Notes de lecture :
l'idiotie, de Jean-Yves Jouannais
par Henri Peyre

L'Idiotie,
Beaux-Arts Magazine livres,
Paris 2003
ISBN
2-84278-431-6
L'auteur : Jean-Yves Jouannais, critique d'art et écrivain a été
rédacteur en chef d'Art Press de 1991 à 1999. Il enseigne l'art
contemporain à l'Université Paris VIII.
Le livre est constitué de fragments rapportés,
ce qui explique de nombreuses contradictions ou imprécisions de la pensée.
Mais l’explique aussi le goût général de l’auteur pour « l’approximation,
cette inconséquence épistémologique (...) l’à-peu-près est le plus
sûr moyen, à moindre frais , de projeter un ailleurs de la langue ».
Le thème général du livre
est sympathique : il s’agit de promouvoir l’idiotie comme façon
de lutter contre le sérieux des imbéciles. Jusque là on adhère à
100%.
L’intérêt du livre est
l’essai de théorisation de la pensée culturellement dominante en
France dans le milieu des arts plastiques.

Biefer & Zgraggen
détail de la série Der Beuteträger, 1991
Courtesy galerie Art : Concept, Paris
Introduction définition de l’idiotie
L’auteur rappelle les trois
termes posés par Breton « comme conditions de ce que, en 1924, on
était en droit d’espérer en termes d’art pour ce siècle (...) :
défiance vis-à-vis de la thèse et de la dictature de l’esprit ;
contradiction portée à la culture hautaine par « une gaîté
moderne » ; critique des pirouettes de la forme et de leur prétendu
renouvellement au détriment de la profondeur des pensées ».
L’idiotie contemporaine continue ce combat.
définition de l’idiotie :
« Idiôtès, idiot,
signifie simple, particulier, unique [...]. Toute chose, toute personne
sont ainsi idiotes dès lors qu’elles n’existent qu’en elles-mêmes. ».
Selon Jouannais, l’idiotie « concerne alors la modernité en art,
cette tradition de la rupture au sein de laquelle la stratégie du nouveau
s’avère nécessaire et suffisante », accompagnée de
l’affirmation progressive de l’auteur selon une signalétique
personnelle, avec des « outils visuels forgés à des fins d’autopropagande
et d’autoproclamation ». Voilà l’artiste moderne « concepteur
et serviteur de ses propres armoiries ». Le sens second de
l’idiotie « déraison, immaturité jusqu’à la folie, handicap
du logos » a progressivement remplacé le premier sens. Dans l’art
contemporain il est aussi de mise : « l’artiste, contraint de
donner le jour à des objets nécessairement et essentiellement idiots
[joue] pour lui-même, sur un mode mimétique, la comédie d’une idiotie
comme comportement ». Forcément indélicat et agressif, l’idiot
sacrifie « l’amour-propre pour entraîner l’autre dans le
ridicule ».
Une idiotie réactionnaire ?
La modernité a coïncidé
pour l’auteur avec l’invention d’un rire qui est « la forme la
plus aboutie d’un art jouissif et subversif, en butte aux prédications
morales des conservatismes comme aux dogmatismes des avant-gardismes ».
Ce dernier n’est pas le sujet de l’auteur : seule « l’incandescence
de l’esprit, véritablement indécente, nous concerne sous le nom
d’idiotie ».
Comment procède l’idiotie ?
On trouve l’idiotie « dans
ces textes inidentifiables [qui] semblent assimiler des lexiques
techniques, des procédures analytiques qui relèvent moins de la
tradition philosophique que de l’audit des rendements de l’entreprise.
En place des expressions traditionnelles du lyrisme, ce sont des
inventaires, des modes d’emploi, des protocoles techniques,
l’indiscutable vérité des organigrammes (...). Dans les rhétoriques
de code de la route, dans [les] formules de Journal Officiel »
L’idiotie lutte contre la
gravité « [qui] est de l’essence même de l’imposture. Celle-ci
non seulement nous leurre sur la nature des autres choses ; mais
encore elle est presque toujours portée à nous leurrer sur sa nature
propre » (Anthony Ashley Cooper Lettre sur l’enthousiasme (1708))
L’idiotie ne se réclame pas
de la clownerie ; elle procède de l’esprit potache et du goût du
scandale. « L’idiotie est opposée à la prétention, à ce qui
s’efforce de faire accroire à la profondeur là où il n’y a que du sérieux,
la prétention qui n’est pas tant l’utilisation performante de
l’intelligence qu’un usage de la culture à des fins d’intimidation
(...) L’idiotie s’apparente à quelque philosophie de la compréhension ,
attentive à l’expérience immédiate, c’est-à-dire passionnée par
l’expérimentation. L’expérience non plus immédiate mais transmise
comme acquis culturel, se voit écartée sans ambages. Cette philosophie
étant hostile à l’intellectualisme formaliste, il faudrait oser le
terme de spiritualiste pour rendre compte de son essence : la
pratique esthétisante ou anarchisante de l’idiotie s’impose comme un
« retour conscient et réfléchi aux données de l’intuition »,
pour reprendre les termes de Bergson ».
Le dandysme n’est, selon
l'auteur, pas étranger
à cette affaire : il célèbre l’instant et est avant tout
physique. Il cherche non le fruit de l’expérience, mais l’expérience
lui-même.
Et pourtant l’auteur repousse l’intérêt de l’idiotie au-delà de
l’instant même :
« l’intérêt de
l’idiotie ne réside pas dans le spectacle qu’elle donne d’elle-même,
lequel ne sait qu’affliger [mais dans les] débris pulvérulents,
toxiques, produits de son carnage ».
Autant dire que l’idiotie ne
produit pas d’œuvre, mais n’est qu’opposition et destruction.
Manifestations de l’idiotie en art
Tel auteur est cité pour sa
mise en place « d’une économie à la fois stakhanoviste,
pseudo-scientifique, obsessionnelle, arbitraire, immotivée et idiote (...).
[Sa] pratique artisanale, cette préparation maniaque des éléments
n’est justifiée en rien, et ne préjuge aucunement du devenir plastique
de l’œuvre (...). Au discours de maîtrise et de condamnation il préfère
la posture anti-héroïque de l’incompréhension (...) un art vraiment
idiot, qui feint l’absence d’intelligence, se construit à la force de
ses lacunes et de ses incompétences ».
Il y a « cette
conviction que l’on ne peut vaincre le mensonge que par le mensonge,
l’impureté par l’impureté, la bêtise par l’idiotie »...
amusant glissement de langage in extremis, l’idiotie était menacée !
Il y a quelques jolis traits :
celui-ci à propos de Flaubert (Bouvard et Pecuchet) : « l’idiotie
suggère que la bêtise plébéienne n’est pas le contraire de
l’intelligence intellectuelle puisque toutes deux ont en partage
l’arrogance du surplomb, la prétention de savoir et s’arrogent un
discours de vérité ». De la même façon l’auteur concède que
« l’idiotie est (...) proche de la sagesse, parce qu’elle
suppose la maîtrise des outils de l’intelligence, auxquels elle ajoute
la mise à l’épreuve de ceux-ci par la dérision ».
L’idiotie vise finalement
selon l’auteur à insulter une idée particulière de l’art :
« une idée de l’art estimée supérieure à l’essence de la vie ».
Selon Jouannais, nous ne serions plus assez
moyenâgeux, incapables que nous sommes de participer à titre égal à
deux vies « la vie officielle et celle du carnaval -, à deux
aspects du monde – l’un pieux et sérieux, l’autre comique. ».
L’idiotie recèle ainsi « le secret d’une poésie dont nous aurions
perdu l’usage ».
Une culture d’opposition
Le but de l’idiotie est de
broyer « l’idéalisme tout court (...). Là où l’œuvre sérieuse,
pompière, aspirant à intimider, n’existe que dès qu’on la considère,
l’œuvre idiote ne vaut que par ce qu’elle déconsidère. Là où la
première est dans l’effet, qui veut se faire reconnaître, l’autre ne
prend consistance que dans le ricochet, pour mieux s’effacer une fois
atteint ».
L’idiotie est donc, d’après
les propos de l’auteur, non une proposition positive mais une réaction
au sérieux et à l’idéalisme.
L’idiotie se veut par-dessus
tout du côté de la vie opposée au mouvement intellectualiste qui réagit,
à la fin du XIXème, au « raz de marée de la bêtise bourgeoise »
montant avec l’objet industriel : il apparaît alors, selon
l’auteur, une conception artistique qui propose l’hermétisme de la
forme et l’ésotérisme du fond, théorisant que « l’intelligence
doit être la marque extérieure et visible des oeuvres qui se prétendent
du génie ». L’auteur décrit peu les auteurs exactement visés
par ces couplets contre l’intelligence au service d’une classe, mais
il note que « seule l’utopie relève du sublime. C’est l’élan,
la décision intellectuelle, le présupposé moral, l’ambition
d’esprit qui sont seuls susceptibles de receler les attributs
distinctifs du génie » et surtout pas l’œuvre qui en aucun cas
ne peut « physiquement s’incorporer le sublime ». Acte de
foi conceptuel, justification absolue de l’arbitraire des pratiques
et... des oeuvres forcément médiocres produites par la posture de
l’idiotie.
La contradiction indépassable : le réel
sera toujours plus idiot que l’idiotie.
Le principal danger pour
l’idiotie est la concurrence déloyale de la folie.
« Montaigne nous met en
garde à son tour contre cette faiblesse de l’homme dont l’orgueil lui
interdit de voir sa propre folie, laquelle est sa condition » ;
d’ailleurs « les artistes et les théoriciens amourachés de la
folie s’accorderont sur ce point, en effet, que celle-ci a en partage
avec l’art – du moins l’art tel [que les gens sérieux] le conçoivent
et veulent en imposer l’idée – l’expérience du mystère »...
et de citer l’écriture automatique de Breton pour lequel « le
surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de
certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui ». La
position de Breton suggère « une équivalence des états de
confusion et d’inspiration ».
De là « la folie
devient le sobriquet de l’anticonformisme et l’habillage du génie »,
prenant l’idiotie en art « en étau entre, d’une part, un art
aspirant au culturel, dont l’intellectualisme se présente sous son jour
le plus académique et, d’autre part, l’art brut, dont les exégètes
font une armée tournée contre l’art contemporain décrété officiel ».
En d’autres termes, l’art
brut se présente comme une idiotie pure, et non pas comme une idiotie
feinte. Ce qui oblige l’auteur à une condamnation sans appel (alors que
l’idiotie l’interdit, rappelons-le) : « la vérité et
l’authenticité (...) ne sont, en art, que les publicités d’elles-mêmes
et, à ce titre, les attributs les plus kitsch dont puisse se prévaloir
une oeuvre » ; et « l’artiste, jouant l’idiotie,
(...) foule au pied ces images d’épinal de « l’artiste véritable » ».
Autrement dit, la seule vraie idiotie, c’est la fausse...
N’arrivant par ces quelques
subtilités à dépasser la contradiction, l’auteur en appelle au
complot :
« il est possible que
« l’invention » moderne de l’art des fous, contemporain du
retour d’un lieu commun antique –celui de la folie comme métaphore et
moyen du génie- ait eu pour fonction de rejeter à la périphérie de
l’art, de minorer ce qui était en train de s’imposer comme le vecteur
majeur de la modernité : l’idiotie. (...) parce que sous les espèces
du rire et de l’incohérence, nulle dialectique ne pouvait la contrer.
La confrontation entre l’idiotie et l’intelligence ne peut se résoudre
qu’au désavantage de cette dernière ».
Bref, l’art des fous serait
le complot de la dernière chance des intelligents !
« C’est donc
l’histoire d’un contre-feu. On a voulu stopper l’élan pris par un
art idiot, et la folie fut l’obstacle idéal ». Pas de révélation
précise en revanche sur ce « on » mystérieux qui complote
dans l’ombre. Il faudra attendre encore quelques pages pour apprendre
que ce « on » sont « les élites artistiques et
intellectuelles du siècle », ce qui est court.
Avec honnêteté, mais confiné
à une note en petit caractère p 73, l’auteur cite par ailleurs le
journal du réalisateur Lars von Trier à propos du film Les Idiots.
Ses acteurs jouent les idiots, mais une scène prévoit la participation
de mongoliens. Citons la note :
«(...) lors des premières
prises, aucun des acteurs n’était dans son personnage [...]. Et c’était
tout simplement parce que soudain on se retrouvait avec des idiots
authentiques et qu’il fallait qu’ils se sentent bien, il fallait bien
les traiter et... un peu un rôle parental. J’ai dû interrompre en
plein tournage parce que les acteurs ne se souvenaient même pas de leur
nom dans le film, mais utilisaient leur propre nom... un phénomène étrange,
mais c’était donc la rencontre entre la réalité et la fiction... ».
Cette opposition du simulacre
au réel et l’éclatement instantané du simulacre aurait nécessité à
notre sens un vrai développement. Il montre naturellement que c’est
bien la feinte qui affaiblit l’idiotie dans le concours contre l’art
brut ; l’idiotie n’est qu’un outil de réaction à l’encontre
d’arts raffinés et culturels, auxquels elle emprunte finalement les mêmes
valeurs et le même champ d’action, réaction oblige. L’idiotie
n’est tout simplement pas une force de proposition en soi.
L’auteur, des pages plus
loin, reviendra d’ailleurs sur la faiblesse congénitale de l’idiotie :
« le problème est celui d’un devenir minoritaire : non pas
faire semblant, non pas faire ou imiter l’enfant, le fou, la femme,
l’animal, le bègue ou l’étranger, mais devenir tout cela, pour
inventer de nouvelles formes ou de nouvelles armes ». On pourrait
aussi dire : comment sortir, enfin, d’une culture d’opposition ?
Comment sortir d’une culture d’opposition ?
Compenser par le naturel
Une première façon
d’essayer de sortir l’idiotie de sa culture d’opposition est d’en
appeler au naturel : Magritte est censuré pour « les seules
toiles qu’il peignit en peintre, heureux et fier de son état »,
celle de « la période vache, cette vague d’insanités »,
avec « ses lettres redevenues adolescentes, les dessins porno dans
les marges [témoignant] du bonheur qu’il conçut à n’opposer aucune
résistance à la régression ».
En fait « seuls la
conscience d’un manque spirituel, intellectuel ou sexuel, l’intuition
d’entendements lacunaires et l’abandon, parfois complaisant, à toutes
les chutes comme à toutes les faiblesses, sont en mesure de conjuguer la
« fantaisie » à cette forme à la première personne qu’est
l’idiotie ».
« Tout un paysage au
seuil duquel le sens hésite à s’imposer, où l’entropie, décomplexée,
tient tête à l’intelligence raisonnante et où le rire et
l’intuition préparent l’avènement de l’idiotie comme mode de
connaissance, comme approche, à la fois humble et convulsive, de
l’humain ».
Etablir le mépris définitif pour l’œuvre
C’est faute de naturel que
les oeuvres sérieuses sont médiocres : « l’autocensure est
une machine qui, contrairement à l’inspiration, ne connaît pas le
repos. Et que dire de ce travail extraordinaire tout autant qu’invisible
qu’opèrent, par leur absence, les lexiques, les règles, les tournures,
les techniques que l’on ne maîtrise pas ? Si le roman est un vêtement
coupé dans un pan de tissu immense, ce sont peut-être les chutes de ce
tissu, ses marges gâchées qui recèlent une part de la vérité des êtres ».
Notons ceci : il y a vérité
chez les êtres. Mais c’est dans ce qu’ils ne peuvent pas dire.
Pourquoi dès lors les oeuvres
de l’idiotie, délivrées de l’obligation de l’autocensure,
restent-elles médiocres ?
Et bien c’est que selon
l’auteur, elle peuvent l’être exprès par réaction contre les
oeuvres « de composition longue et laborieuse », c’est la
« révolte des médiocres », mais également pour affirmer que
« l’art n’est qu’un moyen pour rendre la vie plus intéressante
que l’art ». Autrement dit, l’art, s’auto-dévaluant, laisse
le champ libre à la vie : prise de position donc contre l’excès
de sérieux qui voit l’artiste se brûler dans son art. Il faut lutter
contre « le lyrisme héroïque d’un art intimant l’engagement du
moi jusqu’à sa perte ». L’artiste ne doit pas disparaître dans
sa propre oeuvre. « L’œuvre n’est plus alors un destin où
l’on doive s’engouffrer, mais un extérieur, une péripétie qui peut
être grave sans que l’on désire y être attaché ». Dès lors on
peut jouer perdant, pour ne pas jouer gagnant (on lâche « les fées
hystériques de la réussite et de la classe »). Mieux vaut « des
projets artistiques qui tombent à l’eau plutôt qu’un artiste qui
plonge dans l’art (...) . Le parti pris de l’idiotie [est une]
option à la fois vivante et malheureuse propre à une époque où, par
convention, on a décidé de ne plus prendre quelques lamantins à
l’embouchure d’un fleuve pour un banc de sirènes » et, plus
loin :
« [les créateurs] cessant
quant à eux de se prendre pour des Christ, s’adonneront à l’idiotie
imparfaite, c’est-à-dire lucide et triste, burlesque et profonde,
simplement humaine, des temps modernes ».
Dépasser la contradiction par l’indéfendable
La notion d’indéfendable
peut être la troisième façon de sortir l’idiotie de son statut
d’opposant condamné au positionnement sur les valeurs de la culture
bourgeoise.
L’auteur fustige ces
« oeuvres qui ne sont que l’auto-proclamation de leur rigueur,
l’irritante publicité de leur prétendue profondeur, et dont la haute
idée du sens qu’elles revendiquent les préviendrait de toute attaque.
Elles se poussent du col, défendues contre elles-mêmes et contre l’extérieur.
Elles aspirent à se dire inattaquables. Face à ces pudibondes
bibeloteries, il en est d’autres qui, loin de bâtir quelque système
qui corsèterait leur allure et cautionnerait de fait leur validité
artistique, font collection de tares, usent de toutes les faiblesses, se
coltinent la musique peu ragoûtante et burlesque des contradictions
humaines, s’abaissent à des passions atroces d’intimité que rien ne
sauve en terme de goût ».
« La liberté conquise
une fois franchies les bornes de l’indéfendable s’avère la seule qui
puisse autoriser l’exercice savant d’un art et, simultanément, sans
effort d’accommodation, les fulgurances de l’inculture, les dérives
de l’art brut. (...) l’indéfendable, c’est à la fois ce qui ne
donne aucune prise à la rédemption et ce qui ne peut être attaquable. »
Les passages de la fin du
livre, plus concrets, sur l’immaturité, montrent les aspects de
l’idiotie auxquels peut mener la surenchère de l’indéfendable. Elle
s’y révèle dans sa pratique bien moins révolutionnaire que dans sa théorie :
« l’immaturité est
une décision, la marque et le résultat d’une option politique et
sexuelle, en l’occurrence anarchiste et pornographique ».
Ce qui donne concrètement une
apologie de l’alcoolisme :
« l’ivrognerie n’est
pas une expression anecdotique de l’immaturité dans le champ de
l’art. D’abord parce que l’alcoolisme relève d’un comportement
social et trivial ».
Ou de l’autosatisfaction :
« L’artiste moderne
peut ne savoir rien faire et désirer le faire savoir ».
Ou de la misère sexuelle :
« vite fait, plus ou moins bien fait, une décharge, un
coup, quelque chose qui se fait parce qu’on est là, et dont on jouit
salement, ravi de n’avoir pas eu à réfléchir, d’avoir fait l’économie
de penser ».
Ou du rituel absurde
« prééminence du
rituel sur le matériel ; prédilection pour les postures grotesques,
les comportements non nobles, voire ignobles, soulignant l’héroïsme de
la pensée seule ; non respect des formes admises, des dogmes, de
tout ce qui constitue le consensus en religion morale ; abandon de
l’intelligence critico-intellectuelle au profit d’autres outils spéculatifs »
On retrouve dans
l’opposition Hermès-Apollon l’opposition entre l’idiotie et ce
qu’elle désigne à son action perturbatrice :
« [citant Pietro
Citati :] Si Apollon était tragique, Hermès, lui, était comique ;
si Apollon aimait la noblesse du geste, il avait, lui, une passion irrépressible
pour tout ce qui était louche, obscène, trivial, ambigu ; et il
nous enseigna que les gestes les plus simples de la vie peuvent avoir la même
grâce insinuante que les activités supérieures » et, plus loin :
« Dieu moqueur, il
s’oppose encore à Apollon en cela qu’il ne croit ni à l’ordre, ni
à la loi, ni à la vérité. Il se plaît aux subterfuges, aux mensonges
des voleurs et des mystificateurs. Dans sa versatilité, il sait rire et,
là ou les autres dieux ont un seul visage, lui les multiplie (...) mêlant
en une seule matière le rire le plus lumineux et l’ombre des
labyrinthes, la nonchalance de la gratuité et la profondeur des détresses
humaines. Car ce premier Hermès pratiquant l’idiotie a ceci qui l’éloigne
irrépressiblement de l’Olympe, c’est qu’il a pour les hommes une
sincère curiosité et un sentiment proche de la fraternité »
Cette descente aux enfers de
l’acte créatif rejoint « deux directions majeures de l’art au
XXe siècle : le choix par l’artiste de son propre corps comme médium
privilégié, et la mise à bas de l’objet d’art au sens double ici de
son accouchement au niveau du sol, en contrebas des cimaises et des socles ».
« L’idiotie, comme la
sagesse, est [alors] l’acceptation de tous les écarts, l’option
d’un point de vue globalisant, une émancipation du logos ».
Elle prétend à être la
« seule manifestation admissible d’une esthétique de la présence.
Une présence lessivée, complètement laïque, sans adossement d’aucune
sorte » (Pierre Trividic)
Conclusion
Nombreux et tangibles sont les
mots de désenchantement au monde :
par exemple :
L’idiotie est « la
manière allusive, distanciée, dont se commente la découverte d’un
monde où règne le vide, un monde dont l’économie naturelle compose,
jusque dans nos corps, avec la béance et la fuite (...) à la souveraineté,
se substitue l’absence d’autorité ; à la crainte, le rire ;
à la victoire, la défaite ; aux rituels sacrés, le ridicule ;
à la mort, la moquerie ; à l’acquisition, la dispersion. »
ou encore :
« Echappée de
l’orbite platonicienne, l’Idée a réduit les distances qui la séparait
de ses doubles et de ses ombres. L’idée n’est plus que dans la
surface . Débarrassée de l’essence, elle a quitté l’altitude
afin d’accéder à son nouveau statut d’évènement, de surface de
l’évènement. » Tout est donné et tout est creux.
ou encore :
« L’idiotie en art
s’approcherait assez d’une notion étrangère à notre culture ;
celle, dans la société traditionnelle ‘aré’aré (îles Salomon), du
namo, c’est à dire du « tueur », du briseur d’interdits.
Un tueur de tabous, au sens où l’emmerdeur décime les conventions,
abat les limites ».
Mais la voie est étroite
entre le grand tueur de tabou et le petit poujadiste ricaneur revenu de
tout : l’ironie est menacée d’ailleurs, comme le souligne
l’auteur, par le point de vue « systématique aujourd’hui, qui
préside à toutes les parodies, à toutes les formes du second degré
ricaneur et devenu industriel avec la télévision ».
Le livre se termine enfin sur
un long paragraphe absolument sinistre qui invite à prendre l’idiotie
avec ce plus grand sérieux que, par ailleurs, l’idiotie prétend
combattre... le tout se clôt en effet sur ces derniers mots :
« L’idiotie en art ou l’anecdote d’un homme qui, racontant une
blague, constate qu’il ne distrait personne et, sans tergiverser, se
supprime. »
La conclusion désespérée
invite donc à penser que l’idiotie offre, sous des aspects révolutionnaires,
l’alternative confortable d’une médiocrité qui se voudrait choisie
plutôt qu’elle n’est subie.
Un nouvel opium du peuple ?
dernière modification de cet article :
2003
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