Angela Strassheim : Left Behind
notes de lecture
par Henri Peyre
Si Angela
Strassheim annonce que sa photographie est avant tout celle "de la
famille américaine de la classe moyenne avec le chien", on peut
très vite en douter.
Intimité et violence
Une première image
installe instantanément un malaise difficile à dissiper :

© Angela Strassheim - Left Behind
Que voit-on
au juste ?
Un jeune écolier
bien mis, se préparant à quelque événement dans un collège où
l'uniforme serait de rigueur ? Une fois qu'on s'est arraché à ce
regard noir, perdu en lui-même, on remonte par les cravates au
regard du père, cette fois-ci dominateur : la perspective indique le
placement de l'appareil photographique au niveau des yeux de
l'enfant. Nous voici enfant donc, et dominé par cet homme qui nous
coiffe. Est-ce un geste d'amour ? Ce geste de coiffeur ne revêt-il
pas une précision, une netteté qui est bien loin de tout abandon
sentimental ? La cravate de l'enfant, identique à celle du père,
n'atteste-t-elle pas de la même sujétion ?
Les couleurs sont
nettes et tranchantes comme des scalpels. Le regard fait le tour des
quelques accessoires de toilette sans rien apprendre de plus. Le
spectateur impuissant est renvoyé de nouveau au regard noir de
l'enfant dans lequel il s'était un instant projeté. Peut-être à ce
moment s'en détache-t-il : non ce regard est celui de l'enfant et
pas le mien ! A quoi pense-t-il ? J'ai cru être dans son intimité
mais je ne le suis pas. Le spectateur assiste en fait, dans
l'intimité d'un autre, à une scène violente dont il ne perçoit pas
le sens.
Intimité,
violence. C'est l'univers d'Angela Strassheim.
Jusque là tout va bien
Une autre image...

© Angela Strassheim - Left Behind
On y retrouve
certains thèmes de la première image.
L'intimité :
Nous sommes là par effraction. Nous assistons comme dans la première
image à une scène à laquelle nous n'aurions pas dû assister (la
porte est floue à gauche, nous sommes au-delà d'elle, la scène a
lieu dans un monde où tout est net où nous ne sommes pas invités).
La domination :
Elle est inversée par rapport à la première image. La petite fille
domine sa mère et lui arrange les cheveux. Cette fois c'est l'adulte
qui s'abandonne et se soumet.
La précision :
elle s'incarne différemment ici. On ne la trouve pas dans le geste
qui s'occupe des cheveux, on la trouve dans la sophistication des
plis des étoffes : rideau et peignoir présentent un graphisme de
plis hautement improbable.
Autrement dit, la
simplicité de l'univers du quotidien est bien là encore détrompée
par des éléments de l'image qui se répètent systématiquement. Ces
éléments à la fois introduisent de la tension, rendent des actes
insignifiants bien plus signifiants qu'ils ne devraient l'être, et
l'ensemble nous maintient à distance. Nous restons en tant que
spectateur en dehors de ce qui est en train de se jouer là. Et
justement parce qu'il y a un effet de scène nous commençons à
attendre qu'il se passe quelque chose...
Pour l'instant
tout est vide et calme... jusque là tout va bien, mais l'attention
mise sur les rapports de force fait bien sentir qu'il pourrait se
passer quelque chose en rapport avec la domination.
Le domestique
bouleversé par une puissance apocalyptique
Chez Strassheim, le domestique trop
bien rangé, trop bien décrit, attend en fait l'irruption d'une
puissance apocalyptique.
On trouve plusieurs genres de cette
puissance : elle peut s'insinuer d'une façon directe mais ténue
(souvent l'irradiation d'une lumière chez l'auteur) comme sur cette
vue, où la lumière vient peupler divinement un simple espace demeuré
vide :

© Angela Strassheim - Left Behind
Mais elle peut
s'insinuer de façon bien plus chaotique, comme un simple choc
désorganisateur. On trouve alors des images qui peuvent sembler très
violentes (ces bébés sont-ils morts ?), tandis que les rideaux
symbolisent encore bien plus que dans les images précédentes la
soumission du réel à d'autres ordres possibles.

© Angela Strassheim - Left Behind
Une biographie qui explique bien les
images
Angela Strassheim
a 9 ans lorsque, se promenant seule non loin de la maison de ses
parents, elle tombe sur le cadavre d'un enfant. Elle court appeler à
l'aide, revient avec les secours et assiste, fascinée, aux
constatations légales.
Après des études
de photographies, elle sera elle-même pendant des années photographe
de médecine légale.
Elevée dans un
milieu catholique très pratiquant, non croyante elle-même, elle
offre dans sa photographie au scalpel une méditation inquiète sur le
réel et une apocalypse toujours possible : par l'accident, le crime
ou quelque intervention divine.
C'est en cela que
ses photographies nous touchent : elles nous renvoient tout
simplement à la précarité de la condition humaine, sujette à des
puissances incontrôlables. La violence qui nous est faite est celle,
intime, de nous obliger à y penser !

Angela Strassheim
Left
Behind
60 pages
Editeur : Faulconer Gallery
Grinnell College (mars 2007)
Langue : Anglais
ISBN-10: 097767794X
ISBN-13: 978-0977677948
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