
l'auteur
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Henri Peyre
Né en 1959
vidéaste, photographe
webmaster de galerie-photo
professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes de 2002 à 2005
Formation : ingénieur IBM
et ancien élève des Beaux-Arts de Paris
Phonem
28 rue de la Madeleine
30000 Nimes
henri.peyre@(ntispam)phonem.fr

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L'Idiotie
Beaux-Arts Magazine livres
Paris 2003
ISBN 2-84278-431-6
(illustrations empruntées au livre)
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Notes de lecture :
l'idiotie, de Jean-Yves Jouannais
par Henri Peyre

L'Idiotie,
Beaux-Arts Magazine livres,
Paris 2003
ISBN 2-84278-431-6
L'auteur : Jean-Yves Jouannais, critique d'art et écrivain a été
rédacteur en chef d'Art Press de 1991 à 1999. Il enseigne l'art
contemporain à l'Université Paris VIII.
Le livre est constitué de fragments rapportés,
ce qui explique de nombreuses contradictions ou imprécisions de la
pensée. Mais l’explique aussi le goût général de l’auteur pour
« l’approximation, cette inconséquence épistémologique (...)
l’à-peu-près est le plus sûr moyen, à moindre frais , de projeter un
ailleurs de la langue ».
Le thème général du livre est
sympathique : il s’agit de promouvoir l’idiotie comme façon de lutter
contre le sérieux des imbéciles. Jusque là on adhère à 100%.
L’intérêt du livre est l’essai
de théorisation de la pensée culturellement dominante en France dans le
milieu des arts plastiques.

Biefer & Zgraggen
détail de la série Der Beuteträger, 1991
Courtesy galerie Art : Concept, Paris
Introduction définition de l’idiotie
L’auteur rappelle les trois
termes posés par Breton « comme conditions de ce que, en 1924, on
était en droit d’espérer en termes d’art pour ce siècle (...) : défiance
vis-à-vis de la thèse et de la dictature de l’esprit ; contradiction
portée à la culture hautaine par « une gaîté moderne » ; critique des
pirouettes de la forme et de leur prétendu renouvellement au détriment
de la profondeur des pensées ». L’idiotie contemporaine continue ce
combat.
définition de l’idiotie :
« Idiôtès, idiot, signifie
simple, particulier, unique [...]. Toute chose, toute personne sont
ainsi idiotes dès lors qu’elles n’existent qu’en elles-mêmes. ».
Selon Jouannais, l’idiotie « concerne alors la modernité en art,
cette tradition de la rupture au sein de laquelle la stratégie du
nouveau s’avère nécessaire et suffisante », accompagnée de
l’affirmation progressive de l’auteur selon une signalétique
personnelle, avec des « outils visuels forgés à des fins
d’autopropagande et d’autoproclamation ». Voilà l’artiste moderne
« concepteur et serviteur de ses propres armoiries ». Le sens second
de l’idiotie « déraison, immaturité jusqu’à la folie, handicap du
logos » a progressivement remplacé le premier sens. Dans l’art
contemporain il est aussi de mise : « l’artiste, contraint de donner
le jour à des objets nécessairement et essentiellement idiots [joue]
pour lui-même, sur un mode mimétique, la comédie d’une idiotie comme
comportement ». Forcément indélicat et agressif, l’idiot sacrifie
« l’amour-propre pour entraîner l’autre dans le ridicule ».
Une idiotie réactionnaire ?
La modernité a coïncidé pour
l’auteur avec l’invention d’un rire qui est « la forme la plus
aboutie d’un art jouissif et subversif, en butte aux prédications
morales des conservatismes comme aux dogmatismes des avant-gardismes ».
Ce dernier n’est pas le sujet de l’auteur : seule « l’incandescence
de l’esprit, véritablement indécente, nous concerne sous le nom
d’idiotie ».
Comment procède l’idiotie ?
On trouve l’idiotie « dans
ces textes inidentifiables [qui] semblent assimiler des lexiques
techniques, des procédures analytiques qui relèvent moins de la
tradition philosophique que de l’audit des rendements de l’entreprise.
En place des expressions traditionnelles du lyrisme, ce sont des
inventaires, des modes d’emploi, des protocoles techniques,
l’indiscutable vérité des organigrammes (...). Dans les rhétoriques de
code de la route, dans [les] formules de Journal Officiel »
L’idiotie lutte contre la
gravité « [qui] est de l’essence même de l’imposture. Celle-ci non
seulement nous leurre sur la nature des autres choses ; mais encore elle
est presque toujours portée à nous leurrer sur sa nature propre »
(Anthony Ashley Cooper Lettre sur l’enthousiasme (1708))
L’idiotie ne se réclame pas de
la clownerie ; elle procède de l’esprit potache et du goût du scandale.
« L’idiotie est opposée à la prétention, à ce qui s’efforce de faire
accroire à la profondeur là où il n’y a que du sérieux, la prétention
qui n’est pas tant l’utilisation performante de l’intelligence qu’un
usage de la culture à des fins d’intimidation (...) L’idiotie
s’apparente à quelque philosophie de la compréhension , attentive à
l’expérience immédiate, c’est-à-dire passionnée par l’expérimentation.
L’expérience non plus immédiate mais transmise comme acquis culturel, se
voit écartée sans ambages. Cette philosophie étant hostile à
l’intellectualisme formaliste, il faudrait oser le terme de
spiritualiste pour rendre compte de son essence : la pratique
esthétisante ou anarchisante de l’idiotie s’impose comme un « retour
conscient et réfléchi aux données de l’intuition », pour reprendre les
termes de Bergson ».
Le dandysme n’est, selon
l'auteur, pas étranger à cette affaire : il célèbre l’instant et est
avant tout physique. Il cherche non le fruit de l’expérience, mais
l’expérience lui-même.
Et pourtant l’auteur repousse
l’intérêt de l’idiotie au-delà de l’instant même :
« l’intérêt de l’idiotie ne
réside pas dans le spectacle qu’elle donne d’elle-même, lequel ne sait
qu’affliger [mais dans les] débris pulvérulents, toxiques, produits de
son carnage ».
Autant dire que l’idiotie ne
produit pas d’œuvre, mais n’est qu’opposition et destruction.
Manifestations de l’idiotie en art
Tel auteur est cité pour sa
mise en place « d’une économie à la fois stakhanoviste,
pseudo-scientifique, obsessionnelle, arbitraire, immotivée et
idiote (...). [Sa] pratique artisanale, cette préparation maniaque des
éléments n’est justifiée en rien, et ne préjuge aucunement du devenir
plastique de l’œuvre (...). Au discours de maîtrise et de condamnation
il préfère la posture anti-héroïque de l’incompréhension (...) un art
vraiment idiot, qui feint l’absence d’intelligence, se construit à la
force de ses lacunes et de ses incompétences ».
Il y a « cette conviction
que l’on ne peut vaincre le mensonge que par le mensonge, l’impureté par
l’impureté, la bêtise par l’idiotie »... amusant glissement de
langage in extremis, l’idiotie était menacée !
Il y a quelques jolis traits :
celui-ci à propos de Flaubert (Bouvard et Pecuchet) : « l’idiotie
suggère que la bêtise plébéienne n’est pas le contraire de
l’intelligence intellectuelle puisque toutes deux ont en partage
l’arrogance du surplomb, la prétention de savoir et s’arrogent un
discours de vérité ». De la même façon l’auteur concède que
« l’idiotie est (...) proche de la sagesse, parce qu’elle suppose la
maîtrise des outils de l’intelligence, auxquels elle ajoute la mise à
l’épreuve de ceux-ci par la dérision ».
L’idiotie vise finalement
selon l’auteur à insulter une idée particulière de l’art :
« une idée de l’art estimée supérieure à l’essence de la vie ».
Selon Jouannais, nous ne
serions plus assez moyenâgeux, incapables que nous sommes de participer
à titre égal à deux vies « la vie officielle et celle du carnaval -,
à deux aspects du monde – l’un pieux et sérieux, l’autre comique. ».
L’idiotie recèle ainsi « le secret d’une poésie dont nous aurions
perdu l’usage ».
Une culture d’opposition
Le but de l’idiotie est de
broyer « l’idéalisme tout court (...). Là où l’œuvre sérieuse,
pompière, aspirant à intimider, n’existe que dès qu’on la considère,
l’œuvre idiote ne vaut que par ce qu’elle déconsidère. Là où la première
est dans l’effet, qui veut se faire reconnaître, l’autre ne prend
consistance que dans le ricochet, pour mieux s’effacer une fois
atteint ».
L’idiotie est donc, d’après
les propos de l’auteur, non une proposition positive mais une
réaction
au sérieux et à l’idéalisme.
L’idiotie se veut par-dessus
tout du côté de la vie opposée au mouvement intellectualiste qui réagit,
à la fin du XIXème, au « raz de marée de la bêtise bourgeoise »
montant avec l’objet industriel : il apparaît alors, selon l’auteur, une
conception artistique qui propose l’hermétisme de la forme et
l’ésotérisme du fond, théorisant que « l’intelligence doit être la
marque extérieure et visible des oeuvres qui se prétendent du génie ».
L’auteur décrit peu les auteurs exactement visés par ces couplets contre
l’intelligence au service d’une classe, mais il note que « seule
l’utopie relève du sublime. C’est l’élan, la décision intellectuelle, le
présupposé moral, l’ambition d’esprit qui sont seuls susceptibles de
receler les attributs distinctifs du génie » et surtout pas l’œuvre qui
en aucun cas ne peut « physiquement s’incorporer le sublime ». Acte
de foi conceptuel, justification absolue de l’arbitraire des pratiques
et... des oeuvres forcément médiocres produites par la posture de
l’idiotie.
La contradiction indépassable : le réel sera
toujours plus idiot que l’idiotie.
Le principal danger pour
l’idiotie est la concurrence déloyale de la folie.
« Montaigne nous met en
garde à son tour contre cette faiblesse de l’homme dont l’orgueil lui
interdit de voir sa propre folie, laquelle est sa condition » ;
d’ailleurs « les artistes et les théoriciens amourachés de la folie
s’accorderont sur ce point, en effet, que celle-ci a en partage avec
l’art – du moins l’art tel [que les gens sérieux] le conçoivent et
veulent en imposer l’idée – l’expérience du mystère »... et de citer
l’écriture automatique de Breton pour lequel « le surréalisme repose
sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes
d’associations négligées jusqu’à lui ». La position de Breton
suggère « une équivalence des états de confusion et d’inspiration ».
De là « la folie devient
le sobriquet de l’anticonformisme et l’habillage du génie », prenant
l’idiotie en art « en étau entre, d’une part, un art aspirant au
culturel, dont l’intellectualisme se présente sous son jour le plus
académique et, d’autre part, l’art brut, dont les exégètes font une
armée tournée contre l’art contemporain décrété officiel ».
En d’autres termes, l’art brut
se présente comme une idiotie pure, et non pas comme une idiotie feinte.
Ce qui oblige l’auteur à une condamnation sans appel (alors que
l’idiotie l’interdit, rappelons-le) : « la vérité et l’authenticité
(...) ne sont, en art, que les publicités d’elles-mêmes et, à ce titre,
les attributs les plus kitsch dont puisse se prévaloir une oeuvre » ;
et « l’artiste, jouant l’idiotie, (...) foule au pied ces images
d’épinal de « l’artiste véritable » ». Autrement dit, la seule vraie
idiotie, c’est la fausse...
N’arrivant par ces quelques
subtilités à dépasser la contradiction, l’auteur en appelle au complot :
« il est possible que
« l’invention » moderne de l’art des fous, contemporain du retour d’un
lieu commun antique –celui de la folie comme métaphore et moyen du
génie- ait eu pour fonction de rejeter à la périphérie de l’art, de
minorer ce qui était en train de s’imposer comme le vecteur majeur de la
modernité : l’idiotie. (...) parce que sous les espèces du rire et de
l’incohérence, nulle dialectique ne pouvait la contrer. La confrontation
entre l’idiotie et l’intelligence ne peut se résoudre qu’au désavantage
de cette dernière ».
Bref, l’art des fous serait le
complot de la dernière chance des intelligents !
« C’est donc l’histoire
d’un contre-feu. On a voulu stopper l’élan pris par un art idiot, et la
folie fut l’obstacle idéal ». Pas de révélation précise en revanche
sur ce « on » mystérieux qui complote dans l’ombre. Il faudra
attendre encore quelques pages pour apprendre que ce « on » sont
« les élites artistiques et intellectuelles du siècle », ce qui est
court.
Avec honnêteté, mais confiné à
une note en petit caractère p 73, l’auteur cite par ailleurs le journal
du réalisateur Lars von Trier à propos du film Les Idiots. Ses
acteurs jouent les idiots, mais une scène prévoit la participation de
mongoliens. Citons la note :
«(...) lors des premières
prises, aucun des acteurs n’était dans son personnage [...]. Et c’était
tout simplement parce que soudain on se retrouvait avec des idiots
authentiques et qu’il fallait qu’ils se sentent bien, il fallait bien
les traiter et... un peu un rôle parental. J’ai dû interrompre en plein
tournage parce que les acteurs ne se souvenaient même pas de leur nom
dans le film, mais utilisaient leur propre nom... un phénomène étrange,
mais c’était donc la rencontre entre la réalité et la fiction... ».
Cette opposition du simulacre
au réel et l’éclatement instantané du simulacre aurait nécessité à notre
sens un vrai développement. Il montre naturellement que c’est bien la
feinte qui affaiblit l’idiotie dans le concours contre l’art brut ;
l’idiotie n’est qu’un outil de réaction à l’encontre d’arts raffinés et
culturels, auxquels elle emprunte finalement les mêmes valeurs et le
même champ d’action, réaction oblige. L’idiotie n’est tout simplement
pas une force de proposition en soi.
L’auteur, des pages plus loin,
reviendra d’ailleurs sur la faiblesse congénitale de l’idiotie :
« le problème est celui d’un devenir minoritaire : non pas faire semblant,
non pas faire ou imiter l’enfant, le fou, la femme, l’animal, le bègue
ou l’étranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles formes
ou de nouvelles armes ». On pourrait aussi dire : comment sortir,
enfin, d’une culture d’opposition ?
Comment sortir d’une culture d’opposition ?
Compenser par le naturel
Une première façon d’essayer
de sortir l’idiotie de sa culture d’opposition est d’en appeler au
naturel : Magritte est censuré pour « les seules toiles qu’il
peignit en peintre, heureux et fier de son état », celle de « la
période vache, cette vague d’insanités », avec « ses lettres
redevenues adolescentes, les dessins porno dans les marges [témoignant]
du bonheur qu’il conçut à n’opposer aucune résistance à la régression ».
En fait « seuls la
conscience d’un manque spirituel, intellectuel ou sexuel, l’intuition
d’entendements lacunaires et l’abandon, parfois complaisant, à toutes
les chutes comme à toutes les faiblesses, sont en mesure de conjuguer la
« fantaisie » à cette forme à la première personne qu’est l’idiotie ».
« Tout un paysage au seuil
duquel le sens hésite à s’imposer, où l’entropie, décomplexée, tient
tête à l’intelligence raisonnante et où le rire et l’intuition préparent
l’avènement de l’idiotie comme mode de connaissance, comme approche, à
la fois humble et convulsive, de l’humain ».
Etablir le mépris définitif pour l’œuvre
C’est faute de naturel que les
oeuvres sérieuses sont médiocres : « l’autocensure est une machine
qui, contrairement à l’inspiration, ne connaît pas le repos. Et que dire
de ce travail extraordinaire tout autant qu’invisible qu’opèrent, par
leur absence, les lexiques, les règles, les tournures, les techniques
que l’on ne maîtrise pas ? Si le roman est un vêtement coupé dans un pan
de tissu immense, ce sont peut-être les chutes de ce tissu, ses marges
gâchées qui recèlent une part de la vérité des êtres ».
Notons ceci : il y a vérité
chez les êtres. Mais c’est dans ce qu’ils ne peuvent pas dire.
Pourquoi dès lors les oeuvres
de l’idiotie, délivrées de l’obligation de l’autocensure, restent-elles
médiocres ?
Et bien c’est que selon
l’auteur, elle peuvent l’être exprès par réaction contre les oeuvres
« de composition longue et laborieuse », c’est la
« révolte des médiocres », mais également pour affirmer que
« l’art n’est qu’un moyen pour rendre la vie plus intéressante que l’art ».
Autrement dit, l’art, s’auto-dévaluant, laisse le champ libre à la vie :
prise de position donc contre l’excès de sérieux qui voit l’artiste se
brûler dans son art. Il faut lutter contre « le lyrisme héroïque
d’un art intimant l’engagement du moi jusqu’à sa perte ». L’artiste
ne doit pas disparaître dans sa propre oeuvre. « L’œuvre n’est plus
alors un destin où l’on doive s’engouffrer, mais un extérieur, une
péripétie qui peut être grave sans que l’on désire y être attaché ».
Dès lors on peut jouer perdant, pour ne pas jouer gagnant (on lâche
« les fées hystériques de la réussite et de la classe »). Mieux vaut
« des projets artistiques qui tombent à l’eau plutôt qu’un artiste qui
plonge dans l’art (...) . Le parti pris de l’idiotie [est une] option à
la fois vivante et malheureuse propre à une époque où, par convention,
on a décidé de ne plus prendre quelques lamantins à l’embouchure d’un
fleuve pour un banc de sirènes » et, plus loin :
« [les créateurs] cessant
quant à eux de se prendre pour des Christ, s’adonneront à l’idiotie
imparfaite, c’est-à-dire lucide et triste, burlesque et profonde,
simplement humaine, des temps modernes ».
Dépasser la contradiction par l’indéfendable
La notion d’indéfendable peut
être la troisième façon de sortir l’idiotie de son statut d’opposant
condamné au positionnement sur les valeurs de la culture bourgeoise.
L’auteur fustige ces
« oeuvres qui ne sont que l’auto-proclamation de leur rigueur, l’irritante
publicité de leur prétendue profondeur, et dont la haute idée du sens
qu’elles revendiquent les préviendrait de toute attaque. Elles se
poussent du col, défendues contre elles-mêmes et contre l’extérieur.
Elles aspirent à se dire inattaquables. Face à ces pudibondes
bibeloteries, il en est d’autres qui, loin de bâtir quelque système qui
corsèterait leur allure et cautionnerait de fait leur validité
artistique, font collection de tares, usent de toutes les faiblesses, se
coltinent la musique peu ragoûtante et burlesque des contradictions
humaines, s’abaissent à des passions atroces d’intimité que rien ne
sauve en terme de goût ».
« La liberté conquise une
fois franchies les bornes de l’indéfendable s’avère la seule qui puisse
autoriser l’exercice savant d’un art et, simultanément, sans effort
d’accommodation, les fulgurances de l’inculture, les dérives de l’art
brut. (...) l’indéfendable, c’est à la fois ce qui ne donne aucune prise
à la rédemption et ce qui ne peut être attaquable. »
Les passages de la fin du
livre, plus concrets, sur l’immaturité, montrent les aspects de
l’idiotie auxquels peut mener la surenchère de l’indéfendable. Elle s’y
révèle dans sa pratique bien moins révolutionnaire que dans sa théorie :
« l’immaturité est une
décision, la marque et le résultat d’une option politique et sexuelle,
en l’occurrence anarchiste et pornographique ».
Ce qui donne concrètement une
apologie de l’alcoolisme :
« l’ivrognerie n’est pas
une expression anecdotique de l’immaturité dans le champ de l’art.
D’abord parce que l’alcoolisme relève d’un comportement social et
trivial ».
Ou de l’autosatisfaction :
« L’artiste moderne peut ne
savoir rien faire et désirer le faire savoir ».
Ou de la misère sexuelle :
« vite fait, plus ou moins
bien fait, une décharge, un coup, quelque chose qui se fait parce qu’on
est là, et dont on jouit salement, ravi de n’avoir pas eu à réfléchir,
d’avoir fait l’économie de penser ».
Ou du rituel absurde
« prééminence du rituel sur
le matériel ; prédilection pour les postures grotesques, les
comportements non nobles, voire ignobles, soulignant l’héroïsme de la
pensée seule ; non respect des formes admises, des dogmes, de tout ce
qui constitue le consensus en religion morale ; abandon de
l’intelligence critico-intellectuelle au profit d’autres outils
spéculatifs »
On retrouve dans l’opposition
Hermès-Apollon l’opposition entre l’idiotie et ce qu’elle désigne à son
action perturbatrice :
« [citant
Pietro Citati :] Si Apollon était tragique, Hermès, lui, était
comique ; si Apollon aimait la noblesse du geste, il avait, lui, une
passion irrépressible pour tout ce qui était louche, obscène, trivial,
ambigu ; et il nous enseigna que les gestes les plus simples de la vie
peuvent avoir la même grâce insinuante que les activités supérieures »
et, plus loin :
« Dieu moqueur, il s’oppose
encore à Apollon en cela qu’il ne croit ni à l’ordre, ni à la loi, ni à
la vérité. Il se plaît aux subterfuges, aux mensonges des voleurs et des
mystificateurs. Dans sa versatilité, il sait rire et, là ou les autres
dieux ont un seul visage, lui les multiplie (...) mêlant en une seule
matière le rire le plus lumineux et l’ombre des labyrinthes, la
nonchalance de la gratuité et la profondeur des détresses humaines. Car
ce premier Hermès pratiquant l’idiotie a ceci qui l’éloigne
irrépressiblement de l’Olympe, c’est qu’il a pour les hommes une sincère
curiosité et un sentiment proche de la fraternité »
Cette descente aux enfers de
l’acte créatif rejoint « deux directions majeures de l’art au XXe
siècle : le choix par l’artiste de son propre corps comme médium
privilégié, et la mise à bas de l’objet d’art au sens double ici de son
accouchement au niveau du sol, en contrebas des cimaises et des socles ».
« L’idiotie, comme la
sagesse, est [alors] l’acceptation de tous les écarts, l’option
d’un point de vue globalisant, une émancipation du logos ».
Elle prétend à être la
« seule manifestation admissible d’une esthétique de la présence. Une
présence lessivée, complètement laïque, sans adossement d’aucune sorte »
(Pierre Trividic)
Conclusion
Nombreux et tangibles sont les
mots de désenchantement au monde :
par exemple :
L’idiotie est « la manière
allusive, distanciée, dont se commente la découverte d’un monde où règne
le vide, un monde dont l’économie naturelle compose, jusque dans nos
corps, avec la béance et la fuite (...) à la souveraineté, se substitue
l’absence d’autorité ; à la crainte, le rire ; à la victoire, la
défaite ; aux rituels sacrés, le ridicule ; à la mort, la moquerie ; à
l’acquisition, la dispersion. »
ou encore :
« Echappée de l’orbite
platonicienne, l’Idée a réduit les distances qui la séparait de ses
doubles et de ses ombres. L’idée n’est plus que dans la surface .
Débarrassée de l’essence, elle a quitté l’altitude afin d’accéder à son
nouveau statut d’évènement, de surface de l’évènement. » Tout est
donné et tout est creux.
ou encore :
« L’idiotie en art
s’approcherait assez d’une notion étrangère à notre culture ; celle,
dans la société traditionnelle ‘aré’aré (îles Salomon), du namo, c’est à
dire du « tueur », du briseur d’interdits. Un tueur de tabous, au sens
où l’emmerdeur décime les conventions, abat les limites ».
Mais la voie est étroite entre
le grand tueur de tabou et le petit poujadiste ricaneur revenu de tout :
l’ironie est menacée d’ailleurs, comme le souligne l’auteur, par le
point de vue « systématique aujourd’hui, qui préside à toutes les
parodies, à toutes les formes du second degré ricaneur et devenu
industriel avec la télévision ».
Le livre se termine enfin sur
un long paragraphe absolument sinistre qui invite à prendre l’idiotie
avec ce plus grand sérieux que, par ailleurs, l’idiotie prétend
combattre... le tout se clôt en effet sur ces derniers mots :
« L’idiotie en art ou l’anecdote d’un homme qui, racontant une blague,
constate qu’il ne distrait personne et, sans tergiverser, se supprime. »
La conclusion désespérée
invite donc à penser que l’idiotie offre, sous des aspects
révolutionnaires, l’alternative confortable d’une médiocrité qui se
voudrait choisie plutôt qu’elle n’est subie.
Un nouvel opium du peuple ?
dernière modification de cet article :
2003
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