dire le peu qu'elles ont à dire, qu'on n'entend jamais dans le tohu-bohu, pressé et excité qu'on est de leur faire dire tout autre chose, de donner son coup de griffe et de participer.

Si l'on revient aux images elles-mêmes, les regardant pour ce qu'elles peuvent nous dire, les pauvres, on peut surtout parler de quelques points bien définis :
- La hauteur à laquelle le regard du personnage est placé.
- Ce qu'il regarde.
- Sa pose.
- Les attributs de pouvoir dont la photographie fait la démonstration.
- Le point de vue du photographe.

Analyse


Photo Jean-Marie Marcel (1)

Dans cette photographie du Général De Gaulle, la légitimité du Président est établie à la fois par les objets, représentés très nets (plusieurs livres, nombreuses décorations, costume militaire) et à la fois par une pose manifestement reprise des codes de la peinture classique, et prolongée dans la représentation des présidents précédents. Le regard est placé très haut dans la photo et n'a aucune espèce de considération pour le spectateur. Les poings fermés expriment l'audace et la fermeté dans la réalisation tandis que la main posée sur le livre d'histoire indique au spectateur qui en est le maître. La ligne d'horizon, ligne du regard de l'observateur, et donc placement du spectateur par rapport au sujet, est située au-dessus du milieu de l'image, en-dessous de la poitrine du Général. Le personnage représenté est ainsi nettement plus grand que nous, et nous domine. Dans les photographies qui suivent on observera soigneusement à chaque fois le placement du regard des différents présidents par rapport au placement du regard de l'observateur. Plus l'écart entre les lignes est important, et plus la fonction de domination imposée par l'image est active.

"Après une quarantaine de clichés, le « shooting » se termine. Le Général se lève. C'est alors que Jean-Marie Marcel ne peut s'empêcher de lui dire : « C'est maintenant qu'il faudrait vous photographier : vous êtes détendu, souriant. » « Mais j'ai fait de grands efforts pour être aimable », lui répond de Gaulle très sérieusement. « Je n'ai pas insisté », se souvient le photographe."
Propos rapportés par Jean Mainbourg, assistant de Jean-Marie Marcel, pour cette photographie du Général
source : Les Dessous d'une Photo Officielle, Le Figaro du 3 janvier 2009

 


François Pagès / Paris-Match (4)

La photographie du Président Pompidou reprend les codes principaux de la photographie du Général De Gaulle en particulier la légitimation par les décorations, nombreuses ; ceci dit les épaulettes ont disparu et l'évocation de la force des armes disparaît avec. Par ailleurs les livres de l'arrière-plan sont plus flous, et du coup moins fonctionnels dans l'évocation de la domination culturelle. Le regard du Président est également placé moins haut dans la photo même s'il n'a toujours pas de considération pour le spectateur. La photographie reprend donc celle du Général De Gaulle en atténuant les codes objectifs de domination, tandis que le regard, obligé de se concentrer sur le personnage seul par le flou de l'arrière-plan, tire le portrait vers plus d'humanisme.

 


Photo : Jacques-Henri Lartigue (5)

Le portrait du Président Giscard d'Estaing présente trois innovations importantes.
La première est la disparition des objets de légitimation ; le drapeau français ou plutôt même une idée de drapeau, remplace tous les objets de pouvoir. Le président lui-même est décalé vers la gauche, laissant au fond et même au centre de l'image toute la place au drapeau, sans tenter aucun écrasement par sa propre présence physique, réduite à un surgissement. Le format en paysage valorise également le drapeau plus que l'homme.
Deuxième innovation, la faible hauteur du regard, placé à peu près au milieu de l'image, comme la hauteur du point de vue, très proche, désacralisent complètement le portrait en effaçant quasiment toute domination par le point de vue.
Nouveauté enfin, le regard est maintenant direct et nous vise. C'est à nous que s'adresse le Président, pas à l'histoire, ni au Génie, ni à la postérité.

L'intention est manifestement de chercher à abolir toute distance entre le Président et le spectateur. Le seul respect attendu est celui que le citoyen donnera au drapeau, dont le président n'est qu'un représentant. Et encore ce drapeau n'est-il finalement plus qu'une idée de drapeau, étant incomplet et sans contour. Ceux qui ont besoin d'objets pour croire auront donc du mal à suivre. Cette photographie exprime un renoncement complet aux codes de domination classiques.

 


Photo : Gisèle Freund (6)

Avec la photographie du Président Mitterrand, marche arrière. On assiste au grand retour des objets et on revient dans la bibliothèque. Le livre est ce qui est donné pour asseoir la légitimité de l'homme politique. La nouveauté dans ce portrait est la présence d'une action : le Président semble inviter le spectateur, regardé dans les yeux comme chez Giscard, à la lecture des Essais de Montaigne. Mais ne nous trompons pas, une table marque clairement la différence entre le maître qu'est le président, et les élèves auxquels il donne le bon conseil, en les regardant dans les yeux. On retrouve dans la prise de vue l'important écart entre la ligne d'horizon et la ligne du regard qui marque tant la domination. Par ailleurs jamais un président n'a empli à ce point le cadre de l'image : ses épaules prennent 69% de la largeur de la photographie.

 


Photo : Bettina Rheims (7)

Dans ce portrait du Président Chirac, l'attribut principal du pouvoir est le palais dans lequel réside le Président, dans le jardin duquel il est photographié. Pour la première fois la photographie est prise à l'extérieur, mais ce n'est pas forcément une baisse de la domination, puisqu'on substitue - tout de même - le palais à la bibliothèque. Le faste et la grandeur se substituent à l'évocation des qualités intellectuelles.
La grande bizarrerie de cette image est constituée par la ligne d'horizon basculée : du coup le palais est présenté de travers, comme pour décontracter un référentiel qui pourrait trop écraser un spectateur au quotidien plus modeste. A cause de l'énorme écart entre la ligne d'horizon et une ligne du regard placée très haut, le visage, qui se voulait peut être souriant, reste extrêmement dominateur, et les mains, cachées, ne permettent pas d'anticiper les pensées du personnage, qui en devient plus inquiétant. Un petit drapeau Français sur la toiture du bâtiment rappelle le message national, mais avec moins d'entrain que le drapeau de la photographie de Valery Giscard d'Estaing.

En 1995, Bettina Rheims est invitée par Jacques Chirac [à l'initiative de sa fille] à la fin de la campagne présidentielle à travailler en coulisses à une série de clichés retraçant la dernière ligne droite de l’élection. Après l’élection, la Présidence de la République mandate Bettina Rheims pour réaliser le portrait officiel de Jacques Chirac. Bettina Rheims dira au journal Libération qu’elle a voulu donner au président “l'allure détendue des grands héros de western” (7)

 


Photo : Philippe Warrin (8)

Dans la photographie du président Sarkozy, les objets sont de nouveau au rendez-vous pour créer la légitimité présidentielle. Autant les livres en fond que les drapeaux sont parfaitement nets. La nouveauté est qu'avec des épaules à 28% de la largeur de l'image, jamais président ne s'est à ce point retiré de l'image présidentielle pour laisser parler le décor. Les drapeaux français et européen occupent d'ailleurs la même place que le président, et c'est à peine si le Président est plus proche de la ligne de centre de l'image que les drapeaux. Cela pourrait être une photo de mariage avec les drapeaux en mariée (mais soyons juste, alors la photo aurait quand même été prise un peu plus à gauche). Le faible écart entre la ligne d'horizon et la ligne des yeux du Président n'induit aucun effet de domination. Si la photographie est plus cérémonieuse que celle de Giscard d'Estaing, la légitimation du pouvoir ne passe certainement pas par la posture physique du personnage, mais bien par l'assemblage des objets avec lesquels il est placé. L'image cite la photographie du Général De Gaulle par la quantité des objets, les livres restant toutefois sagement à l'état décoratif, reprend l'importance du drapeau qu'avait introduit Giscard et tente de nous montrer objectivement les maîtres de nos vies : l'Europe, la France, le Président. Difficile de parler de composition mais le message présente le mérite de la clarté.

 


Photo : Raymond Depardon (9)

Ce portrait du Président Hollande partage avec celui du Président Sarkozy la très faible taille aux épaules (29% de la largeur de l'image) qui montre une volonté de légitimer le personnage plus par l'environnement que par la posture du corps lui-même. Comme pour le portrait de Chirac, la légitimité est établie par la présentation du Palais de l'Elysée, d'ailleurs éclairé bien plus que le président lui-même, au point même d'être surexposé, le rendant finalement quelque peu irréel. L'impression d'irréalité est encore renforcée par la taille extravagante des 2 drapeaux, français et européen, qui flanquent le bâtiment à gauche. Le regard du Président est un peu plus haut que dans le portrait du Président Sarkozy tandis que la prise de vue, plus basse, induit une domination naturelle du spectateur. Le léger sourire est perçu comme teinté de bienveillance par l'effet de cette domination. Le format carré a beaucoup fait parler par son aspect inusuel, mais il est en soi bien moins curieux que le parti de placer le Président à l'ombre, tandis que l'arrière-plan est vivement éclairé. Ce parti-pris diminue a priori la sincérité du personnage, rendu un peu inquiétant, le coup étant heureusement rattrapé par la présentation des deux mains curieusement ballantes au repos le long du corps. Ce n'est pas comme dans la photographie de Chirac : on peut vérifier ici que le Président est désarmé et sans mauvaise intention...

Commentaire

On peut parler d'une évolution de la photographie présidentielle. On a l'impression que les Présidents successifs ont cherché à sortir du palais, cherché à diminuer leur importance, à nous regarder droit dans les yeux et à commencer à nous sourire. On est peu à peu passé de la photographie codifiée de la fonction à la photographie de l'homme lui-même (2).

Pour mesurer la qualité de chacune des photographies, dont on s'est contenté de décrire ici l'effet objectif qu'elle pouvait faire, il faudrait comparer attentivement le cahier des charges donné au photographe et le résultat que nous avons sous les yeux. Pas sûr toutefois que le cahier des charges ait été toujours très clair, pas sûr que le Président se soit investi comme il le fallait dans la photographie ou pour le meilleur choix possible ou qu'il ait simplement laissé le temps au photographe de travailler (3).

S'il fallait donner une prime à l'innovation, on la donnerait forcément à Jacques-Henri Lartigue qui semble avoir véritablement joué en toute conscience, pour la photographie de Valery Giscard d'Estaing, avec la grammaire de l'image. Il présente la photographie la moins présidentielle de toutes en ce qu'elle porte le moins possible d'attributs de pouvoir. Quant aux photographies qui veulent incarner le pouvoir d'un président, celle de Jean-Marie Marcel pour le Général de Gaulle en reste encore la référence, dans sa bonne utilisation des vieux codes parfaitement maîtrisés de la peinture, et dans le ton exact des portraits des présidents qui précédaient (quoique, eux, en noir et blanc). Le réemploi postérieur par les uns ou les autres de certains éléments procédant de la tradition, contrarié par le positionnement du photographe qui veut faire œuvre et montrer sa patte et l'ambition du président d'avoir l'air sympathique et humain, peut finalement sembler caricatural ou non contrôlé.

Ce n'est pas tant le goût d'être simple et abordable qui semble être finalement à l'origine de l'évolution de la photographie des présidents que la méconnaissance grandissante des savoir-faire dans la tradition de la composition de l'image et la volonté forcenée de faire œuvre. La seule exception heureuse et provocatrice est la photographie de Jacques-Henri Lartigue qui a porté tellement loin l'originalité et la destruction des codes de pouvoir, qu'il est difficile de trouver la moindre position tenable après. Heureusement, à chaque fois qu'une nouvelle photographie présidentielle apparaît, elle suscite tant de commentaires qu'on finit par prêter à son silence la profondeur abyssale de l'océan des intentions cachées. On la légitime ainsi, finalement, non pour sa qualité, mais grâce au pouvoir qu'elle représente. La grandeur du sujet fait ainsi naturellement celle du photographe et de son image.

Si le personnel politique avait été moins préoccupé par son ego et plus par le sort du pays, la photographie présidentielle aurait pu rester parfaitement la même, une photographie de la fonction. L'apparat et le décorum auraient fini par signifier, dans la monotonie de leur persistance, le peu de souci qu'en ont les hommes qui s'en habillent et leur modestie par rapport au pays qu'ils ont à servir. La tradition maintenue, contrairement aux apparences, aurait prouvé leur modestie.

Notes

(1) Jean-Marie Marcel est un photographe de mode et membre de l'agence Rapho
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Marcel

(2) Selon le mot d'André Gunthert in Le portrait du Président, Actualités de la Recherche en Histoire Visuelle (article par ailleurs violemment critique de la photographie de Sarkozy)
http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2007/05/23/408-le-portrait-du-president

(3) "Car la vraie nouveauté du traitement de ce portrait est son caractère expéditif: un photographe choisi parce qu'on l'avait sous la main, vingt minutes de pose, des accessoires disposés sans réflexion" André Gunthert in Le portrait du Président, Actualités de la Recherche en Histoire Visuelle (même source)

(4) François Pagès est reporter à Paris Match quand il réalise le portrait du Président Pompidou

(5) Jacques Henri Lartigue
Il commence dès une enfance très aisée à photographier toute la vie autour de lui. Il cherchera toujours à traduire par le mouvement et en gardant une très grande fraîcheur le simple bonheur d'être au Monde
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Henri_Lartigue
Sur ce site, sur Lartigue :
http://www.galerie-photo.com/jacques-henri-lartigue-stereo-photographie-stereo.html
http://www.galerie-photo.com/vitesse-voiture-jacques-henri-lartigue.html
http://www.galerie-photo.com/voiture-jacques-henri-lartigue-analyse.html

(6) sur Gisèle Freund, voir Wikipedia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gis%C3%A8le_Freund

(7) Bettina Rheims :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bettina_Rheims

(8) Philippe Warrin, photographe glamour et de célébrités
http://www.philippewarrin.com/about
... et commentant Depardon, photographe de Hollande :
http://www.sudouest.fr/2012/06/04/il-avait-fait-la-photo-officielle-de-sarkozy-a-l-epoque-depardon-m-avait-pas-mal-allume-733534-710.php

https://fr.wikipedia.org/wiki/Portrait_officiel_du_pr%C3%A9sident_de_la_R%C3%A9publique_fran%C3%A7aise

(9) Raymond Depardon
Quelques images de la séance de prise de vue et des commentaires dans ce pdf

(10) Un aperçu de l'avalanche des commentaires sur la photographie de Hollande dans le journal Libération du 4 juin 2012 ou dans Marianne du 6 juin 2012

 

 

[lire aussi, sur ce même site
Photographie du Président : Tradition et Efficience]

 

Dernière modification de cet article : 2017 

 

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