
l'auteur
Gregory Crewdson
est né en 1962 à New York
photographie l’Amérique rurale dès ses débuts en 1985
Son travail est présent dans de nombreux musées américains.
Les images utilisées dans
cet article
sont tirées du très beau livre
Gregory
Crewdson: 1985-2005
Sous la direction de Stephan Berg
Relié: 242 pages
Editeur : Hatje Cantz Publishers
Édition : Bilingue anglais-allemand
(17 octobre 2005)
ISBN-13: 978-3775716222 |
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Gregory Crewdson

Comment fonctionnent les images de
Gregory Crewdson ?
Au départ, le parti est le même que
celui de Jeff Wall : on est dans une scène de film. Il y a une
histoire en cours à laquelle on ne comprend rien parce qu’on a
raté le début. L’image qui est présentée est celle d’une solitude
captée au moment de sa plus grande intensité. Le personnage est à la
croisée des chemins.
Le fait que l’interprétation soit
obscure (risquons ce jeu de mot) incite
- d’une part à examiner avec attention le sujet central de l’image
pour mesurer l’angoisse et donc évaluer le danger
- d’autre part à promener le regard de partout sur l’image aux fins
d’éclaircir la situation : les détails peuvent faire preuve et notre
regard va courir d’une zone éclairée à l’autre, pour tenter de
mettre en place les éléments du puzzle et lui donner sens.
Disons-le tout de suite, il n’y a rien
à comprendre et autant la qualité des éclairages à la Hopper que la
multiplication des éléments narratifs dans des mises en scènes
partout archi-nettes et photographiées avec un luxe de détail inouï
maintiennent élevés et continus la recherche et l’errance du regard.

Cette longue circulation du regard
tentant l’éclaircissement du mystère est ce qui œuvre dans le
travail de Crewdson. Dans les meilleures images, il y a une sorte
d’équilibre entre la puissance du mystère et la quantité de détails
donnés à l’analyse. Dans d’autres, moins heureuses, il y a un excès
narratif : la très grande quantité de détail ne concourt plus à
participer à la résolution d’un mystère. Beaucoup trop est donné à
voir et le spectateur peut ressentir comme une sorte de haut le cœur
face à une narration trop abondante. Alors un autre sentiment surgit
: on est en face de tableaux sans nécessité où le réel prend une
présence envahissante.

L’écœurement du réel
Si ces tableaux photographiques sont
moins à notre goût ils sont néanmoins nettement majoritaires chez
Crewdson.
Le haut-le cœur qui nous saisit devant
l’accumulation des détails qui ne servent à rien nous semble
pourtant alors encore fonctionnel, mais d’une toute autre manière :
il rappelle exactement le haut-le-cœur que semblent concevoir ces
personnages malades d’un réel auquel ils n’arrivent plus à échapper,
le réel des petites villes rurales américaines dont le sens
méticuleux leur échappe. Il semblerait alors que l’étrangeté de la
nuit bleue, jamais très loin, puisse constituer pour l’auteur une
solution possible, un remède violent, sexuel et inquiétant, que ses
personnages, toutefois, ne se sont pas résolus encore à utiliser.

Le père de Crewdson était
psychanalyste et le photographe raconte volontiers comment, enfant,
il écoutait, l’oreille au plancher, les confessions des patients et
la fascination qu’il en concevait. Ce fait ne semble pas anodin et
l’écœurement qui peut nous gagner devant la narration obstinée et
pointilleuse du réel présenté dans sa photographie pourrait tout
aussi bien être celle du père de Crewdson, traquant sous l’apparence
insignifiante de mille et un mots sans intérêt la violence des
passions humaines.

Des méthodes inspirées du cinéma
Gregory Crewdson fait de la
photographie avec les moyens du cinéma : les budgets sont énormes,
les mises en scènes sont faites en studio : rues, bois, intérieurs
sont entièrement reconstitués ; on utilise les effets spéciaux. La
réalisation de l’ensemble est confiée à une armée de décorateurs,
d’éclairagistes et de stylistes. Des acteurs jouent dans les scènes,
certains sont connus. Au total Crewdson ne ménage ni sa peine ni les
effets : « La collusion entre mes échecs et la compulsion de faire
quelque chose de parfait crée une anxiété qui m'intéresse ».
Le « tournage » met en général en
scène, dans une atmosphère nocturne, des personnages fantomatiques
au teint diaphane et au regard absent.
Les maîtres de Crewdson sont Edward
Hopper pour la peinture, Jeff Wall pour la photographie ainsi que
toute la tradition documentaire américaine ; pour le cinéma,
Spielberg, Lynch, Wes Anderson et le terreau des films d'épouvante
et de science-fiction. En littérature Crewdson se réclame de Stephen
King.
L’image est finalement prise à la
chambre 20x25.

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