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l'auteur
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De la fortune d’un échec photographique [1]par Jean-Marie Saint-Jalm
L’une des photographies les plus fréquemment citées parmi les plus marquantes du XXe siècle est celle de Jacques Henri Lartigue, connue sous l’intitulé : Une Delage au Grand Prix de l’Automobile Club de France de 1912 [2]
Curieusement, Jacques Henri Lartigue considéra que sa photographie était ratée (mauvais cadrage, flou et déformation), ce qui la conduisit à un oubli de quarante ans ! Ce n’est que dans les années 50 qu’elle fut exhumée, exactement pour les mêmes raisons que celles qui l’avaient mise à l’écart. D’échec, elle passa au statut de première photographie mettant en jeu explicitement la vitesse [3]. Nous montrerons dans cette étude que les effets observés sur cette image s’expliquent par le fonctionnement des appareils photographiques de l’époque et indiquent la manière dont Jacques Henri Lartigue a opéré lors de sa prise de vue. Nous compléterons le tout par quelques mises au point historiques.
Pour comprendre le mécanisme de formation de cette image, il faut tenir compte que l’appareil qu’utilisait Jacques Henri Lartigue (un ICA[4]reflex 9x12) était muni d’un obturateur à rideau à défilement vertical du haut vers le bas (figure 2).
Cet obturateur, placé au plus proche de la plaque photographique, permettait à une bande horizontale plus ou moins fine de cette plaque d’être impressionnée, la bande se déplaçant verticalement en fonction du temps. De plus, l’image sur la plaque, produite par l’objectif, était retournée suivant en cela les lois de l’optique géométrique (figure 3).
Ceci signifie donc que les parties de la scène représentant la route et les roues sont impressionnées en premier, le haut de la photo, conducteur et spectateurs, le sont en phase finale. Bien évidemment, droite et gauche s’inversent alors. Par ailleurs, les passagers de l’automobile sont nets alors que les spectateurs sont flous et rejetés vers la gauche. Au contraire la roue arrière de l’automobile prend une forme ovale avec un grand axe incliné vers la droite ! L’explication de l’inclinaison des spectateurs ne pose pas de problème fondamental : on raisonne sur l’image photographique obtenue (figure 1), c’est à dire droite, et on considère que, de façon équivalente, tout se passe comme si l’impression se faisait du bas vers le haut. Le photographe suit globalement le mouvement du véhicule vers la droite, si bien que les spectateurs effectuent un mouvement relatif par rapport à l’appareil photographique vers la gauche. La plaque photographique s’impressionnant, comme on l’a dit, de façon équivalente de bas en haut, les spectateurs n’ont pas les pieds et la tête alignés sur une verticale : la tête s’étant déplacée vers la gauche puisqu’étant impressionnée après les pieds sur la plaque. On retrouve ce phénomène sur la figure 4 :
la photographie du haut a été prise au Grand Prix de l’Automobile Club de France qui s’est déroulé à Lyon en 1914. Dans ce cas, l’appareil photographique était fixe, face au poste de chronométrage ; spectateurs et tribune sont nets et verticaux. Si on opère sur la photographie un cisaillement linéaire, c’est à dire que les lignes de pixels sont régulièrement décalées les unes par rapport aux autres vers la gauche depuis le haut jusqu’en bas, on redresse l’automobile (une Peugeot EX5 pilotée par Victor Rigal) et on incline vers la gauche l’arrière plan. Tout se passe quasiment comme si on avait suivi le véhicule dans son mouvement ! On peut noter qu’il existe un flou résiduel sur l’automobile qui est dû au fait que la fente de l’obturateur n’est pas infiniment fine Pour expliquer ce phénomène, on se reportera à la figure 5.
En haut, à gauche, on considère une ligne verticale, assez fine, se déplaçant vers la droite par rapport à l’appareil photographique. Si la fente du rideau obturateur est fine, on enregistrera successivement dans le temps des petites parties de cette ligne s’imprimant du bas vers le haut (le rideau va lui du haut vers le bas) et se décalant vers la droite. Le redressement par cisaillement linéaire donne une droite, ici en pointillé, car nous n’avons représenté que des instants discrets d’enregistrement. Si maintenant le même processus s’opère avec une fente d’enregistrement plus large (figure 5, milieu), alors le redressement montre une droite élargie. Pour un enregistrement continu (figure 5, bas), la comparaison entre la droite initiale et la droite obtenue par redressement linéaire montre l’élargissement résultant. Ainsi, on peut redresser la voiture de Rigal (figure 4), mais elle ne sera jamais nette, car elle bougeait par rapport à l’appareil photographique au moment de la prise de vue. Il en est de même dans la photo de Jacques Henri Lartigue. Tout ce qui a bougé par rapport à l’appareil photographique (bas de la roue, spectateurs) pourra être redressé à volonté mais ne sera jamais net. Plus délicate est l’explication de la déformation de la roue, bien que relevant finalement du même principe. La roue visible (roue arrière droite) devrait être approximativement circulaire si Jacques Henri Lartigue avait suivi sur toute la période d’enregistrement le véhicule dans son mouvement. Il semble en réalité qu’au moment du déclenchement, le mouvement de translation (vers la droite) du photographe n’était pas identique à celui du véhicule, mais plus lent. Au fur et à mesure de l’enregistrement, la roue semble donc progresser vers la droite (vitesse relative vers la droite de la roue par rapport à l’appareil photo). Ce n’est qu’en fin d’enregistrement que Jacques Henri Lartigue arrive à se caler sur le véhicule permettant alors aux passagers d’apparaître en toute netteté. Du reste, ce retard à l’allumage de Jacques Henri Lartigue n’est-il pas à l’origine du fait que le véhicule semble lui échapper en sortant du cadre qu’il voudrait lui réserver ? Le logiciel de traitement d’images Photoshop permet aisément de redresser cette déformation en appliquant à l’image un profil de translation (cisaillement non linéaire) correspondant à l’effet opposé de celui de Jacques Henri Lartigue. On retrouvera en figure 6 et 7 la photographie de Jacques Henri Lartigue à roue redressée qui, avouons-le, perd une grande partie de son dynamisme :
Une fois la roue redressée, on peut à partir de cette image redresser les spectateurs, qui, comme nous l’avons expliqué, ne pourront pas apparaître nets. Il suffit d’opérer une translation linéaire (cisaillement) de la figure 7, ce qui aura pour effet d’incliner à nouveau le véhicule (figure 8).
Une dernière interprétation de l’image de Jacques Henri Lartigue va nous être fournie par un texte issu de l’un des nombreux carnets que le photographe remplissait, entre autre pour se souvenir des photos qu’il avait réalisées avant de passer au développement. Il s’agit d’une phrase écrite en 1912, concernant la prise de vue d’une voiture en pleine vitesse[5] : Je la photographie à 180 à l’heure en pivotant un peu sur moi-même pour la conserver dans mon viseur (figure 9 à gauche).
Pour la déformation du véhicule, ce qui compte c’est la vitesse de la voiture par rapport à l’appareil photographique comptée orthogonalement à la direction de l’appareil. Donc, si le véhicule a une vitesse V par rapport à l’appareil lorsqu’il passe orthogonalement au photographe, la vitesse relative n’est plus que V cos(θ) lorsque l’appareil a tourné de l’angle θ, donc de module inférieur. Ceci facilite la tâche de Jacques Henri Lartigue pour se caler sur la vitesse du véhicule car les vitesses les plus importantes sont celles qui correspondent au bas de la roue, enregistrée en premier, et les vitesses les plus faibles sont celles de fin d’enregistrement, donc des personnages (figure 9 à droite). À côté de ces aspects techniques, la photographie de Lartigue frappe par l’impression qu’elle donne : le véhicule semble s’élancer vers l’avant en prenant appui sur la route, et en contrepartie laisse les spectateurs (et même les arbres) soufflés vers l’arrière. C’est pourquoi des Avant-gardistes comme Man Ray ou Picabia s’intéressèrent dans les années 20 à ce genre d’effet. En 1929, dans la revue Es kommt der neue Fotograf !, qui faisait figure de catalogue iconographique, Werner Gräff publie une photographie dont les effets sont similaires à ceux de Jacques Henri Lartigue. Il est curieux de constater qu’en cette même année 1929, le dessinateur belge Hergé réalise dans Tintin au pays des Soviets une image (figure 10) qui représente un véhicule en mouvement rapide, s’appuyant sur des roues en forme d’ovale devant des arbres reportés vers la gauche (à l’inverse du déplacement de l’automobile), comme dans l’image de Jacques Henri Lartigue.
Il nous reste quelques points historiques à discuter. Jacques Henri Lartigue, nous l’avons dit, indique que sa photographie représente Une Delage au grand prix de l’Automobile Club de France de 1912. En fait, Jacques Henri Lartigue hésite dans ses souvenirs, car au dos d’un des tirages, après de multiples 1912 et 1913 respectivement barrés, il écrit aussi un Gd Prix ACF, Circuit de la Seine Inférieure, Guyot? sur Delage. Il s’agit manifestement d’un Grand Prix. En 1912, à Dieppe, il n’y eut tout simplement pas de véhicule n°6 ni même de Delage ! Par contre, en 1913 à Amiens, une Théodore Schneider[6] n°6 présente en course était pilotée par René Croquet (mécanicien : Didier), et en 1914, sur le circuit de Lyon, une autre Théodore Schneider n 6 était conduite, elle, par René Champoiseau. Il ne peut s’agir de l’année 1914 : on voit immédiatement sur la figure 11 que l’arrière des deux Théodore Schneider ne sont pas identiques.
En 1914, il n’y avait plus l’imposant réservoir d’essence
cylindrique ! Et la raison en est simple. En 1913, le Grand Prix
était couru à la consommation. Le règlement
stipulait en effet [7] : En 1914, le Grand Prix était couru dans d’autres conditions [8] :
les voitures devaient avoir un poids maximum de 1.100 kilos à vide,
une cylindrée maximum de 4 litres 500, et le ravitaillement en
huile, carburant, eau, pneumatiques et pièces de rechange ne
devaient avoir lieu qu’à un endroit unique du parcours désigné à
l’avance.
Peut-on identifier le lieu où Jacques Henri Lartigue a pris sa photographie ? Vraisemblablement. Le circuit de Picardie [9](figure 13) partait de Longueau à cinq kilomètres et demi au sud-est d’Amiens.
Il
empruntait la route n°203 en direction de Roye jusqu’au point
kilométrique 13,020. Puis il rejoignait le chemin de grande
communication n°23 jusqu’à Moreuil sur une longueur de 4
kilomètres et 540 mètres. Enfin, il utilisait la route nationale n°35 jusqu’à Longueau sur une distance de 14 kilomètres et 540 mètres.
Jacques Henri Lartigue, dans ses carnets, raconte [10]
: De nombreuses photographies prises par Jacques Henri Lartigue [11] laissent à penser qu’il se situait à la sortie de Moreuil (on voit au loin sous certains angles l’ancienne église de Moreuil, détruite depuis pendant la guerre), au point kilométrique 28 du circuit, c’est à dire à 1 kilomètre de Moreuil sur la route nationale n °35.
À quelle vitesse la voiture que photographiait Jacques Henri
Lartigue roulait-elle? Cent ans plus tard, qui se souvient de Georges Boillot et Jules Goux, pilotes de légende pour les passionnés [13], respectivement premier et second du Grand Prix de l’Automobile Club de France de 1913 ? La Théodore Schneider n°6 n’y obtint qu’une modeste dixième place sur onze concurrents arrivés, à une heure, seize minutes, zéro seconde et trois cinquièmes de seconde (précision redoutable !) du vainqueur. Mais grâce à la photographie ratée de Jacques Henri Lartigue, le monde entier reconnaît les silhouettes gonflées de vent de René Croquet et son mécanicien Didier, aux commandes d’un bolide tellement rapide qu’il va plus vite que ses roues, pulvérise les spectateurs et sort du cadre qu’il aurait dû occuper, comme une façon de nous dire : pas le temps d’attendre !
Notes
dernière modification de cet article : 2013
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