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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
webmaster de galerie-photo
professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes de 2002 à 2005

Formation : ingénieur IBM
et ancien élève des Beaux-Arts de Paris

Phonem
28 rue de la Madeleine
30000 Nimes
phonem.productivite@(ntispam)gmail.com
www.photographie-peinture.com
[acheter des oeuvres sur
www.nature-morte.com]



Organise
des stages photographiques
Exposition en cours :
Galerie La Quincaillerie, Barjac

 

 


The Bone House

by Joel-Peter Witkin
Une très belle édition
et de très belles reproductions
auxquelles on a emprunté
les illustrations de cet article.
A notre connaissance
le meilleur livre sur Witkin !

 


Joel-Peter Witkin
de Eugenia Parry

 


Photopoche, numéro 49
Joël Peter Witkin

 

Veuillez noter :
Il nous est extrêmement difficile de réunir les autorisations nécessaires à la présentation des photographies originales dans le texte et nous n'avons pas de budget pour la rémunération des ayant-droits. Le principe que nous suivons pour l'illustration des articles est le suivant : les auteurs des articles peuvent utiliser, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et la source (...) les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’œuvre à laquelle elles sont incorporées. Nous nous conformons en cela aux textes en vigueur (voir en particulier sur ce site : http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/droits/exceptions.htm). Si vous contestez l'utilisation faite d'une photographie, merci de bien vouloir nous en informer. Nous retirerons aussitôt la photographie incriminée des illustrations.

 

 

 

Notes de lecture sur Joel Peter Witkin

 


Joel-Peter Witkin © The Result of War : Cornucopian Dog,
New Mexico, 1984


Comment peut-on en arriver à composer des natures mortes de cadavres ?Le talent photographique de Witkin oblige à répondre à une question que le franchissement des tabous pourrait renvoyer à l'absurde. De ces extraits choisis on comprendra que le photographe rend compte tout autant d'un événement personnel que d'une éducation catholique...

Cet article est composé d'extraits choisis et traduits du livre
« The Bone House », Corpus, New York, 1974
(Traduction Henri Peyre)

 


Joel-Peter Witkin © The Capitulation of France, New Mexico, 1982

 

1. Propos de Joel Peter Witkin, sur lui-même,
extraits tirés de l'introduction de "the Bone House"

Une naissance

Les cris perçants de la naissance masquent le vrombissement des bandes de la vie qu’on change. Je me rappelle avoir vu sans les yeux, seulement à la fin. J’étais un homme tombant de tous côtés, se brisant en morceaux de moi-même, qui était fait d’images (...)

 

Une convalescence

Un titre pour ce livre aurait pu être : « tandis que Southworth et Hawes photographiaient Lola Montez, une personne était étranglée dans l’immeuble d’à côté ».

J’ai vu et entendu les deux parce que je suis l’air mort coincé entre ces immeubles. Le déclenchement de l’obturateur, une cigarette qui tâche le gant de Montez et le sang dans les yeux de la victime. C’est ainsi parce que je crois qu’au dedans de nous réside une malice intangible qui comprend la possibilité de ces événements et la séparation de leurs passions.

Mon travail s’attache à l’impossible fusion de l’individu et du symbole. Mais la très grande peur de mon être, le grand vide de mon existence, crée une propension à croire qui rend la possibilité de l’union entre la personne et le symbole plausible.

Je considère que je suis un portraitiste ; pas des gens, mais des conditions de l’existence. J’enregistre les événements qui montreront comment une personne, un fantôme, ont engagé le monde. Je crois que ce travail constitue une biographie visuelle sur la façon dont un homme a fait pour créer un dialogue avec L’Infini.

Comment cela a-t-il commencé ?

Comment en suis-je arrivé là ?

Cela a commencé avec mon premier souvenir, à l’âge de six ans.

C’est arrivé un dimanche, ma mère nous accompagnait mon frère et moi et nous descendions l’escalier des logements d’ouvriers où nous habitions. Nous allions à l’église. Alors que nous traversions le hall d’entrée de l’immeuble , nous avons entendu un fracas incroyable, mêlé à des cris perçants et des appels au secours. L’accident avait impliqué trois voitures, toutes avec des familles à l’intérieur. Je ne sais pas comment dans la confusion, j’avais cessé de donner la main à ma mère. J’aperçus quelque chose s’échappant en roulant d’une des voitures retournées. Cela s’arrêta à la bordure du trottoir où j’étais. C’était la tête d’une petite fille. Je tendis la main pour toucher le visage, pour lui demander – mais avant que je ne le puisse – quelqu’un m’emporta. Cela aurait pu me détruire, et je serais devenu insensible. Au lieu de cela je choisis d’accepter la blessure et de continuer ; parce que ma volonté est plus forte que la mort, plus forte que la perte de ces moments.

Cela, ma première expérience visuelle consciente, a laissé sa marque. C’est de là qu’est venu mon travail visuel : l’emploi que je fais de têtes et de masques sévères ; mon rapport à la violence, la souffrance et la mort ; mon adoration légitime pour les choses extravagantes. J’ai continué de vivre comme un enfant, mais comme un enfant silencieux qui ne cherchait plus les jouets et les jeux des enfants. Je ne m’intéressais pas aux choses de ce monde. Plus que tout j’étais obsédé par le fait même de voir. Je commençais à m’intéresser à la photographie parce qu’elle pouvait me donner d’une manière ou d’une autre cette preuve d’existence que je désirais ardemment.

 

A l’âge de seize ans, je lus un certain nombre de livres sur la photographie et achetais un appareil photo. Je passais quelques jours à regarder au travers du viseur… quand me vint cette certitude que ce n’était pas une machine que j’avais dans les mains… mais son visage.

 

Ces images ont été faites dans une fusion de lumière et d’onction1 - le process « photographicus », qui rend visible le souffle de la lumière latente, et de mon esprit – la face noire2 de mon être.

L’envie de faire une photographie commence avec un dessin réalisé à partir d’une référence historique, artistique, d’une personne ou d’une pensée. Le dessin est le codex3 d’une recherche impliquant des gens et des éléments divers combinés entre eux de façon fréquemment disparates. Cet univers physique est alors enregistré par un appareil photo. Le film exposé est développé, ce qui donne une bande de douze négatifs bien nets4. Je choisis alors un négatif que je griffe et coupe. Je ne fais aucun collage ni surimposition.

Je travaille seul pendant le tirage et je commence par communier avec mon équipement et ma chimie, les remerciant par avance. Je place un négatif dans l’agrandisseur et la chambre noire devient une sorte de maison sacrée, un refuge pour les monstres. Une fois que l’image du négatif a été agrandie et mise au point, du tissu est déposé sur le papier photo et enduit par projection d’un brouillard de chimie et d’eau ; tout ceci se fait dans l’obscurité. Pendant l’exposition j’appuie et souvent je déchire le tissu, fusionnant ainsi les tons et les espaces à l’intérieur de l’image. Après exposition le papier est placé dans les bains qui développent l’image et l’amènent au jour. Durant tout ce temps, je modifie l’image en intervenant par des marques sur le négatif, en modifiant l’exposition, la diffusion ou le traitement chimique du papier.

Par l’emploi esthétique de ces opérations qui prennent parfois des jours pour aboutir, j’augmente l’impact viscéral déjà apparu devant l’appareil. La dernière opération est le tirage. Une image aux tons aboutis et traitée pour l’archivage que je puisse répliquer, dans laquelle la forme du sujet et le contexte du sujet sont transcendés en une apparence idéalisée possédant un langage esthétique qui détermine de profondes dichotomies5 émotionnelles chez le spectateur. Et ayant atteint cela, mon espoir n’est pas seulement de montrer la folie de nos vies, mais aussi que ce travail sera considéré comme partie prenante de l’histoire de temps divers et désespérés.

 

Et, mort.

J’ai consacré ma vie à transformer la matière en esprit avec l’espoir, un jour, de le voir dans sa totalité. De le voir dans sa forme complète, moi-même portant le masque, à distance de mort6. Et là, au sein de l’éternelle destinée, à chercher le visage que j’avais avant que le monde ne soit fait.


[1] jeu de mot identique en français : faire les choses avec « onction », c’est à dire avec le maximum de sens possible, et  allusion à l’extrême onction, sacrement des mourants

[2] dark poem of myself

[3] codex : déf. Petit Larousse : « livre formé de pages reliées apparu au ivème siècle et qui supplante progressivement le volumen, ou rouleau. Egalement : ancien nom de la pharmacopée (volume regroupant le nom des médicaments, leur description et leur usage, à l’intention des pharmaciens »

[4] les photographies sont réalisées en format 120 avec un appareil 6x6 (12 photographies par bobine)

[5] dichotomie : division en deux. Opposition entre deux choses

[6] « seeing its total form, while wearing the mask, from the distance of death »


 


Joel-Peter Witkin © Man with Dog, Mexico City, 1990

2. Quelques idées extraites d’un texte d’Eugenia Parry
(commentaire au livre : « The Bone House », Corpus, New York, 1974)

 

La plupart des œuvres présentées ici sont des « vanités » réalisées dans une école de médecine de Mexico. Le sujets sont souvent aussi trouvés dans les morgues et les hôpitaux. Le travail se fait dans une odeur de cadavre. Les corps sont ceux de victimes d’accidents de la circulation, de meurtres, de bavures policières. Witkin ouvre un tiroir et y découvre le cadavre d’un bébé qu’il va utiliser pour la prise de vue. Il fait sortir les curieux pour travailler seul. Il monte les restes humains en natures mortes, créant « un territoire érotique de sacrifice majestueux et de sacrement ».

 

Son intérêt voluptueux pour le gore et les fragments humains suit celui de nombreux artistes : Bosch, Botticelli, Archimboldo, Rembrandt, Goya, Velasquez, Rubens, Géricault, Delacroix, Courbet, Picasso, Miro. La vision de l’abjection est un poncif de la littérature depuis Sade, Beaudelaire, Cocteau, Dali, Céline, Bataille ou les écrivains anglais Kinnel et Galway. On en trouve des expressions cinématographiques avec Bunuel. Au-delà de cet aspect Witkin est proche de la sculpture de Canova, de la photographie de Sander, Marey, Nègre, Muybridge, Rejlander, Von Gloeden, Meyer et Pierson.

 

L’abject nous renvoie à la frontière de notre condition. Nous perdons notre moi dans la contemplation de l’horreur. Suit aussitôt notre propre reconstruction. L’abjection est l’autre face des religions, de la morale et des codes idéologiques. C’est notre apocalypse.

 

Le travail du photographe est allégorique et collaboratif : les modèles sont invités à une mise en scène carnavalesque. Ils posent comme des sculptures et tiennent des rôles classiques dans des drames fondés sur des excès érotiques.

 

Witkin essaie d’avoir un contact permanent avec l’infini. Il trouve ce contact auprès d’un tas de gens déformés ou invalides auxquels le physique garantit une position sociale complètement exceptionnelle (une sorte d’aristocratie pour le photographe).

Witkin essaie de recruter des hermaphrodites, des victimes du sida, des obèses, des anorexiques, des paraplégiques, des femmes enceintes, des monstres avec de grands pénis ou sans mains. Witkin se vit comme le « convalescent en chef » dont les acteurs sont les représentants.

 

Witkin est de père juif et certains ont voulu voir une influence sur les sujets torturés (massacre des juifs durant la seconde guerre mondiale). Mais sa mère, une catholique napolitaine, a probablement eu une bien plus grande influence sur lui.

 

Witkin n’a pas d’ambition documentaire : « je n’ai jamais eu la patience d’attendre que les choses arrivent ».

 

Techniquement : une plaque de verre est parfois posée sur le papier au tirage. Dessus : du café, du thé, des œufs, de tout. On est proche de l’alchimie des origines de la photographie.

Le processus de la chambre noire est très long et s’apparente au dessin et au modelage. Witkin mutile l’émulsion comme un miniaturiste mais avec les gestes d’un peintre de l’Action Painting.

Pour Witkin, la photographie n’est pas un medium moderne. Witkin est dans la tradition de la photographie expérimentale et cherche à ce que ses images aient l’air faites plutôt que prises.

 

La lumière entrant dans l’appareil photographique est la grâce qui sauvera le monde. Les parias affreusement beaux seront transfigurés par la photographie. Ils quitteront leur état de souffrance pour gagner  un paradis terrestre. C’est une photographie de la rédemption et de la grâce.

La tradition de Witkin est très inspirée des saints catholiques : une fois morts la tradition catholique loue l’odeur délicieuse de leurs cadavres. Leurs corps sont découpés en petits morceaux et promenés aux ostensions.

 

Witkin est un créateur de reliques parlant du corps physique et des miracles. Ses photographies sont des reliquaires préservant des têtes abîmées, des bras, des jambes et des corps somptueux. Comme des fragments dispersés de saints incorruptibles, ce sont des talismans divins contre la « confusion de l’instant ».

3. Biographie de Joel Peter Witkin

Joel-Peter Witkin est né en 1939 à New York. Il vit et travaille aujourd'hui à Albuquerque, Nouveau Mexique.

Issu d'une famille ouvrière, d'un père juif et d'une mère catholique, ses parents se séparent durant son enfance. Il est témoin à 6 ans d'un événement qui le marquera à tout jamais, un accident de voiture lors duquel une petite fille est décapitée devant lui : "de l’ombre des véhicules retournés, a roulé vers moi ce que j’ai pris pour un ballon, mais comme il roulait plus près et finissait par s’arrêter contre le trottoir où je me trouvais, j’ai pu voir qu’il s’agissait de la tête d’une petite fille. Cette expérience m’a fait tomber amoureux, non seulement d’elle, mais de la vie en général. Plus tard, lorsque pour la première fois j’ai tenu en main un appareil photo, c’était comme si je tenais la tête de cette petite fille."

D'un père passionné par les revues d’actualités de l’époque, Witkin découvre Wegee, le célèbre photographe de crime urbain.

Le jeune Witkin entreprend des études au collège Saint-Cecilia à Brooklyn, puis au lycée Grover de Cleveland. Le climat familial est strict et étouffant. Il commence à photographier à 16 ans et a cette chance qu'Edouard Steichen sélectionne une de ses photographies pour l’exposer dans la collection du musée d’art moderne de New York. Cette reconnaissance l'oriente vers la photographie. Après le lycée, il tâche d'exercer dans des professions touchant à sa passion : il est entre autre enrôlé dans l’armée comme reporter des accidents militaires. Dès sa démobilisation il retourne à New York où il entreprend des études de sculpture et de beaux-arts qu'il prolonge tardivement.

L'influence de la peinture est désormais très grande dans son art, en particulier l'oeuvre de Goya et celle de Bosch : « Goya et Bosch, mes héros suprêmes, se sont transcendés à travers leur travail. Leur esprit vit toujours dans leurs réalisations. C’est pour moi le véritable but de l’art, mais peu de gens l’ont atteint. Voilà pourquoi je pense que l’art n’est pas fait pour la distraction, ni pour l’amusement, même s’il peut contenir parfois une dimension amusante. L’artiste se doit d’être aussi pur qu’un saint, son rôle est de sublimer notre conscience. La création est comme un acte de purification, une forme de sanctification. »

En 1976 Witkin est étudiant à l’université d’Albuquerque, où il s’établit et se marie en 1978 avec une artiste en tatouage prénommée Cynthia. Il finit par se retrouver lui-même professeur de photographie à l’université du Nouveau-Mexique. 


Joel-Peter Witkin © Self-Portrait
(Reminiscent of Portrait as a Vanité), New Mexico, 1994

En matière de conclusion

La photographie de Witkin, aussi composée que la peinture de nature morte la plus classique, cherche à atteindre la pureté par l'exposition hallucinée d'une violence sans mouvement. L'obsession des corps est permanente et le goût facétieux de la citation de la peinture permet autant de disqualifier ironiquement le bel esprit que d'exhumer mieux le goût catholique morbide de l'exposition du sacrifice de la chair, lequel traîne particulièrement lourdement dans la grande peinture espagnole (mais pas seulement !).

Des composantes fondamentales de la photographie comme...
- le temps parfaitement arrêté (par l'engagement dans la représentation composée)
- le jeu sur la documentation de ce qui va mourir (puisque souvent même déjà complètement mort)
- le voyeurisme (du sexe, de la mutilation, des personnages hors du commun)
- la représentation iconique des idoles (les images sont bordées de cadres et nourries de symboles)
... sont systématiquement présentes et sciemment exploitées dans les images de Witkin.

On considérera donc paradoxalement ce photographe dit sulfureux comme une excellente porte d'entrée pédagogique pour tous ceux qui veulent maîtriser le sens de la photographie en en maîtrisant les ficelles. Elles n'ont pas été aussi souvent si bien tirées !

 

Witkin sur Internet : liens google

http://www.google.fr/search?hl=fr&q=biographie+joel+peter+witkin&meta=
 

 

 

Dernière mise à jour : 2006

 

 

 

tous les textes sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs
pour toute remarque concernant les articles, merci de contacter henri.peyre@(ntispam)phonem.fr

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