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Geert Goiris : une analyse fonctionnelleNous présentons dans ce bref article la photographie d'un excellent photographe qui commence à devenir un peu connu : Geert Goiris a été cette année le lauréat du 6ème Grand Prix international de photographie de Vevey. Nous voulons tenter d'analyser ici pourquoi et comment ses photographies atteignent leur but.
Geert Goiris © - Hôtel Siaulai, 2003 - tirage Lambda Quel but ?Sur le but lui-même, donnons la parole à l'auteur (nous mettons en gras les points qui nous semblent importants) : "Par mon travail j'essaie d'avoir une emprise sur ce que l'on pourrait au mieux décrire comme réalisme traumatique, avec tout ce que ce mot comporte en termes de rattachement au domaine médico-chirurgical : une cassure qui ne serait pas la fêlure psychologique qui pousse quelqu'un à se confronter à une histoire passée non résolue, mais bien le coup d'œil furtif et transitoire sur une autre réalité. Mes images se réfèrent à des fictions familières. Simultanément, elles captent des lieux authentiques. Le fusionnement des faits avec la fiction crée précisément la fracture qu'il est de mon intention de conserver. Je m'efforce de préserver des points de vue dans toute leur perplexité. Le premier contact avec un lieu est important. L'impact des impressions personnelles crée une interférence avec le grand nombre d'images indistinctes stockées dans notre mémoire collective. Tout ce que je photographie est réel, même lorsque cela paraît impossible. Je ne manipule pas les images et me contente de prôner leurs capacités naturelles en opérant le choix du moment, du cadrage et du point de vue. Une photo me paraît réussie lorsque les éléments narratifs et les éléments représentatifs se succèdent en alternance. Pendant les cinq dernières années, j'ai travaillé sur une série d'images qui formeront un livre intitulé "Résonance". Ces images dérivent, en quelque sorte, des images des médias : cinéma, télévision et autre photographie. Les œuvres sont reliées entre elles par une narration cryptique, genre de mémoire construite. La série marche en tant que mémoire à distance qui ne saurait être spécifique. Plutôt que de me ramener aux lieux représentés, ces images me rappellent une façon de voir. Je découvre toutes les images par hasard. Elles comportent souvent un motif central qui indique la présence humaine, mais ceci n'est en rien une formule. En quelque sorte j'essaie d'installer un doute dans la notion du paysage sublime en y apposant une anomalie. Souvent il s'agit d'une allusion à quelque catastrophe, calamité ou désastre: Causes finales aptes à relativiser le mythe matérialiste du progrès. Les images se situent principalement dans des décors que l'on trouve aux bouts extrêmes de la société ; touchant aux confins mêmes de la civilisation. Ce sont des lieux qui portent un visage, telle une physiognomonie qui garderait les traces d'un événement passé ou d'une présence humaine. La juxtaposition des climats et des régions les plus disparates provoque l'émergence d'un paysage mental. Le signifiant du lieu se déplace de la sphère du réel pour entrer dans le royaume de l'idée. Je n'aspire aucunement à faire des reportages dans le sens où j'impartirais des leçons essentielles concernant le pays ou la région où la photo a été prise. Bien au contraire ; ce ne sont souvent que des détails mineurs tels que le relief ou bien la végétation que je laisse en guise d'indicateurs d'orientation. Les endroits que je visite sont bien sûr d'une importance capitale, parce qu'ils sont tous uniques, mais je choisis de ne pas jouer la carte de leur spécificité. Je m'efforce donc de niveler toutes leur qualités intrinsèques, qu'elles soient géographiques, climatiques ou sociales, pour créer une image mentale qui provoquerait la fusion sans soudure de différentes caractéristiques et afin d'en exprimer un sentiment d'anxiété, prémonition et peur. Il en découle une union détachée mais néanmoins intense avec mon environnement. Je fais souvent usage de temps d'exposition très long afin d'obtenir le côté flou qui rend le cardage du temps indistinct. J'échange l'instant pour une façon d'être. Au lieu d'utiliser un appareil photo pour découper une tranche de temps, je l'utilise pour démontrer l'évidence d'une longueur qui ne comprendrait ni un "avant" ni un "après" bien défini. Pour saper le "réalisme" qui pourrait être attribué à mes images, je mets en évidence le fait qu'il ne s'agit pas d'une réalité, mais bien d'images d'une réalité. (...)" In All due intent, catalogue Manifesta 5, 2004, pp.156-157.
Reformulons sèchement et dans un autre ordre le but et les moyens de Geert, tels qu'ils sont exprimés dans ce texte : Objectif : Moyen : Application
photographique : 1/ Le photographe vise à
confondre réel et image mentale 2/ Exprimer la
possibilité inquiétante d'un autre état
La peur du noir, des géants, et la clôture mal ajustéeTentons d'aller un peu plus loin. En recoupant ces quelques images de Geert, peut-on trouver des éléments récurrents participant en particulier à la constitution de la peur ? Il nous semble pouvoir répondre par l'affirmative. - Dans la première image de l'Hôtel Siaulai, la chambre nous est présentée close, tous ses gigantesques rideaux tirés. On sent que ces rideaux tirés n'ont pas tout à fait réussi à contenir le danger, qu'une lente invasion a commencé : il semble que les zones sombres derrière le canapé soient les premiers lieux d'infiltration d'une obscurité géante, tapie derrière ; clôture donc, mais insuffisante pour garder le danger en dehors de l'espace familier. - Dans Ministère des transports, le bâtiment géant et ubuesque constitue à lui seul une invasion sombre et malfaisante que les baraques plus claires au pied de l'édifice ont l'air d'essayer de contenir en restant closes. La lutte est à l'évidence inégale et l'environnement dégradé prouve bien que l'ombre de cette nouvelle logique menaçante a déjà triomphé. Le regard du spectateur n'en demeure pas moins familier : il est à hauteur d'homme, participant de la logique dimensionnelle de l'univers menacé, au ras du sol. On trouve donc bien là aussi le thème de la clôture, encore une fois insuffisante pour garder le danger en dehors de l'espace familier.
Dans Abysse, la menace géante de l'ombre, constituée par cet énorme aplomb écrasant de sa masse les petites maisons familières est clairement dite. Menace de quoi, on ne sait pas bien au juste, mais comme on le voit sous la forme des cascades en haut de l'image : il y a des "fuites". La menace a commencé de se déverser dans le quotidien, le processus est en marche. La colonisation de l'espace familier, en bas, par la logique du géant malfaisant est en route.
Dernière image que nous voulions
présenter, ce Rhinocéros dans le Brouillard. Goiris renvoie ainsi dans sa
photographie à des notions de limite entre deux mondes à la
charnière desquels nous sommes placés :
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dernière modification de cet article : 2008
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