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Henri PEYRE
EntretienJ. B. : qu’est-ce pour vous qu’une bonne photographie ? H.P. : Quand la description atteint son paroxysme, par la qualité des matériaux, par le format, par la puissance de la couleur, la photographie révèle paradoxalement l’impuissance à décrire. Il apparaît brutalement, partant de cette déception, un sentiment un peu vague, une sorte d’attente, l’impression qu’il manque juste quelque chose, et que ce quelque chose est en train d’arriver, qu’on en perçoit déjà les premiers symptômes. Une composition jouant sur les coïncidences, une désorganisation limitée du sens, peuvent venir alors renforcer l'impact proprement photographique seulement fondé sur la sensibilisation à la pure limite du médium. On pose alors d'autant mieux la question du statut du médium et de son rapport à la réalité.
Une bonne photographie pour moi est contemplative, me fait participer à un mystère, évoque l’impression que le temps est suspendu, qu’une révélation va advenir. Elle pose la question : «qu’est-ce que c’est que cette chose qu’on appelle la présence ?» La bonne photographie est en prise étroite avec un état de recherche dans ce qu’on a de meilleur, de plus rare et de plus élevé. On n’est pas tous les jours et pas durablement non plus avec cette élévation spirituelle. Faire trois bonnes photographies dans l'année est un gros travail et une belle chance.
J.B. : Les questions de matière vous intéressent énormément, n’est-ce pas ? H.P. : Oui. J’attache une grande importance au matériau, probablement parce que j’ai une formation de peintre, et aussi parce que c’est un des points où s’exprime le désespoir de ne pas pouvoir rendre les choses comme on aimerait les rendre. Au moment où la photographie est tirée, elle passe dans la réalité, elle cesse d’être un potentiel pour devenir une chose existante, et il peut y avoir un grand désespoir que l’objet ne soit que ce qu'on tire. Avec l’expérience, en variant les papiers et en essayant des tirages différents, je me suis rapproché des matières que j’aime en peinture, comme la gouache. Il me faut que le tirage soit mat, terne, discret, qu’il ne repousse pas l’œil. De sorte que le regard y entre sans être arrêté par un effet et y circule sans être conduit. Si l’œil entre sans heurt dans l’image, l’envoûtement est possible.
En fait la question de la matière recoupe aussi la question de la bonne photographie : est bonne pour moi une matière qui sait se faire discrète, comme une image qui sait se faire discrète. J’en ai assez de voir des photographies de gens coupés en morceaux complaisamment exposées sur les cimaises. Nous savons que l’homme est sordide. Les programmes d’histoire sont à 90% pleins des meurtres commis par les puissants et ne traitent que de l’oppression et de l’écrasement d’autrui. Il est urgent, chacun, de s’élever personnellement, de commencer à parler de ce qui fait vraiment la richesse de l’homme, de l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur. Aux photographies hurlantes auxquelles il faudrait obéir, je préfère les photographies silencieuses qui invitent à penser. Je crois enfin profondément qu’il n’est pas d’œuvre réelle qui ne tâche d’améliorer le monde.
J.B. : Comment vous situez-vous par rapport à l'art contemporain ? Je suis très heureux que la réflexion ait progressé ces dernières années sur la photographie en particulier en France et en Allemagne, grâce aux historiens de la photographie autant que grâce aux artistes eux-mêmes. Si je pratique plusieurs mediums, je suis personnellement très attaché à la pauvreté documentaire de la photographie, qui peut être dénaturée par une expression hybridée. J'aime cette pureté de la pauvreté, cet idée fondamentale que la photographie s'organise autour du rapport au documentaire, qu'elle est avant tout une image témoignage. Ainsi il est tout à fait possible que les scènes que je montre aient eu lieu. Leur surcroît d'organisation pourrait amener le spectateur à douter sue les choses se soient réellement passé comme cela. C'est ce qui va générer la curiosité de l'examen : on est obligé d'entrer dans ces images pour évaluer si vraiment ce sont des documents ou pas. Et cette confusion et cette inquiétude seront probablement plus grands encore pour tous ceux qui se sont pas mal intéressés à la peinture, comme moi, qui risquent de rencontrer pas mal d'indices picturaux. C'est très intéressant ce rapport de la photographie au document, et j'adore travailler autour de cela.
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J.B. : Vous avez créé le site galerie-photo qui traite de la photographie haute résolution. Pourquoi ? C’est très en rapport avec ma façon de considérer la photographie. Je veux être au courant de ce qui se fait de mieux en matière technique. Je veux également établir des liens avec tous ceux qui peuvent penser un peu comme moi. C’est un besoin profond. La photographie de haute résolution passe aujourd’hui par des appareils de grand format, très techniques, lourds, encombrants, visibles. On ne peut pas espérer «voler» des photographies avec ces appareils. On ne peut que recueillir l’assentiment des sujets, poser longuement, s’installer dans le paysage, respirer à un rythme plus lent, sentir le temps qui passe. C’est une autre philosophie qui conduit à la réflexion, à la composition et, en définitive, à l’accord au monde. D’autre part l’exploitation de la photographie est elle aussi très technique : les images sont plus lourdes, plus difficiles à manipuler. Forcément il faut penser beaucoup au matériau, optimiser pour la meilleure qualité possible avec l’investissement minimum, donc aller chercher l’information, être curieux, s’instruire, se déplacer vers ceux qui ont la connaissance. Il y a ainsi un véritable milieu de la photographie haute résolution, constitué de gens passionnés, modestes et de très bon niveau. Il y a possibilité de créer un groupe coopératif avec des gens qui n’ont pas comme seul souci le triomphe personnel comme c’est si souvent le cas des artistes d’aujourd’hui mais une passion du savoir et une volonté d’amélioration. Plusieurs d’entre eux participent au site, en donnant des contributions sous forme de cours ou d’informations techniques, et c’est merveilleux. Sur le site je mets également toutes les informations que je peux obtenir, de sorte d’être le plus utile possible à tous ceux que ce chemin passionne. En fait, le site m’oblige aussi personnellement à aller beaucoup plus loin et profond et je fais pour tous ce que je ne ferais pas pour moi-même. Il m’oblige finalement au progrès les jours ou j’aurais un peu de flemme ou de découragement.
dernière modification de cet article : 2006
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