Les camps de vacances de
Billy Butlin
Les camps de vacances de Billy
Butlin sont l'extraordinaire invention d'un homme qui rêvait
de centre de loisirs de week-end pour les classes
travailleuses britanniques. Le concept date de 1936, mais
dut marquer le pas pendant la deuxième guerre mondiale, les
premiers camps ayant servi de campement à l'armée. Ils
fleurirent après la guerre, dans un pays qui sortait
d'années d'efforts. Dans ces Disneyland anglais, le client
paie d'abord et tout lui est offert ensuite, justifiant le
slogan : "Ici tout est fait pour satisfaire vos désirs"
("Our true intent is all for your delight"). En 1972,
lorsque son créateur vendit son œuvre, il y avait 9 camps de
loisirs et 10 millions de Britanniques les avait pratiqués,
pour certains plusieurs fois. Après les années 70, la
concurrence du soleil sur les destinations à bas coût du Sud
de l'Europe les fit inexorablement décliner.

John Hinde à la carte postale
Dès les années 70, les camps
de vacances sont documentés par leur propriétaire en couleur
; il faut rappeler qu'à cette époque la photographie
"sérieuse" se pratique exclusivement en noir et blanc (c'est
la présentation des photographies en couleurs de William
Eggleston au MOMA de New York en 1976, initiée par John
Szarkowski, qui inscrivit la couleur en photographie dans le
champ artistique).
John Hinde va être appelé par
Billy Butlin pour réaliser les photographies dont la
destination est promotionnelle : il s'agit de fournir aux
clients des camps de vacances les cartes postales
paradisiaques qu'ils pourront envoyer à leurs proches.
Né en 1916 dans une famille
riche, Hinde est un des pionniers de la photographie couleur
dans les années trente. Excellent technicien, il est membre
de la Royal Photographic Society, y communique ses
observations sur les procédés nouveaux et sur ses
expérimentations en photographie couleur au charbon.
A l'occasion d'un travail sur
le cirque Ricoh en 1947, Hinde rencontre une trapéziste qui
devient sa femme, et se passionne pour ce nouveau milieu au
point de créer son propre cirque en Irlande, où le marché
semble moins saturé : l'expérience dure le temps d'une seule
saison calamiteuse qui le mène à arrêter les frais. Condamné
à revenir à la photographie il crée en 1956 une société
d'édition de cartes postales pour vendre ses images.
Irlandais désormais d'une
Irlande qui ouvre son Ouest sauvage à la curiosité
d'Américains en quête de leurs racines, Hinde vend dans le
nouvel aéroport de Shannon des cartes postales du pays dont
les couleurs sont très au-dessus de tout ce qui se fait à ce
moment. C'est qu'il est resté excellent technicien et très
perfectionniste. Au début des années soixante il a 300
cartes au catalogue. En 1966 il est l'un des plus grands
éditeurs de cartes postales du monde. L'exposition de la
John Hinde Ltd célébrant ses 10 ans d'existence est
inaugurée par le premier ministre irlandais.
La rencontre avec un Billy
Butlin soucieux de mieux vendre son rêve de vacances n'était
plus qu'une question de temps. En 1965, Hinde ne faisait
plus les photographies au jour le jour lui-même. Les deux
jeunes photographes allemands Elmar Ludwig et Edmund Nägele,
rejoints plus tard par le photographe anglais David Noble,
travaillaient pour lui. Il est impossible de distinguer les
photographies des uns ou des autres en ce qui concerne le
travail réalisé pour Butlin. Les photographies présentées
dans ce livre sont l'œuvre de ces trois photographes.

Notre commentaire
Martin Parr souligne dans
l'introduction que j'ai résumée ici à grands traits combien
les images sont proches de "ce que de bonnes photos
devraient être : elles sont divertissantes, témoignent d'une
observation perçante et ont une grande valeur historique et
sociale" concernant la Grande-Bretagne des années soixante
et soixante-dix. Il souligne par ailleurs qu'elles n'ont
jamais cherché à être du grand art, qu'elles n'ont jamais eu
pour ambition que de servir "d'humbles cartes postales,
vendues quelques centimes aux estivants".
Le lecteur trouvera dans ce
livre étrange et sublime de somptueuses photographies
réalisées à la chambre, aux verticales toujours
soigneusement redressées et à la netteté impeccable. Pour
des raisons de faiblesse de lumière, on sent que l'effort de
la pose a été demandé aux personnages de chaque scène
d'intérieur, parfois fort nombreux. Au-delà de l'étrangeté
même de ces paradis artificiels, le spectateur ressent
ainsi, mis à la place du photographe que tous regardent, le
temps long de l'obligation de la pose qui transforme souvent
les sourires en rictus. Cette fausseté ajoutée à la première
donne aux images un impact formidable.
Un des plus beaux livres de ma
bibliothèque photographique et un travail fantastique à la
chambre !

Dernière mise à jour :
2007