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Jean-Philippe Astolfi :
Lignes de fuite

 

Jean-Philippe, tout commence par un jeu de mots ?

Merci de faire référence au titre de cette série « ligne de fuites »; il fait partie intégrante de la série. Jouer avec les mots de cette façon c’est jouer avec le sens, le va et vient qui oscille d’un sens à un autre dans le jeu de mot produit une situation inédite, nous prenons conscience soudainement que ce qui nous est dit n’est pas ce qui nous est dit : il ouvre à une prise de conscience des conditions de la création du sens. Dans le cas de cette série c’est un jeu de mot qui n’a de sens qu’en relation avec les images qui lui sont associées.

Ce basculement d’un sens à un autre, ce coulissement qui est présent dans le jeu de mot est au cœur de mes préoccupations de photographe mais aussi au cœur de la photographie. Ne joue-t-elle pas de ce basculement entre réel et imaginaire, entre connaissance et expression artistique? Son histoire me semble faite de cette dualité et je ne vois dans les discours sans fin sur sa nature que les multiples reflets de cette ambivalence.

 

 


© Jean-Philippe Astolfi

 

 

l'auteur

Jean-Philippe Astolfi

Né à Bastia en 1955, vit et travail à Lyon.
Photographe autodidacte
Conseil éclairage auprès des architectes jusqu’en 2013
Se consacre depuis totalement à la photographie.

Membre du collectif « Photographies rencontres"

jeanphilippeastolfi@gmail.com
 http://jeanphilippeastolfi.piwigo.com

 

 

   

 

 

Diriez vous que votre travail est un travail sur le langage, avant d'être un travail photographique ?

Question difficile tant les deux sont liés.

La photographie n’est jamais purement indicielle ; elle utilise des codes, des signes et des conventions qui en font un langage, elle est une forme d’écriture.
Un travail photographique utilise un jeu de formes plus ou moins identifiable qui permet de la classer suivant l’un de ses multiples usages. Pourtant elle garde une importante part de polysémie.

Dans le langage, comme dans la photographie, ce qui m’intéresse c’est l’analyse du processus par le quel le sens apparaît ; pour se faire je joue de cette polysémie inhérente à la photographie.
Dans le cas de cette série, j’ai cherché à rendre compte de ce processus en invitant le spectateur à effectuer un parcours visuel. Ces images ne sont pas censées être données d’un bloc mais lues comme on lit une phrase ; il a fallu pour y parvenir y réintroduire une forme de temporalité, en cela c’est un travail sur le langage.
L’affichage à l’écran ne rend pas compte d’un autre aspect de ce travail, la réflexion qui a été initiée avec le tireur pour aboutir à une photographie aux tonalités neutres sur un papier qui absorbe le regard comme il absorbe les pigments, pas de vitre pas de brillance. Rien ne devait faire obstacle aux processus de lecture.

 

 


© Jean-Philippe Astolfi

 

 

   

La notion de frontière et de limite est très importante pour vous ?

Elle est importante en tant que questionnement sur ce qui fait identité, sur ce qui fait sens, une fois de plus.

Frontières est un mot valise, qu’il convient de définir : la frontière qui sépare deux pays n’est pas la frontière qui sépare profane et sacré, ce qui n’empêche pas la frontière entre deux pays d'être vécue comme sacrée ; la frontière physique qui sépare deux territoires n’est pas la frontière administrative qui acte leur séparation, même si souvent elles se superposent ; les frontières culturelles ne sont pas des murs stables sur lesquels s’adosser, elles sont pourtant souvent utilisées pour en justifier la construction. Lorsqu’on parle de frontières il est important de savoir de quoi il est question précisément.

Depuis deux ans environ, j’ai engagé un travail photographique sur les frontières; quand je dis sur c’est en étant physiquement dessus. Que ce soit le long de la ligne de partage des eaux entre Massif du Forez, Mont du Lyonnais et du Beaujolais, ou à la jonction des mondes de la vigne et de la vache en Bourgogne, ou encore entre terre et mer le long des cotes de la Corse, il est toujours question de la longer au plus prés afin de vérifier sur place la nature du basculement qui s’y opère.

 

 


© Jean-Philippe Astolfi

 

 

   

Diriez-vous que vous aspirez à un œil neuf, par le changement de point de vue ?

Le passage par la poésie et la lecture de poètes comme Roberto Juarroz m’ont amené à penser que Vivre c’est être en infraction. A une règle ou à une autre règle. Il n’y a pas d’alternatives : ne rien enfreindre c’est être mort.

Etre photographe, c’est être dans une posture de dissidence. La photographie nous fait passer de l’indice à l’icône, de ce qui nous attache physiquement au monde à ce qui s’en détache, mince épaisseur de papier pigmenté qui nous isole, nous coupe de toute vraisemblance.

La photographie, en ouvrant un hiatus dans la circulation du sens, crée les conditions pour qu’un changement de point de vue ait lieu : elle est par nature une forme de transgression.
Pas besoin pour cela d’être hors-la-loi : questionner avec l’appareil-photo ce que nous avons sous les yeux, remettre en question ce qui nous est donné comme étant acquis suffit bien souvent à faire de nous de dangereux contestataires.

 

 


© Jean-Philippe Astolfi

 

 

   

Trouvez-vous l'intériorité, le système de pensée, pesant ?

Les philosophes grecs n’ont pas éprouvé le besoin de penser la conscience alors que celle-ci nous semble être une dimension essentielle de notre existence. Pourquoi s’embarrasser d’une chose pareille alors qu’il est possible de vivre sans…

 

 


© Jean-Philippe Astolfi

 

 

   

Pour vous que signifie exactement le tracé de perspective dans cette série d'images ?

L’outil photographique, par les systèmes optiques qu’il utilise, génère des déformations connues de tous les photographes et, sauf à utiliser un matériel spécifique, oblige l’opérateur à prendre en compte ses contraintes dans la fabrique de l’image. L’œil du photographe est formaté pour tenir compte d’éléments qui habituellement échappent au spectateurs : les lignes de fuites, l’horizon, les jeux de lumières… Le photographe est, par exemple, plus à même de se rendre compte que vivre dans un monde urbain, c’est vivre entouré de perspectives mais sans véritable horizon ce qui fait qu’il a conscience que l’urbain est un monde paradoxal.

Ces éléments étaient donc déjà présents à l’image et il m’a semblé que les accentuer allait dans le sens de mon propos, à savoir : la représentation des lignes de fuites rend visible l’intervention du photographe tout en étant en contradiction avec le style documentaire initialement perçu : elle renvoie l’image à sa nature d’objet à deux dimensions alors que les tracés épousent les lignes des volumes ; elle enserre l’image dans un maillage tout en indiquant un point de fuite, une sortie possible, cet artifice était parfaitement adapté à mes intentions.

 

 


© Jean-Philippe Astolfi

 

 

   

Diriez-vous que vous êtes poststructuraliste ?

Existe-t-il un poststructuraliste qui se soit présenté comme poststructuraliste ?
Peut on se dire poststructuraliste sans avoir lu, ou si peu, Lacan, Deleuze, Derrida ? Sans avoir assimilé les concepts-clés de la postmodernité ?
Suffit-il de se poser la question de l’apparition de ce qui fait sens, d’être dans un questionnement réflexif et de se promener sur les frontières pour pouvoir être catalogué poststructuraliste? J’en doute…

Si besoin est de se situer, je dirais que je me retrouve plus dans la lecture des philosophes pragmatiques anglo-saxons et dans la philosophie analytique que dans la philosophie continentale. En disant cela je me rend compte que je situe plus mon travail photographique en fonction de certains courants philosophiques que de certains courants artistiques ou photographiques…

 

 


© Jean-Philippe Astolfi

 

 

     

Un grand travail doit-il être plein d'humour ?

Il faudrait passer le travail des grands noms de la photographie au filtre de cette question pour pouvoir y répondre. A première vue il y a peu de place pour l’humour dans la photographie, elle est souvent considérée par ceux qui la pratiquent comme quelque-chose de sérieux d’où la critique et le rejet de ses usages les plus triviaux.

Et pourtant… l’humour, comme le jeu de mot, fonctionne sur un décalage, sur ce basculement du sens auquel j’ai fait plusieurs fois référence, il est une voix d’accès au réel en tant qu’idiotie au sens que lui a donné Clément Rosset.

 

 

   

 

dernière modification de cet article : 2015

 

 

 

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