Le trompe l'œil ou le triomphe de l'illusion
Dès l'origine, au XIXème, la photographie a volé le réel à la
peinture, obligeant celle-ci à se draper plus encore dans
l'interprétation comme essence de l'art. Le petit peuple des peintres
vivant du portrait a dû s'effacer rapidement devant la vague massive des
photographes dont la technique a tout de suite semblé plus directe et
juste en matière de représentation parce que plus évidemment mécanique.
La représentation du réel, visiblement au cœur du succès de la
photographie, vaut d'être examinée lorsqu'elle culmine en peinture, dans
l'art du trompe-l'œil, photographique avant la photographie.
Que vise donc le trompe-l'œil ? Quelles sont les caractéristiques
concrètes d'un sujet de trompe-l'œil ?
Ce que vise le trompe l'œil : une représentation virtuose
Le mot de "trompe-l'œil" est apparu tardivement, au XIXème siècle. Il
a été utilisé pour qualifier une production picturale abondante au
XVIIème dans les pays du Nord de l'Europe, en Hollande en particulier.
Le trompe l'œil ne vise pas, en fait, la réalité mais bien plus
subtilement un mélange de tromperie et de vérité. Il s'agit pour le
peintre de réaliser un faux plus vrai que nature, une "illusion qui
dirait, en trompant, la vérité de l'illusion". Patrick Mauriès dans le
livre Le Trompe-l'œil1,
souligne ainsi que la peinture en trompe l'œil vise à illustrer "le
suprême accomplissement d'une technique" dans "l'évanouissement du
métier", dans "l'absence de toute marque, de tout signe
d'individualité". Mais la représentation parfaite du réel ne prend son
sens que mise en scène. On nous montre "les indices concordants
qu'attend le regard".

Lettre de vengeance (avant 1892)
Frederick Edwin Church
Quelles sont les caractéristiques concrètes
d'un sujet de trompe-l'oeil ?
On ne réalise pas un trompe-l'œil à partir de n'importe quel sujet.
Il s'agit en effet d'abuser au mieux le regard en évitant soigneusement
d'aborder ce qu'une surface plane, immobile et structurée, ne peut
savoir représenter. Inversement, tout ce qui peut distraire l'attention
ou rappeler une proximité familière avec le réel est bienvenu.

Traité de paix entre la France et l'Espagne (après 1801)
Laurent Dabos (1762-1835)
On retiendra ainsi comme motifs de trompe-l'œil les sujets aux
caractéristiques suivantes : - le motif est plat et de faible
profondeur.
- l'horizon est absent.
- il n'y a pas de représentation du vivant, par nature instable.
- on cherche la variété et la richesse de texture des objets présentés.
- les objets sont empruntés au quotidien et témoignent de son activité
désordonnée.

Grappe de raisin en trompe l'oeil
Louis Leopold Boilly (1761-1845)
L'ensemble de ces caractéristiques entraîne le regard vers des objets
qui apparaissent comme des reliques d'une vie familière à l'instant
disparue. L'effacement de l'humain introduit l'obsession du temps et de
la mort, rejoignant en cela l'obsession de la photographie documentaire.
Les natures mortes, non magnifiées, non mises en scène et privées du
statut pictural de "nature morte", semblent finalement moins
artistiques... et donc plus mortes !
L'illusion picturale est une sorte de dénonciation, finalement, de la
croyance que toutes choses ici-bas pourraient durer !
Le trompe-l'œil annonce donc déjà à la fois la morbidité photographique
et une profondeur de la représentation basée fondamentalement sur la
conscience de la fuite inexorable du temps. Il y a dans le trompe-l'œil
- comme dans la photographie - le vertige d'une profondeur qui est
temporelle avant que d'être spatiale. _________________
1
Le Trompe l'oeil, de l'Antiquité au XXème siècle, sous la direction de
Patrick Mauriès, Gallimard, 1996, ISBN 2-07-011445-7
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