Le capitaine Sénèque,
photographe des années Gallieni
à Fianarantsoa.
par Claude Bavoux
Introduction
Depuis un lustre ou
deux, on se demande, sans considération aucune pour les tangages de
l’Histoire, si la société française a décolonisé son imaginaire
après l’exposition de 1931, ou après le moment venu des
indépendances. Rassurons-nous ; c’est non. Qu’on le déplore ou pas,
la mémoire coloniale de tout-un-chacun est constituée d’un
bric-à-brac de fragments culturels, d’un puzzle imagier fait de
stéréotypes douteux, à notre mémoire défendant. Mais heureusement
cette mémoire, d’esprit d’escalier en solution de continuité, va
au-delà du lieu commun. Elle bat la campagne et se fabrique tant
bien que mal un portfolio imaginaire qu’enrichissent les moyens
nouveaux et nombreux d’accès à l’information.
La raison en est
que la méconnaissance historique se soigne à l’estime - y compris
chez les historiens qui se méfient d’images tout juste dignes
d’illustrer leurs travaux, et qui traquent la bête nostalgique
coloniale. Tout cela va un peu comme on se prévient du racisme,
contre lequel, assidûment, on essaye de lutter. Les images saintes
de la colonisation d’arrière grand-papa peuvent paradoxalement y
suppléer comme antidote. C’est la gageure que nous soutenons ici
dans le cas précis d’un capitaine photographe de l’infanterie
coloniale du temps du gouvernorat Gallieni. La fréquentation des
œuvres du capitaine Sénèque peut permettre en effet la rédemption
intellectuelle par la connaissance. Un discours iconique est muet,
mais parlant. Il ne peut nullement être annexé par le discours de
ceux qui vomissent tout ce qui a pu être en contact avec la colonie
- discours de grands esprits - et de ceux qui l’adulent, discours de
beaux esprits qui enjolivent le temps passé. Deux discours
bienséants dont il faut se dégager. On va essayer ici d’éviter
l’impasse du piège moralisateur et du politiquement correct, quelles
que soient les politiques, trop oublieuses du poids de la banque, du
Comptoir National d’Escompte, en l’occurrence, qui tient Madagascar
en son pouvoir avant la conquête, terme si contesté, de 1895.
La carte illustrée,
vecteur populaire de lieux communs par excellence fait notre
affaire. C’est le médium à cinq sous des années d’avant la guerre
1914-1918. A Madagascar, Gallieni n’a pas besoin d’organiser son
institution puisqu’elle se constitue d’elle-même, sans qu’il ait,
visiblement, à intervenir.
Deux militaires, le
lieutenant Imbert, photographe aux ordres du colonel Lyautey, quand
il gouverne durant deux ans, entre 1900 et 1902, depuis la capitale
du Sud, Fianarantsoa,
et le capitaine Jules Sénèque, qui exerce ses fonctions non loin du
chef-lieu de commandement, fondent alors un binôme étonnant de
productivité pour l’un et de séduction esthétique pour l’autre. Le
premier, brillant forçat du déclencheur, technicien de haut vol,
reste dans des domaines conventionnels. Le second, qui ne signe pas
plus que son ami de son nom, fonde non seulement une esthétique
picturale sur laquelle on se propose de s’arrêter ici, mais les trop
rares productions de son travail photographique illustrent bien
mieux que des discours la cafouilleuse œuvre coloniale malgache, si
mal partie et encore plus mal arrivée.
On évoquera la
figure de Sénèque prise dans le contexte du milieu allogène
militaire de la capitale du sud malgache où évolue cet officier
lorsqu’il rejoint ses homologues. Fianarantsoa n’est en rien
comparable à une seule autre ville de la Grande Ile et l’apport
personnel, à nos yeux fondamental, de Sénèque dans la photo
coloniale malgache, découle de cette rencontre avec une ville dont
les réjouissances tranchent avec le multiple peuple bara vu
selon une esthétique biblique, comme dans un Orient compliqué.
Sénèque vit en
brousse, mais jouit de ses permissions dans un Fianarantsoa
déliquescent. Son rapport au milieu est très révélateur de ce qu’un
photographe de talent peut apporter de neuf à la compréhension
historique de son époque, car c’est bien d’histoire qu’il s’agit,
encore plus que d’esthétique.
I) Sénèque dans le milieu fianarois[2]
allogène militaire des années 1900.
1) Une simple ville de garnison.
Un fait majeur
mérite d’être mis en relief dans le Fianar de l’époque qui précède
la colonie sur toutes les Hautes-Terres : c’est à qui, parmi les
officiers du royaume merina, trouvera le plus d’or pour son
propre intérêt. Cette idée de sauve-qui-peut règne parmi l’élite
marchande et aristocratique alors que le péril menace, les Bara
ayant déjà menacé la ville en 1891.
Le gouverneur Rainiketabao est un cas manifeste de ces aspirations contradictoires entre goût
du lucre et souci de plaire au pouvoir central. Il organise des
fêtes gigantesques et
feint de montrer son souci de la chose publique. Dans les années
1893-1894, son activité principale consiste à faire produire de l’or
en faveur d’un Etat déliquescent, réprimer les chercheurs qui
travaillent sans permis pour eux-mêmes, mais l’anarchie et la
prévarication règnent à tous les niveaux de l’appareil
institutionnel.
1894 est l'année du kabary royal
de Fianarantsoa, qui invite à produire encore plus,
Le Journal de l’Ile de la Réunion témoigne de délires
d’Eldorado :
"On nous écrit de Fianarantsoa que
l'or se trouve en quantités si considérables que la plupart des
traitants ne peuvent même pas l'échanger contre des pièces de 5 f.
Les Hovas ne font leurs achats qu'en poudre d'or et continuent à
acheter les toiles en quantités."
Hormis le couple du
vice-résident français, le docteur
L.Besson, peu de privés français vivent ici avant 1895 si l’on
excepte les jésuites français qui constituent un cas tout à fait à
part : certains d’entre eux sont des jésuites de choc,
comme leur dramatique expulsion, à l’orée de la guerre, le montre
fort bien. L’irruption française transforme Fianar, ville quasiment
sainte[9],
en ville de garnison d’un type particulier. Investie
par les Merina depuis trois générations,
ville d’exil pour les grands de ce monde en perte de hauteur depuis
longtemps, sa vocation première est militaire[11].
L’arrivée massive des français en 1895, argent aidant, la ramène
encore à moins de puritanisme. Les deux albums du lieutenant Imbert
en témoignent très finement au CAOM.
En août
1896, Besson empêche le phénomène du
fahavalisme de contaminer la région, comme cela se dit pour
aller vite.
Dans une très vaste contrée souvent inculte, mais qu’on croit encore
richissime en or[13],
il s’agit de mettre de vastes étendues à la disposition des très
rares colons fortunés et/ou compétents - cela existe -, en se
garantissant du risque de pillage, grande spécialité des Bara
démunis de tout. On conviendra que l’efficience d’un officier de
renseignements comme le capitaine Sénèque est mieux venue que celui
d’un va-t-en-guerre. Manier les hommes est moins dangereux que
manier les armes.
Les Français
militaires de Fianar sont de souche très récente : un an après leur
arrivée, leurs accointances de fraîche date sont établies et
désormais officieuses. Une des premières préoccupations dès la fin
1896 est d’en faire sortir les Merina, afin de prévenir la
ville du « syndrome abyssin », selon l’expression de Gallieni. Mais
des aménagements sont possibles quand votre amie est tananarivienne.
Nous sommes ici au
bout de la piste ; le télégraphe fait le lien avec la capitale en
janvier 1899. Le budget municipal est si restreint qu’il faut
l’aider dans son équilibre. Tous les travaux d’édilité restent à
faire en 1900. Ni banque ni école pour enfants étrangers. La
distante métropole étant en effet parcimonieuse de ses derniers, on
parle sérieusement de route à péage pour se rendre à la mer. Puis on
se satisfait d’un sentier à porteurs pour commercer avec Mananjary,
sur la côte est. Fin 1898, la route de Tananarive n’est toujours pas
carrossable depuis Ambohimahasoa. A
moins de cinquante kilomètres au sud de la ville s’arrête encore à
la même époque la carte des étapes sûres. Exactement à l’endroit où,
si spartiates soient-ils, les pères jésuites font leur vin de messe
et de table.
Heureusement, un
fils du sculpteur J.B. Carpeaux, frère d’un photographe connu de
l’Indochine, passe en 1902 et, de son séjour, laisse des ébauches
sous forme de feuilleton qui sont publiées en octobre-novembre 1904
dans Le Journal des Voyages[14].
Cela est très léger, primesautier, proche de la gaudriole. L’esprit
jouisseur de G. de Maupassant n’est donc pas loin dans le fief des
jésuites, grands processionnaires devant l’Eternel, si on en croit
les beaux tirages d’Imbert ! Les archives malgaches des séries F,
consacrées aux affaires religieuses, ne disent mot du comportement
débridé des militaires en goguette[15].
Mais il ne peut pas passer inaperçu.
Les rapports
circonstanciés de Besson, dépassé par le personnel remuant des
militaires et gommé par la personnalité flamboyante de Lyautey, ne
donnent plus le ton. Nous sommes loin de la retenue de madame
Besson, femme de l’ex-vice-résident de France, toute à ses dessins[16].
Mais les pères Béranger peuvent se rassurer, la dissolution locale
des mœurs n’a pas attendu les Français, si on en juge par une lettre
citée par Françoise Raison-Jourde[17].
Depuis qu’ils s’y
sont installés sérieusement, dès décembre 1895, les uniformes
rutilants éclipsent ceux, bien ternes, des religieux. A défaut de
tenir le haut du pavé, car les trottoirs ne sont pas de mise à
Fianar, ils tiennent la dragée haute aux héroïnes de la carte du
tendre. Le lieutenant Imbert témoigne de ce monde nouveau, dans
lequel naissent, dès 1896, des enfants métis
qu’il met en scène. Quand Lyautey arrive, cette
micro-société fonctionne donc depuis
quatre ans. Mais cette vie de garnison, que Lyautey dynamise,
retourne à son erre dès son départ : la ville connaît, en 1902, une
récession commerciale simplement due aux excès d’importations des
années précédentes qui n’arrivent pas à se résorber[18].
La consultation des
dossiers de la série 2 D ne donne pas la clé de cet aspect caché de
la ville, le personnel militaire échappant aux recensions annuelles,
dans les Annuaires, par exemple. Seuls parlent les dossiers
personnels 11 YF et la série 8 H du SHAT. Qui mieux est, Imbert fixe sur ses plaques de verre ce
groupuscule de quelques femmes et enfants, trop malgaches pour les
uns et pas assez français pour les autres[19].
Et c’est de la sorte qu’il prend, parmi d’autres, le discret
Sénèque, à la rambarde d’une maison de style créole. C’est cette
heureuse indiscrétion qui nous permet de reconnaître le même Sénèque
sur Halte dans la forêt, à l’extrême gauche,
dans une position des plus inconfortables, peut-être celle de
l’opérateur qui vient tout juste d’activer son déclencheur. Il est
assez surprenant de constater toutefois combien le milieu militaire
ne côtoie que très peu le monde des affaires, la maison
Cattin exclue, on verra plus loin
pourquoi ; les fonctionnaires civils jouent eux le rôle de missi
dominici[20]
entre les deux groupes.

HALTE EN FORET

HALTE EN FORET (détail centré sur le Capitaine Sénèque)
Il en est ainsi
dans les villes de garnison, dans Lucien
Neuwen de Stendhal, comme chez Vigny ou chez le Joseph
Conrad de An
Outpost of progress
qui dramatise les conflits futiles qui font les Blancs coloniaux
ennemis les uns des autres. Sénèque échappe à cette vie vaine et
morne puisque ses missions s’opèrent loin de la capitale où il n’a
que rarement la permission de venir. Sa vraie vie est dans ses
œuvres discrètes d’officier de renseignements[21]
et de photographe, de topographe et de dessinateur. Alors que
certains pensent être « aux avant-postes de la civilisation », Jules
Sénèque traite simplement par l’ignorance[22]
ces mesquineries haineuses que sécrètent les petites communautés
égarées.
S’il séjourne
parfois à la capitale, pour la parade, les gens qu’il côtoie
habituellement ont une tout autre densité humaine. Ainsi, le docteur
Besson, qui apprécie beaucoup Sénèque, écrit dans son
Rapport d'ensemble sur 1900, rédigé pour Lyautey, ce qu’il sait
des Tanala, avec qui ses rapports ont été francs et denses dès
1887 : ces derniers après deux insurrections sont ruinés, les
sangliers et les sauterelles ont saccagé le peu qui leur restait de
leurs modestes cultures. Ils
viennent d’acquitter le modique impôt qui leur a été fixé. Dans la
paix du plus fort, au travail forcé, ils tracent des routes,
durant des mois de suite, à l’angady (un
outil projeté qui fait office de pelle), dans un pays d'accès difficile. Les
affranchis s’attachent particulièrement aux Français. La
colonisation a vite raison - pour peu de temps - de la lassitude des
éternels rebelles exsangues. Sénèque panse leurs plaies à sa façon
muette et compassionnelle.
b) Sénèque, broussard irascible.
Un demi-siècle
après les faits, Guillaume Grandidier, dans la conclusion d’un
chapitre consacré aux Bara, semble avoir de lui un souvenir
lumineux :
« Quant à la partie ouest de la
province des Betsileo, ce n’est qu’à la fin de 1901 qu’elle
fut occupée. Lorsque le capitaine Sénèque est venu l’organiser, elle
servait de refuge à de nombreux pillards, voleurs de bœufs, ainsi
qu’à ceux qui voulaient se soustraire à l’impôt ; il a installé en
divers endroits des postes qui ont vite mis fin aux brigandages et
ont assuré la jonction régulière des Betsileo avec les
Sakalava.[24] »
Marlow, perdu au Cœur des ténèbres,
fait beaucoup moins bien.
C’est que, fonction
oblige, la politique de cet homme de l’ombre, habitué du
renseignement, est une pratique humaine, sensée, respectueuse du
monde étranger dans lequel il vit. Sinon, comment aurait-il pu
obtenir de gens qu’apeurent si facilement les imprévisibles
vazaha, une telle sérénité dans la pose ?
« Madagascar le
relève », dit son colonel, grossier moraliste, en décembre 1898,
alors qu’il guerroie chez les Bara depuis plus d’un an.
C’est le moment où il devient officier de renseignements tant son
passé de soldat en campagne au Tonkin et à Madagascar est excellent.
Une photo témoin, celle, combien commune, de l’entrée de la grotte
d’Iaritsena, témoigne au Fonds
Grandidier du
fait qu’il a su en faire déloger les rebelles « fortement retranchés »
deux mois après lors de l’attaque d’Iavatorovy.
L’action menée sur deux mois lui vaut les félicitations personnelles
de Gallieni qui apprécie son « aptitude à la guerre ». Malgré son
apparence un peu chétive, il prend part à 32 ans à toutes les
actions sérieuses qui ont eu lieu dans le cercle des Bara à
partir du 1er juin 1898, notamment aux affaires de
Sarihena,
Ambohitsabo, Imarotsiriry,
Iratsory,
Ambotomitrotro, Sasibanabe. C’est
« une part brillante et parfois prépondérante » qu’il prend dans
toutes les actions. Il dirige lui-même l’opération d’Andronitro,
de Takoro, et seconde le commandant du
cercle dans la préparation des opérations d’Ambonitrotro
et d’Iambonobe. Il est blessé à la jambe
gauche au siège de la position fortifiée d’Imandabe - dite aussi
Iambanabe - contre les rebelles d’Analamanara.
Ces actions de la colonne de l’Ivondro relèvent des techniques de la
pesante guerre coloniale traditionnelle. Il finit par être nommé à
l’état-major d’Andohalo où il reste une année entière et reçoit la
Légion d’Honneur.
Après un séjour en
France, il part de nouveau, le 10 avril 1901, dans le Sud, au 2ème
régiment d’Infanterie de Marine. Connu pour être « absolument
remarquable en campagne », il s’attelle à une mission de
pacification au sud de la région d’Ikongo,
de mai à juillet 1901, et fait preuve d’une initiative hardie en
offrant au chef rebelle Andriampanoha d’aller le trouver seul et
sans armes pour négocier les conditions d’une reddition, selon le
chef de province Lacaze.
Andriampanoha est un chef tanala
que les séductions de la soumission n’attirent pas en 1897, qui
lutte contre l’envahisseur en 1898 et est « l’âme de la subversion »
tanala en 1899, au moment où le lieutenant Allard succède au
Dr. Besson. Il obtient dans ces circonstances exceptionnelles de lui
garder la vie sauve, en échange d’un exil « au-delà des mers ».
Est-ce pour cette noblesse finalement incontrôlable que Sénèque sera lui-même débarqué à Solila, lointaine
bourgade d’un désert malgache des Tartares,
dans un Ouest ni sakalava, ni betsileo, mais plutôt
bara, où il ne risque guère de porter ombrage à qui que ce soit.
L’armée coloniale aime la magnanimité jusqu’à un certain point
seulement. A moins que Sénèque, le solitaire irascible, ne préfère
la compagnie des Bara à celle de ses congénères.
II) L’esthétisme séduisant et daté de Sénèque.
La discrétion de
Sénèque l’honore, car la soixantaine de tirages de médiocre qualité qu’on
a de lui permet de concevoir à quel point ils mettent en jeu l’idée
qu’on se fait de la photographie à Madagascar dans le début des
années 1900. On préfère accorder
à la photographie des qualités techniciennes ou scientifiques
objectives et rassurantes, particulièrement dans le cadre militaire
évidemment.
Mais quand ce militaire travaille, non seulement il peut jouer du
flou inhérent à l'artistique mais il s’arrête aussi au cadre,
autrement dit au pays qu’il aide à coloniser. Ses réalisations outrepassent
même la contingence pour la raison
qu’elles sont celles d’un photographe plasticien.
Par un portrait au
crayon fait par lui à Anjozorobe,
on sait l’intérêt qu’il porte tant au dessin qu’au portrait.
Une note de son chef de bataillon certifie la ressemblance entre le
modèle et la réalisation artistique.
Mais ces compétences ne surprennent qu’à moitié : un militaire qui
sort d’une école a souvent des qualités de dessinateur. Sénèque,
pour son compte est sorti le dernier, pour indiscipline, de sa
promotion de (Rochefort) - Saint-Maixent,
en 1889 Il « n’a pas l’esprit militaire ». On a compris qu’il
compense ailleurs.
1) Portrait et érotisme.
Sans la découverte
fortuite de cinq nus, à la fin d’un album Imbert de l’ECPAD, tirés
sur un papier[35]
particulièrement absorbant, ce qui donne aux épreuves une espèce de
consistance palpable, les caractéristiques esthétiques de la prise
de vue sénéquienne nous auraient sans
doute échappé. Ces nus, vus de dos, dont l’un est repris dans
l’ouvrage d’Imbert[36]
, sont sans doute la clé des réussites de leur(s) auteur(s).
Ce travail sans légendes, sans notes aucunes, mais visiblement fait
en duo, détaché du reste du recueil d’une cinquantaine de tirages
légendés, comme rajouté, tranche considérablement avec les sujets
habituels d’Imbert, officier sorti du rang lui aussi. Mais il nous
met de plain-pied avec celui de Sénèque.
C’est lui en effet
qui perpétue les plus beaux nus non grivois de son époque[37].
Ces nus ne sont pas les premiers du genre dans la Grande Ile, mais à
coup sûr, ce sont les premiers clichés, de ce type particulier, dans
le sud. La seule carte illustrée qui représente une jeune femme
couchée en pleine nature, intitulée Vénus de bronze[38]
permet d’avancer que le modèle est une femme d’un milieu social
avancé, sa coiffure non traditionnelle en porte témoignage. Le
soleil cru du matin, ajouté à cet oreiller fortuit en rase campagne,
font de la composition une manière de provocation, comme Manet le
fait quarante ans auparavant avec le Déjeuner sur l’herbe ou
Olympia. Eu égard à ce qu’on sait de Fianarantsoa, on peut
jurer que cette carte fait impression dans le microcosme français où
les tirages sont minimes, au mieux, de l’ordre de quelques
centaines, et où Cattin, épicentre de la
diffusion des nouvelles, rare commerçant introduit dans le milieu
militaire, comme l’attestent deux albums d’Imbert, joue le rôle
d’éditeur.
On retient de la
Vénus de bronze[39]
l’inconfort de la position dans laquelle Sénèque la place,
déhanchement particulier qu’il tient lui-même dans la carte
précédente. Ce n’est qu’en forçant le naturel, qu’en cassant ce qui
va de soi, qu’en lissant ce qui est trop facile, que la photo est
bonne. La réussite esthétique est grande ; la provocation est
retenue, savamment méditée, puisqu’une transgression de la sphère
privée, intime, à la sphère publique - la vente d’une photo dans un
magasin - se fait par l’érotisme tempéré d’un sein dénudé qu’on
saura voir avec tout le respect dû à la beauté qui se montre sans
trop s’étaler.

PHOTO 1. VENUS DE BRONZE.
Sénèque met en
place un nouvel imaginaire : il donne à voir autrement une île sur
laquelle on écrit depuis si longtemps, mais qu’on photographie
depuis peu sans trop réfléchir, le cas fascinant et
pionnier du Révérend William Ellis étant la très brillante exception[40].
Techniquement, le travail effectué par ses collègues du service
géographique de l’état-major de Gallieni (1896-1905) est parfait.
Quelquefois, des portraits y sont même très réussis et des paysages
valent des mises en scènes de théâtre. Mais il y manque souvent le
supplément d’âme de l’artiste.
Sénèque sait
apporter au sujet traité ce qui manque en général aux excellents
photographes du service géographique de l’état-major, à savoir
l’empathie ou le je-ne-sais-quoi de personnel : sa petite galerie de
portraits de femmes de Fianar en témoigne.
Le mariage à la
mode malgache fait que, après un séjour habituel de trois ans, de
nombreuses maîtresses sont délaissées. Les remarques salaces dans la
presse ne manquent pas dans ce domaine.
Une Madame Chrysanthème malgache éplorée - le perpétuel
problème du choix des légendes revient ici : est-ce celui de
l’artiste ? - vêtue comme le sont les femmes d’un milieu
occidentalisé, en 1900, est la réponse appropriée aux scies qui
s’entendent sur le comportement des Malgaches abandonnées. Avancer
que les Malgaches ont manifestement des sentiments, comme tout un
chacun[42],
tient de la sédition dans le monde privé bien pensant[43].

PHOTO 2 UNE MADAME CHRYSANTHEME
Il est d’ailleurs assez facile de comparer la jeune femme délaissée
à une Femme hova (supposée en
deuil : cette dernière, hormis ses cheveux dénoués, signe de son
deuil, a moins d’affliction que la précédente). La variation sur le
thème des femmes comporte d’autres exemples parlants sur lesquels
épiloguer : la femme qui illustre
Modern-Style porte une coiffure beaucoup plus
traditionnelle qu’il n’y paraît. « Princesse » malgache n’est
jamais qu’une jeune fille d’une quinzaine d’années. Les guillemets
ne sont jamais que le reflet d’une société républicaine tout autant
attirée que repoussée par une noblesse exotique.
Fleur de pêcher, quant à elle, est victime des calembours -
mais nous ne parlons jamais ici du texte des versos, qui échappe à
l’artiste - d’une époque sans grande pitié pour les faibles, et à
fortiori, pour les faiblesses coloniales.

PHOTO 3 FEMME HOVA

PHOTO 4 MODERN STYLE

PHOTO 5 « PRINCESSE » MALGACHE
2) Portraits et empathie.
A tout prendre,
l’esthétique de Sénèque serait donc fondée sur un féminisme
particulièrement inattendu chez un militaire de cette époque. Pour
s’en convaincre, on doit consulter les ouvrages du capitaine
A.Garenne,
collègue proche de Sénèque. En effet, comment nier la tendresse de
l’opérateur pour son sujet dans cette jeune Femme bara et son
enfant grandet ?

PHOTO 6 FEMME BARA ET SON ENFANT
Il est difficile
d’imaginer aujourd’hui l’éloignement culturel de l’un vis-à-vis de
l’autre. Mais Sénèque - il s’agit pour les Européens d’aujourd’hui
de ne pas interpréter à contre - sens l’absence de sourire sur la
personne, qui n’est que réserve conforme aux usages banals -
contribue dignement au rapprochement entre deux cultures si
différentes. En général, les coiffures féminines bara
enduites de suif de bœuf servent de repoussoir au sentiment
européen. L’habile drapé[46],
toile de coton importée, fait d’une seule pièce, tout comme le
fela(ña)
porté en pendentif, fait d’os de seiche, de coquillage, ou de
porcelaine blanche importée, ainsi que le décor de feuilles de
ravenala, font d’un tirage industriel un très honnête cliché qui ne
ment pas, où le sujet se prête un instant mais ne se donne pas. La
vision esthétique et/ou ethnologique plus banale ne manque
évidemment pas : ces Femmes betsileo ou ce Type betsileo
en témoignent. N’est-ce pas Bergson qui dit arriver à philosopher
moins d’une page sur dix, environ ?
Tant de proximité
avec des femmes induit du tempérament chez ce créateur. Simple
anecdote, révélatrice d’un temps freudien s’il en est : Gallieni,
grand communicant devant les ministres qui se succèdent, sait
entretenir son image de marque.
Sénèque a l’oreille de son ancien patron au Tonkin, sans lequel il
serait en activité en d’autres lieux. Il doit lui fournir des
clichés, puisqu’une Vierge orientale - l’ambiguïté de
l’alliance de mots de cette légende a dû déplaire[48]
- de ses œuvres figure dans la revue Le Voyage autour du monde[49],
relation qui préfigure le rapport dûment illustré qui paraît la même
année mais expurgée de la version canonique des Neuf ans à
Madagascar de Gallieni.

PHOTO 7 VIERGE ORIENTALE.
Dans la même
attitude de soumission, on se contentera donc de l’érotisme induit
par la carte de la Femme zaramanampy[50].
Son regard induit plus qu’une politesse de circonstance. Cette
soumission est celle d’une jeune femme née dans un
foko (lignage) esclave[51] ;
son bustier fait de jonc (harefo)[52]
tressé alors en cours, mais passé de mode, sa coiffure très
apprêtée, voire son sembo en
charpie, ancêtre de la jupe, maintenu au-dessus de la ceinture par
une bande d’étoffe[53],
tout cela contribue à un érotisme d’un genre particulier que
d’éminents érotologues seuls doivent pouvoir apprécier.

PHOTO 8 FEMME ZARAMANAMPY
Avouons qu’on est à
des années-lumière de l’intention féministe décelée plus haut pour
la simple raison que Sénèque, comme tout photographe de talent,
donne à voir le meilleur de ce qu’il pense être frappant. Qui plus
est, la tradition malgache n’a pas la pensée progressiste en tête.
Si on veut donc bien se rendre compte des graves déraisons
scientistes et raciologiques du temps en
matière de photo-
Sénèque est partiellement absout pour des intentions qu’on ne devine
plus de nos jours.
3) La création d’une nouvelle scène de genre.
C’est certainement
dans le domaine de la mièvrerie qu’on l’attend le moins : il crée à
Madagascar une scène de genre dont seul, semble-t-il, le peintre
Hubert Robert, au XVIIIème siècle, avait subodoré
l’intérêt[55]
esthétique. En quoi consiste la trouvaille de Sénèque ?
La composition de
Coin de village sur le plateau central est des plus
reposées : deux jeunes femmes, parées la fête dans des lamba
de soie, devisent, l’une assise, l’autre debout, dans un décor d’une
tranquillité toute fianaroise. Les
éléments d’architecture - sommes nous au pied d’un temple qu’une
croix sommitale semble induire ? - se mêlent tant à la nature,
qu’une branche d’eucalyptus - l’image est retravaillée - sort d’un
mur lissé pour la cause esthétique. Malgré l’aspect rudimentaire que
présente toujours une malheureuse carte illustrée vis-à-vis d’un
tirage originel, la réussite est totale. Le temps y est suspendu et
un peu comme chez Watteau. Celui qui regarde se met à interpréter
les relations établies entre décor et personnages : cela tient de
prémices d’une fête, non pas de la galanterie, mais du simple
bonheur d’être. On y tient, sous les yeux, l’absente de tous les
bouquets d’un XVIIIème siècle malgache évanescent.
Comment s’affranchir des références picturales désuètes quand on est
un soldat sorti du rang ?

PHOTO 9. COIN DE VILLAGE DU PLATEAU CENTRAL
Sénèque sait mettre
en scène l’improbable, le fantasme, autrement dit ; il fixe une idée
qu’il se fait du pays qu’il habite pour un temps, dépasse le
trivial, valorise le quotidien, tout en se faisant oublier. La
contingence assez sordide du militaire en campagne est sublimée.
L’ethnologue en herbe, auquel n’importe quel photographe colonial se
croit obligé de s’identifier, est oublié. Sénèque invente enfin un
stéréotype pictural malgache, voire une icône nouvelle, dont il est
possible qu’on trouve l’équivalent au Tonkin[57],
lui-même ayant conçu une variante sans importance dans le même
escalier.
Cette chance
historique de la table rase iconographique n’est pas donnée à
beaucoup. Certes, la postérité, sauf cas exceptionnel, a pu être
affligeante. Sénèque a essayé de faire aussi bien avec le portrait
de la Malgache moderne dans son intérieur : il s’agit là d’un
clin d’œil aux initiés du mariage local, qui se dédouanent, quittant
le pays, en payant à leur maîtresse l’objet mécanique tant convoité.
Cette pratique surfaite s’est perpétuée longtemps.

PHOTO 10 MALGACHE MODERNE DANS SON INTERIEUR
C’est le talent de
Sénèque que d’avoir surpassé l’idée de portrait et d’être allé plus
loin, en créant un genre neuf, grâce à une mise en scène
simplissime, sans référence triviale, triste écueil colonial obligé
de la carte illustrée.
III) La politique de Sénèque.
La politique
coloniale est dictée de Paris au gouverneur général qui l’applique
au gré des circonstances[59].
Puis Gallieni dicte la conduite à suivre aux grands du monde
méridional malgache et/ou fianarois, soit successivement le Dr.
Besson, puis Lyautey et Lacaze. Ces
derniers font suivre les directives qu’ils reçoivent. Mais rien
n’est si fluctuant qu’un ordre sur lequel de simples lieutenants
peuvent alors réellement agir. Les exemples ne manquent pas de
tribut que l’on module au plus près des moyens limités des nouveaux
assujettis auxquels il est surtout demandé de tracer des chemins
muletiers dans des fiefs jusqu’alors inaccessibles. Cela est si
exceptionnel dans l’histoire malgache qu’il faut le noter. La
soumission bara n’en finit jamais. Des enfants de très nombreux
chefs sont envoyés comme gage de bonne volonté à l’école F. de
Mahy de Fianarantsoa, mais s’en
échappent dès qu’ils le peuvent. Quinze jeunes chefs vont jusqu’à
Tananarive,
convoyés de près par le chef du cercle des Bara et
Tanala[61],
le commandant Weber en février 1900[62].
Les autres chefs bara, par contre, sont si remuants qu’il
faut attendre le départ de Gallieni, entre la mort d’Inapaka,
la soumission de Zafinandrika et la
disparition de Befanoha, en 1905 pour
que se rassérène le pays où vit Sénèque depuis 1897.
1) Ses limites.
Sénèque est un
homme de guerre, quand bien même, à Madagascar, il la mène
autrement, par le renseignement. Si des rebelles bara
arrivent à se soumettre, ce n’est que le fruit routinier de
tractations, de dénonciations et de retournements divers. Le cliché
intitulé Rebelles bara faisant leur soumission ne signifie
pas exactement l’arrêt des combats, mais une modalité nouvelle dans
l’acceptation de maîtres plus déterminés que les précédents. À leurs
yeux, les Merina de l’ancien régime, autrefois réfugiés dans
leur fort, sont supplantés par des vazaha mieux armés, plus
mobiles, et plus teigneux au combat.

PHOTO 11 REBELLES BARA FAISANT LEUR SOUMISSION.
Ces derniers savent
se réunir autour de sortes de hazomanga
sans fin, poteau pour eux sacré ou mât de pavillon au diamètre
imposant, autour desquels ils brandissent des enseignes
prophylactiques au milieu de leur kabary, où ils ne parlent pas de
violence mais de désarmement[63],
de prestations et d’impôts. Aujourd’hui, militaires et miliciens
n’ont pas mis leurs baïonnettes au canon, preuve que la confiance
règne ou que cette réunion n’est qu’une simple formalité. Un canon
de campagne de 80 -
comme on en voit un ici, du côté gauche, avec son servant, qui
devine la présence de l’opérateur - leur sert alors de clou festif
pour la journée, ou de pièce à conviction pour convertir les
mécréants de la cause française.
Jusqu’en 1901
encore, de telles réunions de familles - car, au sens large, cela en
est une tant « dans la question de pacification, la question de
personnes est prépondérante[65] »
- voient une clause de style revenir dans le flot des nombreux
discours de chacun des chefs qui ont voix au chapitre : on libère
les esclaves et le droit de cuissage est prohibé[66].
Chacun se contentera d’un bâton en lieu et place d’une sagaie (qui
se fabrique clandestinement à Ilokoita,
en 1902) et rendra son fusil à pierre, fabriqué localement, garni de
si beaux clous de laiton. En échange, la paix française induit la
fin momentanée des vols de bœufs. Un peu comme si un occupant de
l’Hexagone tentait d’interdire la pratique du pari au PMU.

PHOTO 12 SOUMISSION PETIT GROUPE
Un jour, au cours
lors d’une de ces redditions, l’interprète a même tenté de traduire
la très comique expression de « réhabilitation par le travail »[67].
Les circonlocutions utilisées ont suscité plus d’un sourire, comme
le montre le second cliché malheureusement intitulé de la même
façon.
En cette
circonstance peu ordinaire, chacun se doit d’apporter un cadeau
symbolique, en signe d’accord passager. L’usage le veut ; et chacun
d’arriver avec une mesure de riz de montagne. La cohésion du peuple
bara nécessite le respect des fomba.
Ainsi, invité à Ihosy, le 25 février 1897,
Ramieba, roi des Bara Be, y arrive précédé du ban et
de l’arrière-ban, soit 800 personnes environ. Chez Sénèque, la scène
de genre de la reddition n’a rien de dramatique, on y rit sous cape.
Un peu comme on se bat, plutôt la nuit, à grand renfort d’insultes
homériques, que les tirailleurs engagés apprécient hautement quand
on veut bien les leur traduire.
Sénèque a eu
l’habileté de se faire oublier par ceux qui se rendent. L’équivalent
n’existe pas dans les longues séries du service géographique. Il est
très rare d’y trouver une réussite comme celle-ci, qui recèle une
richesse autre que d’hommes, à savoir le bâtiment de l’arrière-plan,
à la fois mirador et blockhaus.
Le nôtre tient de ce que bâtissent les Bara de l’Est, là où
ils touchent à la province de Farafangana. Pour avoir lutté durant
trois ans contre les pirates du Tonkin, Sénèque connaît leurs
compétences en matière de défense. Il retrouve dans le Sud malgache
tous les moyens simples et efficaces dont on se sert pour ne pas se
laisser surprendre facilement et en particulier les villages
fortifiés[69]
dont la mémoire n’a pas été maintenue.
Mais où sommes-nous
exactement, demandent les historiens, partisans acharnés de
l’exactitude en matière de circonstances de l’énonciation ? Cela se
voit : à l’orée du bois, le topos
préféré de l’assassin. Chacun y attend l’autre, sûr de son bon
droit. Le militaire se réclame de celui du plus fort ; les Bara,
de celui des faibles qui ont du « cran » - selon le mot désuet du
capitaine Mouveaux qui les combat et les
administre - et qui n’attendent que le moment opportun de pouvoir
évincer l’étranger. Les cartes de Sénèque ont cette force qui permet
d’aller au-delà de l’événementiel.
Il sait découvrir, dans « le petit moment singulier, le cristal de
l’événement total » dont parle Walter Benjamin.
2) Ses réussites.
Avec la série
considérable du service géographique,
on dispose de l’image étalon, toujours méritoire, d’une grande
qualité technique, même dans des épreuves de caractère
anthropométrique. Avec Sénèque, l’impression qui persiste est celle
que l’on a avec le bon vin car il sait prendre autre chose que ce
monde évanescent qui se perpétue sur une plaque. Sénèque évoque,
quand son ami Imbert ne fait que témoigner.
Certes tout n’est
pas de la même eau chez lui et il lui arrive de céder à
l’anecdotique. Ainsi, dans le Jeu de la sagaie par exemple,
où les lignes fuient jusqu’à deux soldats marioles de la coloniale
en tenue de ville. Deux types de lances existent chez les Bara,
celle qu’on lance, courte, et celle dont on ne se sépare pas, qui
sagaye l’adversaire. Au temps du
désarmement général, les courtes sont très volontiers laissées aux
villages amis. Dès cet instant, les voici folklorisées, rendues
vaines, inertes, sans finalité. Ce qui devient une scène plusieurs
fois reprise chez les éditeurs de cartes postales est banalisé pour
toujours par Sénèque.

PHOTO 13 JEU DE LA SAGAIE
Il faut dire que
les scènes militaires prennent sous son déclencheur un aspect
bucolique. Prenons à témoin En colonne. L’étape, qui mérite
commentaire.

PHOTO 14 EN COLONNE L’ETAPE
Le simple terme de
« colonne » est récusé par Gallieni[72],
dès la fin 1898. Celle-ci n’appartient pas à ses visées politiques
et tient, pour le gouverneur général, d’échec en puissance,
d’argument ultime. Au premier plan, le nombre de faisceaux témoigne
de l’importance des moyens mis en œuvre. Dans une « colonne en coup
de lance » dont les résultats lointains sont voués à l’échec, on ne
compte pas le nombre de soldats, mais bien le nombre de fusils. Pour
la date du cliché, excluons donc la période 1900-1903, où la
politique de la force n’est plus mise en œuvre. On pensera plutôt à
1898. Les passionnés de la chose militaire verront les consignes
d’hygiène de Lyautey mises en œuvre, où des soldats s’ablutionnent,
comme les Anglais savent le faire depuis deux générations. Les
repentants du colonialisme n’auront pas manqué de noter que cette
photo, en plongée côté droit, mène à l’abîme.
Ceux qui en pincent
pour un colonialisme de régénérescence situeront la Construction
d’un pont en territoire militaire dans la rectitude la plus
pure, si on s’en tient aux lignes.

PHOTO 15 CONSTRUCTION D’UN PONT EN TERRITOIRE
MILITAIRE
Quelques effets de
droites dans une brousse aux contours mous a certes de quoi
dynamiser, mais qui ne sait que, dans le Sud malgache, il est patent
que si des ponts ont été érigés,
si des chemins ont été tracés, ce n’est pas tant pour l’efficacité
du commerce que pour l’efficience d’une présence militaire rapide.
Un officier d’exception, le lucide, réaliste mais un brin cynique,
lieutenant-colonel Lucciardi s’est
exprimé à ce propos.
Le Marché
betsileo[74]
témoigne à sa façon de cette idée. Avant la colonie, seule Ihosy,
comptoir merina plus que véritable forteresse, constitue un
marché modeste en pays bara[75].
La foule a manifestement du plaisir à se réunir même si elle n’a
guère à vendre.

PHOTO 16 MARCHE BETSILEO.
Et pour cause, dès
le début 1891, le gouverneur de Fianar[76],
devant les progrès du banditisme, recommande aux Betsileo de
l’Ouest et du Sud d’abandonner fermes et cultures et de se réfugier
dans leurs anciens villages, au sommet des montagnes, à l’abri des
fahavalo ou, simplement, des foko
voisins[77].
Personnage très mobile jusqu’à l’installation de Lyautey dans Fianar,
Sénèque cultive dès lors son pré carré : le Chef bara de l’Itomampy
a certainement de la distinction, voire de l’élégance. Il lui a été
recommandé de regarder la ligne bleue du massif d’Ivohibe
et son attitude met mieux en évidence son lamba arindrano.
Sénèque, certes blessé au combat, sait bien qu’on est culturellement
rebelle dans l’Itomampy, mais il confère
toute la noblesse due à son allure plus qu’à son rang.

PHOTO 17 CHEF BARA DE L’ITOMAMPY.
Il serait vain de
vouloir précisément dater chacune des épreuves. Dans le havresac des
deux fous de photos fianarois que sont Imbert et Sénèque, il y a un
salon - ce n’est pas encore l’usage de dire studio - en entier et
non une chambre d’enregistrement. Sénèque, qui circule sans cesse,
transporte obligatoirement son matériel où qu’il soit. Ce ne sont
pas les mpanjaka qui viennent à
lui, mais lui qui se transporte. Un fond de toile identique concerne
deux souverains locaux : Raoleza,
reine de l’Ivondro et
Tsimamanga, chef bara.
Raoleza, parée de ses atours les plus
beaux et
Tsimamanga, coiffé de frais et barbiche
au vent, ont chacun eu le choix de résister aux Français ou de
composer : la politique du ventre l’emporte, autrement dit celle qui
s’oppose au repli dans la « forêt dissidente[79] »
tant redoutée par Lyautey[80].

PHOTO 18 RAOLEZA, REINE DE L’IVONDRO.
Tsimamanga, homme de belle allure si on
en juge aussi par le cliché du FTM,
fait partie de cette cohorte de quinze chefs dont le chef du cercle
des Bara, Weber, s’entoure pour pavoiser dans Tananarive fin
février 1900.
Fin 1899, les
dissidents du secteur de Midongy sont travaillés par « l’incident
Frénée », lieutenant
sagayé qui survit. On choisit entre un
ravitaillement possible en riz venant du Betsileo et le néant.
Manipa, ancien chef bara
rebelle est de ceux qui déclarent ne plus « appartenir à Midongy »,
symbole de la résistance aux Français. Désormais ce chef « n’a plus
peur, il fait partie du gouvernement de Fianarantsoa ».

PHOTO 19 MANIPA, ANCIEN CHEF REBELLE.
Son neveu, plus
astucieux, joue avec le temps et réserve son engagement du côté
français. Sur un fond de toile qui vaut une sorte de détourage à
moindre frais, Manipa pose dans une tenue qu’aujourd’hui, nous
pouvons juger infâmante pour l’auteur du cliché.
Se pose donc le
problème qu’il faut bien aborder de l’académisme dont il semble
qu’il n’ait guère été évoqué dans l’historiographie malgache, alors
qu’il mérite d’être posé. Ce problème est plus une affaire de
politique que d’esthétique. Plus haut nous y avons fait allusion. Il
y a sans doute dans le traitement iconique d’un sujet de travail
esthétique des implications qu’il faut tenter de démêler. Manipa vit
habillé ainsi durant la saison chaude. Très peu vêtus, les Malgaches
d’où qu’ils soient, sauf ceux qui ont un contact plus ou moins
proche avec la religion musulmane, surprennent les Européens qui
blâment tant leur abord négligé que leur imprévoyance en matière de
santé. La cause est entendue. Que ce soit depuis Flacourt ou depuis
Grasset Saint-Sauveur à la Révolution, les Français voient chez les
chefs malgaches des épigones de personnages d’une Antiquité
fantasmée et perdue.
Que peut Sénèque
contre des générations de représentations idéologiques ou
esthétiques et contre la vêture du pays où il vit ? On dira que le
photographe voit ici tant sa propre culture que celle de
l’accommodant Manipa. L’académisme de
Sénèque tient d’une mise en scène bien réglée qui lui est propre,
mais dont les tenants viennent aussi bien de sa connaissance du
passé malgache lue et vue aux meilleures sources que d’une contrée
qui l’inspire profondément lorsqu’il l’adopte comme terrain
d’élection. A tout prendre, J.Faublée,
lui-même, qui a consacré ses quatre années malgaches au peuple
bara, parle de « toge » dans le cours de son texte sans s’y
arrêter[82].
Aucun photographe étranger du temps colonial ne sait tant mettre en
valeur les qualités du simplissime vêtement malgache.
Dans une autre photographie (non présentée ici) concernant les Tanala d’Ikongo
dont ce n’est pas le lieu de retracer ici l’histoire symptomatique
de la résistance malgache à l’envahisseur
un adolescent n'est vêtu que d’un vêtement de raphia
tressé très finement.
Posant d'une façon empruntée avec deux autres,
il renvoie à des réflexions qui ont cours dans le Fianar des
allogènes et que l’on retrouve chez Lyautey, lequel ne fait que
reprendre ce que disent des rapports qui lui parviennent :
« Les deux jeunes hommes…,
leur lamba ramené sur le bas du visage, évoquèrent
brusquement à mon souvenir la frise des Panathénées.[85] ».
On retrouvera probablement aussi la possibilité de cette
interprétation dans d'autres photographies de Manipa :

PHOTO 20 GUERRIER (Manipa de profil)
Nul doute que Sénèque préfère le modèle
moins mâle des Femmes de l’Itomampy : l’attitude de ce
gracieux, mais altier, groupe trinitaire n’a rien à voir avec le
culte de l’antique. Pour des étrangers cultivés, les Bara ne
font jamais qu’évoquer un monde avec lequel ils ont des
ressemblances de forme.

PHOTO 21 FEMMES DE L’ITOMAMPY
Dans son pagne, le
Type bara, sur fond de toile de coton écru, renvoie non pas
tant à l’antique, mais à un monde différent dont Sénèque tente de
déceler l’essence. La belle contre-plongée y contribue, comme dans
ce Couple bara dans lequel l’intention picturale n’est pas si
simple à déceler. L’artiste reprend son étude et fait poser de
nouveau la femme de ce couple dans un studio ambulant de misère
militaire où ce sont les
zozoro qui manquent le
moins. Mais quand un visage reste fermé, quand des yeux restent
mi-clos, comme celui de cette épouse, il est vain de reposer le
métier sur l’ouvrage. La distance culturelle reste considérable.

PHOTO 22 COUPLE BARA.
C’est au-delà des
convenances militaires, certainement moins pesantes dans la
coloniale, que Sénèque révèle son intention politico - esthétique :
il sait ne pas blesser ; ses qualités artistiques font qu’il va
au-delà de l’alibi ethnographique et qu’il impose un regard sur
l’autre qui outrepasse l’érotisme prudent ou la compassion
misérabiliste de circonstance. Sénèque peut imposer sa vision des
Bara, car il a su faire en sorte qu’ils s’imposent
photographiquement à lui. Sa vision promeut un peuple alors étranger
à l’agriculture qui vit jusqu’en 1900 dans sa tradition pastorale.
Son regard sur l'autre n’est pas ce constat, en dernier ressort
désolant, qu’un orientaliste peut avoir sur les gens qui
l’entourent. Madagascar, si loin, du côté d’Ihosy, du monde
musulman, et si proche d’un monde patriarcal et biblique, le permet
à coup sûr.
L’intention de
Sénèque est de valoriser visuellement un territoire dont la royauté
merina ne connaissait guère que le fort d’Ihosy, dans le désert
buzzatien des Bara. Comment ce
capitaine aurait-il pu ignorer le rôle conservatoire que lui
assigne, contre sa volonté peut-être, l’art qu’il pratique ? Avec
l’apparition d’un Sénèque, un dur peuple bouvier qui perpétue sa
tradition risque de perdre l’essentiel, qu’il s’agit, avec talent,
de perpétuer. Il est curieux que sans recours à l’écrit, sans
commentaire aucun, un photographe du temps
gallienien puisse prolonger un état social et politique sur
lequel les témoignages sont chiches. De même, il est surprenant de
voir que J. Faublée, spécialiste de ce
peuple méridional, ne signale pas son existence ni dans ses textes
ni dans ses bibliographies, tant la photo a (eu) mauvaise presse,
tant cet ancien administrateur a, en lui, un égal rival muet, mais
convaincant, parce qu’il fait, à sa manière, œuvre d’historien.
3) La carte illustrée sénéquienne,
réel document historique.
Tant que l’on n’est
pas photographié, on est un sans grade, un oublié de l’histoire.
Dès le moment où Sénèque travaille parmi les Bara, il leur donne la
parole en quelque sorte. Sa photo devient un moyen d’intelligibilité
des péripéties de l’histoire locale et de l’histoire coloniale.
Sénèque s’engage face à leurs souffrances. Mais surtout il donne
très peu dans la taxinomie ethnique, si consensuelle chez les
Français du temps, il lui substitue une étude des identités.
La carte postale
coloniale est un document à plein titre. Nombre d’entre elles
privilégient le sujet, sans considération pour ce qui l’entoure,
souvent d’une grande misère matérielle. Cet effet induit fait leur
intérêt, car il y a là matière à interprétation : Arlette Farge ne
dit-elle pas que l’« infamie des pauvres » est matière de
l’histoire ?
A fortiori, si la
photo est belle, elle est source d’infimes révélations - et non
d’illustrations d’idées actuelles - si renversantes soient-elles.
Les créations de Sénèque sont d’ordre historique, à ses clichés
défendant, pour une raison contre laquelle même de piètres
opérateurs ne peuvent pas grand chose : souvent le photographe ne
voit pas même l’intérêt des nombreux détails matériels qui, un
siècle après, sont plus éloquents que le sujet principal.
L’intuitif Sénèque,
qui tente toujours d’éluder l’inutile, a compris cette règle
contraignante condition sine qua non de sa réussite, que ses
lointains collègues tananariviens du Service géographique ont, eux
aussi, parfaitement intégrée : le dépouillement dessert certainement
le document historique pour privilégier l’esthétique, mais de façon
concomitante, il le rehausse, car cette façon de procéder privilégie
le rare détail de circonstance symptomatique qui fait mouche. Ainsi,
les portraits ne mentent guère : Georgine, jeune institutrice
malgache, dans sa jeunesse encore pouparde, dégage une
impression de sérénité et d’abnégation que son vêtement pauvre et
son geste de repli sur soi, du bras droit, magnifient.

PHOTO 23 GEORGINE, JEUNE INSTITUTRICE MALGACHE.
Les portraits
d’enseignants, malgaches, qui plus est, ne sont pas légion.

PHOTO 24 FONCTIONNAIRE HOVA
Un Fonctionnaire
hova de blanc coton vêtu, tout
apprêté, fier de son uniforme, convenu en un mot, révèle autant un
personnage qui se respecte qu’une grande modestie de moyens. C’est
exactement l’impression qui se dégage du Vieux ménage
hova.

PHOTO 25 VIEUX MENAGE HOVA.
Avec une mise en
scène arrêtée à l’essentiel, Sénèque va loin dans l’étude d’un
Madagascar qui se prête quand bien il reste anonyme. Pour travailler
de la sorte, il sait qu’il atteint une profondeur à laquelle les
autres ne parviennent pas. Cette réserve artistique, alliée au
détail qui révèle les Malgaches en eux-mêmes, produisent une œuvre
qui vaut ce témoignage muet d’archives si normées qu’on essaye de
faire parler.
Le bémol est
connu ; c’est celui de la surinterprétation.
Ici encore, on prendra à la rescousse de notre propos A. Farge qui
plaide en faveur du matériau brut, mal reconnu, qu’est à ses yeux
« l’infamie » des pauvres : elle résiste au jeu de l’analyse des
modes traditionnels de la narration historique. Il en est de même de
l’iconographie coloniale de Madagascar prise jusqu’ici au mieux à
titre illustratif. Elle est si riche qu’il faut bien la prendre en
compte non pour le plaisir de faire joli, mais comme document brut
authentique. Si la photo est très bonne, il faudrait être bien
dédaigneux pour l’ignorer. Mais l’infamie de la colonisation et sa
stigmatisation impliquent qu’on ne s’arrête pas à de telles sources.
Un autre type d'images peut sans doute aujourd’hui être valorisé
sans appréhension.
Le recours à ces
photographies pour appréhender des réalités malgaches insoupçonnées
peut être d’une simple utilité pratique.
Aujourd’hui se servir d’une telle ressource peut avoir valeur de
réaménagement, de lustration sans aspersion ni sacrifice. Qui
douterait, à plus d’un siècle de distance de la différence de modes
de vie entre colonisés et les militaires - on pense au
lieutenant-colonel Lucciardi qui dirige
à Tuléar - qui se chargent d’organiser un
marché au profit de la métropole ? Parmi ces derniers, Sénèque,
comme du Bellay perdu dans la colonie française de Rome, n’est pas
« le pire du troupeau ».
Les travaux de
Sénèque héritent de son sens émotionnel
particulièrement fin : les peuples bara et tanala ont
vite droit de cité dans le concert des nations malgaches non
reconnues comme telles. Quand Gallieni reprend l’idée
de Lyautey -
que ce dernier a empruntée dans le rapport d’un subordonné - selon
laquelle, dans le Sud, se succèdent tous les âges de l’humanité,
Sénèque agit, avance et pose une bombe historique à retardement. En
effet, les deux futurs maréchaux ornent leurs écrits de
considérations qui collent bien avec l’idée devenue positiviste de
« guerre des races » que le gouverneur général a mis en application
sous le nom de « politique de/des races ». Sénèque s’en affranchit
sans paroles : il sait donner à voir des groupes d’hommes et de
femmes et des individus fiers dans leur misère économique. Le
contraste cru entre blanc et noir, démultiplicateur d’émotion, y est
sans doute pour quelque chose.
La fréquentation
des œuvres de Sénèque a pour effet de calmer la montée des refoulés
dans la pratique de l’histoire malgache (coloniales ou pas), et les
passions partisanes en ont grand besoin. L’officier de
renseignements Sénèque, guerrier de circonstance, mais pas militaire
pour un brin, a trouvé les voies pour toucher son public, plus d’un
siècle après les faits. En 1862, le
photographe Disdéri préconise, dans son
Essai sur l’art de la photographie, de faire de cette
invention l’ « instrument privilégié du renseignement militaire »
aussi bien topographique qu’anthropométrique. L’élève Sénèque a
surpassé le maître du XIXème siècle. Il ne reste qu’à
retrouver les clichés cachés qu’il ne peut avoir laissés, en bon
spécialiste du renseignement, que pour le plaisir de les faire
rechercher, au Tonkin, en Algérie ou en France. Et les fruits
passeront la promesse des fleurs, dans la recherche d’un opus
absconditus.
Un peu capitaine Conan revenu des
violences armées, et surtout Crabe Tambour à cause de la distance
qu’il sait mettre avec ses homologues fascinés ou jaloux,
Sénèque mérite la reconnaissance historienne : n’a-t-il pas su faire
de ses clichés un véritable petit fonds d’archive ignoré, et
paradoxalement tellement public, avec ces tableautins de « l’infamie
des pauvres » achetables dans toutes les brocantes de France, sur un
Sud malgache jusqu’à lui si peu connu, si peu aimé.
Sénèque promeut la « culture de la
paix » ; serait-elle française ?
Il est temps d’accrocher ses œuvres au plus haut des cimaises du
musée imaginaire de la photo malgache pour qu’elles quittent enfin
la cruelle fable coloniale qui ne les a jamais reconnues comme
telles.
Sources archivées :
En France :
SHAT : 11 YF 2357. 8 H 80 d/6 et 9 ; 88 d/1 ; 91 d/1 et 2 ; 94 d/1.
CAOM. :2 D 55, 95, 96, 97, 113, 116,
119, 213 ; 64 M 52 ; 6 (2) D 1 à 12.
A Madagascar :
Archives nationales malgaches : D 69.