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Lewis BALTZ

par Bernard Birsinger

A la mémoire de Lewis Baltz, Photographe
(1945, Newport Beach, CA – Paris 2014).

Introduction

Parler de celui qui fut mon professeur de photographie, à Zürich, en 1981, n’est pas une mince affaire. En 1981, c’est la première fois que Lewis Baltz enseigne la photographie, hors des USA.

Je vais donc évoquer là principalement son état d’esprit de 1981 envers la photographie et les photographes, mais aussi le côté technique de ce grand photographe qu’est Lewis Baltz, côté technique que l’on occulte aujourd’hui comme si cela n’était qu’accessoire.

Il y a un mot qui me paraît important, c’est le mot ‘’quintessence’’ : vous ne trouverez donc là, dans cet article, que les étapes charnières de sa vie artistique.

Ah, vous voulez encore en savoir plus ! Alors rajoutez-y les 55 pages d’interview de l’AAA(1), interview réalisé en novembre 2009.

Lewis Baltz, à 12 ans déjà...

Un mot que nous confesse Lewis Baltz : Très tôt, quand j’ai eu 12 ans, j’ai décidé que je serai un artiste qui n’utilisera que la photographie.

Voilà. Tout est dit. Et il tiendra parole.

Lewis Baltz, la guerre du Vietnam et le San Francisco Art Institute

De 1955 à 1975 la guerre du Vietnam bat son plein, dans cette période où le jeune Lewis se cherche encore.

Lors du début de cette guerre, en 1955, le jeune Lewis n’a que 10 ans. En 1967, il a 22 ans quand il démarre son premier travail photographique : The Prototype Works (1967-1976).

L’intelligentsia américaine se rend vite compte de l’absurdité de cette guerre.

a) Absurdité Monsanto : après les révélations sur la toxicité de la dioxine TCDD fabriquée par Monsanto, cette firme entrevoit déjà les avantages du puissant herbicide en temps de guerre : il permet l’éradication des cultures et donc d'affamer les armées ennemies, ainsi que la population. Le feu vert est donné pour l’opération Ranch Hand qui commence le 13 janvier 1962.
De quoi s’agit-il ? Grâce à l’Agent Orange, dans un premier temps, il faut dégager les routes, les voies d’eau et les frontières du Sud Vietnam pour tracer un no man’s land face aux Vietcongs, et dans un second temps détruire les récoltes censées approvisionner les ‘’rebelles’’. Résultats plus de 300 villages ont été contaminés.

b) Absurdité du napalm : nul besoin d’une grande explication en ce qui concerne le napalm qui a été inventé à l’université de Harward, en 1942, par le chimiste américain Louis F. Fieser (1899-1977).

L’histoire retient cette photographie de la très jeune vietnamienne Phan Thi Kim Phuc qui a eu son corps brûlé après une attaque au napalm par bombe sur son village. Photo qui a fait le tour du monde et dont l’auteur a reçu le prix Pulitzer.


Phan Thi Kim Phuc

Qu’aurions nous fait à la place de Lewis Baltz en connaissance de toutes ces atrocités là : nous engager au Vietnam ou marquer notre opposition ?

Lewis dans le journal Libération du 4 juillet 2014 nous le confirme : Je me suis inscrit au San Francisco Art Institute, surtout pour éviter d’être envoyé au Vietnam.

Il sort, de cet Art Institute avec son diplôme en poche, le fameux B.F.A., en 1971.

Lewis Baltz et Ed Ruscha

En 1968, dès sa deuxième année de cours au San Francisco Art Institute, Lewis Baltz découvre le catalogue Twentysix Gasoline Stations (qui date de 1962), du photographe américain Ed Ruscha.


Twenty-six Gazoline Stations - Ed Ruscha


Ed Ruscha - copyright Bernard Birsinger


Que nous dit Lewis ?
L’approche de Ruscha, à travers ses Twentysix Gasoline Stations me parut valider ce à quoi j’aspirais personnellement – une photographie ‘’degré zéro". Le voilà à un important changement de cap, dès sa deuxième année au San Francisco Art Institute.

Pour quel photographe avait-t-il de l’admiration avant la découverte de ces travaux précis d’Ed Ruscha ? Ah ! Oui, c’est bien Weston, son maître à penser… Edward Weston bien sûr.
Que confesse-t-il ? Tout jeune, j’aurais voulu être Edward Weston. Tout me fascinait : sa photographie tactile, tout en volumes et parfaitement précise, sa correspondance avec Kandinsky, et sa liste de maîtresses plus fabuleuses les unes que les autres.

Edward Weston, Ed Ruscha, deux approches différentes de la photographie. Quelle voie choisir ? Sa décision est rapidement prise : ce sera la voie Ed Ruscha.

Lewis Baltz et Leo Castelli

En 1971, Lewis Baltz est invité à exposer les fameuses Tract Houses, maisons destinées aux classes moyennes … Ainsi que Prototypes Works chez Leo Castelli, galeriste de New-York. Castelli prend le risque d’exposer pour la première fois un photographe, Lewis Baltz.

Cela fera date aussi bien pour le galeriste que pour le photographe.

Ah, le grand découvreur et défricheur, Leo Castelli !

Rochester 1975 et les New Topographics

Que se passe-t-il donc en 1975, à Rochester, aux USA, dans ce fief dédié à la firme Kodak ? Pour la presse et le public, pas grand chose : une exposition photographique avec son catalogue sommaire qui se vend à 6,95 dollars.

Le titre de ce catalogue : New Topographics : Photographs of a Man-Altered Landscape ; tiré à 2 500 exemplaires, avec 56 photos. Il ne se vend guère. Un travail sur le paysage, incompris des milieux photographiques traditionnels de 1975.

Baltz y montre sa série The New Industrial Parks near Irvine, California (1974-1975). Ils seront 10 photographes à être exposés.

Les 10 photographes : Robert Adams – Lewis Baltz – Bernd et Hilla Becher – Joe Deal – Frank Gohlke – Nicholas Nixon – John Schott – Stephen Shore – Henry Wessel, Jr.


Exposition New Topographics

Chez Christies, ce même catalogue a été vendu le 21 mai 2010 pour 2696 dollars (catalogue de 1975).

L’éditeur allemand Steidl, en 2009, sort le nouveau catalogue avec comme titre New Topographics, mais revu et augmenté à 303 pages... Très beau livre-catalogue, très vite épuisé et qui a déjà plus que doublé son prix d’achat initial.


Le catalogue NewTopographics de Steidl
(ISBN 978-3-86521-827-8)

Lewis Baltz, à Zürich, à la galerie Philippe Vogt

Philippe Vogt, récemment décédé, propriétaire de la firme Arca, fabricant de matériel photographique à Besançon, tient alors, en compagnie de son épouse, une galerie de photographies à Zürich : nous sommes là en 1981.

C’est bien chez eux que se tiennent les premiers cours de photographie donnés, hors des USA, par Lewis Baltz.

En tant que seul élève français à ces cours, qu’ai-je appris ? :

Le premier jour, à la première heure de cours, il y a projection sur écran, projection préparée et mise en place par Lewis Baltz. Oui, mais attention, non pas la projection de son propre travail, mais de ceux qui pourraient être ses concurrents de qualité : les ‘Photographes des Frontières avec son illustre représentant qu’est Timothy H. O’Sullivan (1840-1882), puis le photographe de guerre dont on ne parle jamais, qu’est George N. Barnard (1819-1902) , photographe qui couvre de 1861 à1865 la Guerre de Sécession.


George N. Barnard et deux de ses photographies



Chers Internautes qui lisez ce texte, si vous croisez le livre édité en 1990 chez Hallmark Cards et qui porte le titre George N. Barnard : Photographer of Sherman's Campaign, achetez-le ! (2). Puis passaient sur l’écran les travaux de Robert Adams dont personne ne parle en France à cette époque là, ainsi que les autres photographes des New Topographics.

Le deuxième jour, c’est la présentation sur une table de nos propres travaux. Là, planaient de longs moments de silence de la part de Lewis Baltz... puis de temps en temps il demandait une explication à l’auteur d’une photographie sur laquelle il était dubitatif. Il voit bien que ces travaux présentés sont ancrés dans trop d’esthétique, que le sens est souvent absent, qu’il y a parfois peu de cohérence globale pour un même sujet. Dans son for intérieur, il doit se dire : il y a beaucoup de travail en perspective !

Les jours suivants, nous voilà au travail, sur le terrain, chacun avec ses outils de prédilection. Cela démarre dans Zürich même. Moi-même, j’ai pris l’option de suivre de près Lewis en le regardant travailler : observer son approche du sujet, ses outils de travail, là un Leica M, son insistance, ses moments d’hésitation, son regard acéré sur le paysage, les détails remarqués tels les caméras extérieures des bâtiments bancaires qui se tournent et se dirigent vers nous, au fur et à mesure qu’avec nos trépieds et nos Leica nous nous approchions de ces bâtiments. Ces multiples caméras au centre ville indisposaient Lewis Baltz ainsi que le bâti de Zürich-centre, propret et cossu. Très vite nous atterrissons dans des no man’s land, là où les formes d’altérations sur le paysage, engagées par l’homme, sont le plus visible. Notre professeur : toujours fidèle à l’esprit des New Topographics. C’est là, que j’ai pris les 3 photos ‘Lewis Baltz at Work’.

 

Lewis Baltz au travail, Zürich, 1981 - © Bernard Birsinger
(photo en tryptique).

 

l'auteur

Bernard Birsinger
8 rue de la gare
68540 Bollwiller
France

Bernard Birsinger (né le 15 janvier 1949 à Mulhouse)

Vit et travaille à Bollwiller en France
En 1975, il ouvre la première galerie photo privée de France en province : la galerie Nicéphore
Puis il devient boursier de la Fondation Nationale de la Photographie à Lyon
Il a participé à la Mission photographique de la DATAR

Formation
Richard Avedon (Famous Photographers School, New York)
 Irving Penn (Famous Photographers School, New York)
 Lee Friedlander (masterclasse, Galerie Zabriskie, Paris)
 Lewis Baltz (masterclasse, Zürich)

Expositions
Photokina à Cologne 1972, 1974, 1976
Art Basel, Bâle, 1979
Musée de l’Elysée, Lausanne 1989
Musée Nicéphore Niepce, Chalon-sur-Saône, 1991
Musée Ruhrlandmuseum à Essen (1994)
Projet August Sander, 60 ans après, die Saar : Institut Culturel d’Essen, Saarbrücken et Mainz
Projet August Sander, 60 ans après, die Mosel : Cité du livre, Aix-en-Provence (1993)
Exposition Bernard Birsinger / August Sander en même temps que Wols
Projet l’Industrie en Ruhr et Lorraine : Galerie Robert Doisneau (1994)
avec la participation d'Andreas Gursky
Biennale Internationale de l’Image de Nancy (1997)
en même temps que Robert Adams (photographe)
Bernd et Hilla Becher et Thomas Struth
Exposition Le Rhin (juin 2004)
avec la participation d'Henri Cartier-Bresson
Le Musée d'art contemporain Fernet Branca
Re-projet de la Mission photographique de la DATAR, 20 ans après
4 communes (octobre 2007)
Musée d’Art Contemporain de Barcelone (MACBA), novembre 2008
en même temps que Robert Adams (photographe), Eugène Atget, Walker Evans, Helen Levitt, August Sander, Paul Strand...
Musée Berardo à Lisbonne, mars 2009, en même temps que Robert Frank (photographe), Dorothea Lange, Ed Ruscha...
Gustave Courbet, son Pays et la Datar revisitée (2005-2010), à La Filature (Mulhouse), Scène Nationale, septembre 2010.

Bibliographie
1989 : Datar, éditions Hazan Mission photographique de la DATAR
Paysages en phototypie (direction artistique Pierre de Fenoyl)
1994 : Vis à Vis, commande avec la participation d’Andreas Gursky, Ruhrlandmuseum Essen
1994 : L’Oeil Complice, 25 préfaces sur la photo
1983-1993 de Patrick Roegiers (Journal Le Monde), éditions Marval.

Tél.03 89 48 16 14
bbb8(at)wanadoo.fr

 

 

 

 

Ainsi se succèdent les jours de travail…

Il y a une question qui nous tarabiscote, voir nous intrigue : pourquoi, cher Lewis, ne faites-vous pas de couleur ? La réponse ne s’est pas fait attendre : la couleur est beaucoup trop difficile à maîtriser (nous sommes là, en 1981, avant la naissance de Photoshop). D’ailleurs ajoute-t-il, il n’y a que 5 photographes au monde qui maîtrisent la couleur. Là, devant notre professeur, nous sommes interloqués ! Quels sont donc ces 5 photographes couleur qui tiennent grâce à ses yeux ? Entres autres il cite William Eggleston et Stephen Shore… Puis il garde silence et ajoute… il y a certainement 3 autres photographes couleur mais qui vivent une vie artistique méconnue de nous ou de façon underground .

Lewis Baltz et Park City

C’est durant ces cours à Zürich que Lewis Baltz nous montre son dernier travail sous forme de tirages sur papier baryté de format 24x30 cm., le tout rangé dans une épaisse boîte Kodak de couleur jaune. Ces tirages viennent de sortir en forme de livre chez Artspace Press à Albuquerque, Castelli Graphics à New-York et Aperture. Le titre du livre : Park City, 3000 exemplaires au premier tirage.


Une image de Park City (ISBN 0-9604140-0-2)

A mon humble avis, c’est certainement son travail le plus accompli ; tout est porté à son sommet, à la fois :
- Dans le sens qui s’en dégage.
- Dans la technique photographique maîtrisée.
- Dans la mise à disposition au public qu’est ce livre (de la première édition de 1980 pour finir, en septembre 2010, en coffret chez Steidl).
- Dans sa présentation murale impeccable comme à ART BASEL.
- A sa destinée finale : sa vie artistique archivée au Getty Museum à Los Angeles qui en proposera une mise à disposition pour le public et les chercheurs. Depuis 2014, toutes les archives de Lewis Baltz reposent dans les antres de ce riche musée, le MoMA à New-York n’en voulant point.

Nous allons maintenant aborder la partie technique qui préside aussi à l’élaboration de son œuvre et dont personne n’ose plus aborder le sujet lors des interviews. Ici, je tiens à le faire.

De sa chambre 4.5 inch au Leica M

Bien avant d’entreprendre son travail à Park City, Lewis a compris que la chambre photographique ne sera plus son outil de travail de prédilection. C’est donc le Leica M, un 24x36mm (un appareil non reflex) monté sur un trépied, avec un petit déclencheur souple vissé à demeure pour chaque journée de travail et accompagné d’une cellule insérée dans la griffe du flash et qui reste à demeure… comme on peut le voir sur les photos Lewis Baltz at Work, Zürich, 1981, avec son Leica qui est maintenant son outil de travail.

Comment donc se débarrasser de sa chambre (une Linhof 4.5 avec dos 120) qu’il ne supportait plus ? :

Lewis Baltz : vous choisissez une petite route en belle ligne droite, vous laissez les voitures qui y circulent prendre de la vitesse… en bout de route vous vous installez sur le trottoir avec votre chambre posée à même le sol, puis subrepticement vous glissez votre chambre sur le bitume de la route de façon à ce qu’une des voitures passantes la rendent inutilisable… en ayant pris soin de bien l’assurer avant de vous laisser aller à ce subterfuge pour escroquer l’assurance. L’a-t-il fait ? Cette question lui est posée : il reste évasif. Nul ne le saura vraiment.

Park City : où cela se situe sur une carte géographique et qu’est-ce ?
Park City, pour le projet photographique de Lewis Baltz, est une station de ski en devenir, située à 35 minutes de Salt Lake City dans l’Utah aux USA… et à une altitude de 2134 m (important l’altitude, on verra pourquoi). A cette altitude et à cet endroit la température moyenne durant l’année est de 11°C.

Lewis Baltz débute intensivement son travail en 1978 à Park City. Que nous dit-il ? En démarrant ce travail, j’ai décidé de pointer mon appareil photo vers l’horizon pour la prise de vue, puis je fais faire une rotation de quelques degrés à mon appareil photo, mon appareil étant fixé sur un trépied. Là, mes 19 premières images sont enregistrées, un peu comme la NASA pense photographier la planète Mars avec leur robot. Je me suis rendu compte que cela va donner quelque chose de formel, trop formel à mon goût. Face à cela, je décide de photographier par lots, chaque lot étant porteur d’une autre problématique.

Comment techniquement je procède ?
J’utilise donc un 35mm, un Leica M en l’occurrence, avec une optique de 35mm montée dessus. Pour un maximum de profondeur de champ, je ferme le diaphragme presque à fond. J’utilise un trépied et un déclencheur souple, l’appareil à hauteur des yeux, le Leica ne pointant ni vers le bas ni vers le haut. Je veux retrouver ma propre vision d’homme, à ma hauteur et l’angle de vue de mes yeux. Je cherche avant tout à être le plus objectif possible.

Je légende mes photos avec précision, et on pourra ainsi retrouver dans le futur l’emplacement de mes prises de vue. Voilà un exemple pour une photo : ‘’ Between West Sidewinder Drive and State Highway 248, looking Northeast".

Je veux aussi que mes photos aient un maximum de précision et de clarté, donc le Leica M (en 1978-1979) est l’appareil capable de redonner cette précision… J’exige que même, dans les plus fins détails, cette précision soit présente.

J’utilise donc le Kodak High-Contrast Copy film, calé à 6 iso. Mais comme je n’ai que très peu de latitude de pose, je brackete la valeur de deux demi-diaph au-dessus de la valeur nominale et de deux demi-diaph en dessous de la valeur nominale en jouant avec les vitesses. Sur un film de 36 poses, je ne peux donc faire que 7 photos différentes. Mon révélateur est le ‘’ Perfection Micrograin ‘’ qui donne des valeurs tonales continues. Mon développement du film est extrêmement long, mais cette combinaison produit des photographies avec la plus grande définition, meilleure de loin qu’un film classique.
Mes agrandissements se font sur l’Agfa Brovira, en général au grade 3, avec un révélateur Dektol dilué à 1 : 2 qui s’accompagne d’un temps de développement de 2,30 minutes à 21°C. …puis deux bains successifs de fixateur, 5 minutes dans chaque bain… puis lavage et cela sa termine par un bain au sélénium pendant 5 minutes pour donner à mes tirages une stabilité d’archivage. Enfin lavage pendant 1 heure avec une température à minima pour ne pas diluer ce sélénium, puis séchage sur clayette.

Mais quelle est donc cette combinaison (d’apparence secrète) qui fait que Park City est aussi une véritable réussite technique au point de vue photographique ? Bernard Lamarche-Vadel observe : ce qui frappe d’emblée l’observateur c’est précisément cette vision ample et frontale dans chaque image, cette observation prédatrice de chaque détail, cette absolue netteté de la perspective que domine toujours la représentation du plan

Les 12 combinaisons qui s’interpénètrent :

1) Leica + optique de qualité, là un 35 mm Leitz.
2) Leica sur pied exclusivement, muni d’un déclencheur souple pour éviter une perte de définition en comparaison avec une prise de vue à main levée.
3) Lewis s’est souvent placé sur les talus de gravas, à mi-hauteur, ce qui lui permet un avant-plan plus éloigné et donc de diaphragmer vers 8, pour échapper à la diffraction, ce qui lui permet d’être à la qualité maximale de son optique.
4) Se placer sur les collines environnantes lui permet d’utiliser la technique de Bernd et Hilla Becher, surtout pour photographier ces imposantes maisons des Mormons. Ici pas besoin de Bulli (célèbre Van de chez Volkswagen) qu’utilisent les Becher lors de leurs expéditions photographiques. Bulli réaménagé avec une plate-forme sur le toit, échelle pour augmenter la hauteur de prise de vue face au sujet… pour les cas extrêmes on monte un échafaudage ! Tous ces outils que les Becher emmènent avec eux pour rendre à la frontalité de leur sujet, toute la puissance visuelle.
5) Sur le terrain, température extérieure fraîche qui évite l’évaporation et empêche le temps voilé. Nous sommes là à une température moyenne sur l’année de 11°C. .
6) Un lointain extrêmement défini.
7) Un film N-B le plus défini sur le marché américain, en 1979 ; là, le Kodak High-Contrast Copy film.
8) Un révélateur film adéquat, le Perfection Micrograin qui atténue les caprices de ce film… mais qui n’était pas importé en Europe.
9) Un zone system à l’emporte pièce (5 valeurs différentes pour chaque prise de vue) mais qui en définitive permet un choix du meilleur négatif possible.
10) Un positionnement adéquat du photographe par rapport à la lumière solaire pour garder la définition maximale de ce qui est photographié…Cela va des imposantes maisons aux petits cailloux au sol ! Quelle est donc la position solaire accentuant la netteté ? Une lumière souvent latéralisée à 45°… Là, le parasoleil est obligatoire.
11) Une frontalité face au sujet.
12) Toutes ces techniques se suffisent-elles à elles-mêmes, pour donner sens à l’image photographique ? Non, bien sûr. Pour accentuer le sens qu’il veut donner à ce travail là, il reste d’une fidélité absolue à l’esprit des New Topographics dont il fait partie d’ailleurs, en continuant à montrer la main mise de l’homme sur la nature…les New Topographics s’opposant, par leur nouvelle direction, aux idées d’Ansel Adams et de ses consorts qui livrent une photographie où souvent seule l’esthétique prédomine. Cependant Baltz nous prévient lors de ce travail sur Park City… Il met en exergue cette phrase : ‘I want my work to be neutral and free from aesthetic or ideological posturing

Note personnel : Baltz se fit un devoir de montrer aux propriétaires des maisons qu’il photographiait à Park City des tirages de leur future demeure, demeure imposante, car les propriétaires, souvent des Mormons, croyaient à une fin du monde imminente… Donc ils stockaient énormément de nourriture dans de vastes pièces.

Personne ne s’intéressait à mes photos raconte Baltz, photos que je pouvais leur céder à vil prix ou même offrir.

Lewis Baltz et la Mission Photographique de la Datar

En France, en 1989, Lewis Baltz fait partie de cette grande Mission Photographique. Son espace de travail se situe à Fos-sur-Mer.

Si nous restons sur le plan technique en comparaison avec Park City : comment se présente la problématique majeure sur ce terrain là ?

Avec ses 2955 heures d’ensoleillement (chiffres 2013) contre une moyenne nationale des villes de 1819 heures de soleil... très très peu de pluie (541mm contre une moyenne nationale de 895mm, en 2013), peu de vent pour dégager la pollution... situé géographiquement près de l’étang de Berre, d’Engrenier, de l’Estomac, de l’étang de Lavalduc et bien d’autres. L’évaporation partielle de toute cette masse d’eau forme un léger voile atmosphérique difficile à annihiler. Les lointains ne sont donc guère définis. Tout le contraire de Park City avec ses 11°C de température moyenne.

Que faire ? Se rabattre sur des gros plans, trouver des astuces pour redynamiser les images : sur une même image, flou en avant plan, netteté maximale au plan médian, flou à l’arrière plan tout en jouant avec les diaphs, et donc la profondeur de champ.

Pour une vision globalisante, le travail à Fos-sur-Mer, n’atteint donc pas la qualité technique de Park City !

Cette difficulté de travailler photographiquement avec une précision ultime dans les lointains (dans ces territoires du sud de la France), Ansel Adams s’en est déjà rendu compte lorsqu’il a photographié Jacques-Henri Lartigue, lors des Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles, en 1974. Cette difficulté est relevée en page 117 de son livre : Examples: The Making of 40 Photographs, livre paru chez Little, Brown and Company à Boston (3).

Lewis Baltz et Bernard Lamarche-Vadel

Si vous cherchez un texte complet qui remette Lewis Baltz dans le contexte historique, d’Edward Weston à Walker Evans, d’Alfred Stieglitz à Paul Strand, de Robert Adams à Dan Graham, de Larry Clark à Robert Mapplethorpe, de Carleton Watkins à Berenice Abbott, de Robert Frank à Lee Friedlander, de William Klein à Diane Arbus, alors plongez-vous dans le livre de Bernard Lamarche-Vadel paru en 1993. Son titre, tout simplement : LEWIS BALTZ .


Le livre de Bernard Lamarche-Vadel sur Lewis Baltz
(ISBN 2-7291-0906-4)

 En langue française, en page 9 à 40. Avec en exergue ces mots de Jean Genêt :
Sache contre qui tu triomphes.
Contre nous, mais… Ta danse sera haineuse.
On n’est pas artiste sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé.
De haine contre quel Dieu ? Et pourquoi le vaincre ?

Jean Genêt

Bernard Lamarche-Vadel, a quelques mots au sujet de l’unique commande passée à Lewis Baltz aux Etats-Unis, entre 1984-1990. Il s’agit de Candlestick Point, lieu ingrat que doit photographier Lewis Baltz avant que le lieu ne devienne un parc dénommé maintenant Candlestick Point State Recreation Area au 1150 Caroll Ave à San Francisco... lieu jouxtant la mer et les quartiers les plus pauvres de la ville.


Lewis Baltz - Lewis Baltz - candlestick point

Bernard Lamarche-Vadel : ces franges incontrôlées de l’urbanisme, mélange de mouvements de terrain, de rebuts, d’excrétions, de végétaux, un non-lieu que je vois destiné aux chiens, c’est à dire à nous ! Et il conclut : décidément l’art américain n’est jamais en meilleure forme que dans l’effondrement, le no man’s land, la ruine et le marécage, la décharge et la dépression, le déséquilibre et la souffrance.

Lewis Baltz : de Robert Adams à Michael Schmidt en passant par Guy Debord et ED Ruscha

Ce que dit Lewis Baltz :

- de Michael Schmidt : J’adorais ce photographe. Cet homme avait l’esprit le plus précis que je connaisse, même si je n’étais pas toujours d’accord avec lui. Dès la première fois, nous avons argumenté et bataillé jusqu’au bout de la nuit… Il avait un caractère qui pouvait paraître difficile parce qu’il ne faisait jamais de compromis. Je le respectais infiniment.
Recueilli par Brigitte Ollier et paru dans le journal Libération du 4 juillet 2014.

- de Guy Debord : Après le 11 septembre, je l’ai beaucoup relu, il avait compris avant tout le monde. Aujourd’hui, c’est facile de dire qu’il était un prophète, d’ailleurs il aurait détesté cette idée d’être un prophète. Ca veut dire quoi être un prophète ? ça veut dire que tu peux voir plus clairement le temps présent, sans idées reçues, et ça c’était vraiment lui.

Nota perso : La Société du Spectacle, livre de Guy Debord, a été édité pour la première fois, le 14 novembre 1967… Eh oui !

- d'Ed Ruscha : en 1968, Lewis Baltz découvre le petit livre Twentysix Gasoline Stations, paru en avril 1963, d’Ed Ruscha… livre qui sera refusé par la Library of Congress.
L’approche de Ruscha, à travers ses Twentysix Gasoline Stations me parut valider ce à quoi j’aspirais personnellement - une photographie "degré zéro".

De son côté Ed Ruscha nous dit ceci en lien avec le désert : Même quand la civilisation empiète sur le désert, il reste beau. Je viens d’acheter une photographie de Lewis Baltz : on y voit une canette de bière dans le désert, totalement explosée par une balle de fusil. Cette image n’a pas une beauté conventionnelle, mais elle m’évoque le désert, et donc je l’aime. On peut faire du stop dans le désert et tomber sur un frigo totalement détruit et carbonisé : il y a de la beauté dans cette image. Le laid, en revanche, ce sont tous ces magasins comme Home Depot qui poussent tels des champignons dans les villes du désert. Vous ne m’y verrez jamais. Si vous me cherchez, n’allez pas à Home Depot !

- au sujet de Robert Adams… un ami. Lewis Baltz : quand j’ai vu le travail de Robert Adams au moment de l’exposition New Topographics, j’ai vraiment été conforté dans mes intentions, je ne suis pas seul, ai-je pensé.

Bien sûr, parmi les auteurs, il y a aussi Jacques Derrida, dont je recommande le livre La carte postale : de Socrate à Freud et au-delà paru chez Flammarion en 1980

 
Jacques Derrida - La carte postale : de Socrate à Freud et au-delà
(ISBN 2-08-212516-5)

Et bien d’autres auteurs.

Lewis Baltz et le Getty Museum à Los Angeles

Le 28 août 2013 est une date importante pour Lewis Baltz, les chercheurs en art et les photographes : The Getty Research Institute acquiert toutes les archives photographiques de Lewis Baltz. Dès que l'ensemble sera décrypté et classé, il sera mis à disposition du public et des chercheurs. A cela s'ajoute le testament photographique laissé chez Steidl en 2010, en un coffret avec 10 volumes de son travail sur le paysage.

Archivage… ai-je dit archivage ? :

A ce sujet, les USA donnent le ton :

Robert Adams est archivé à la Yale University Gallery.

Garry Winogrand est archivé à Tucson, au Center for Creative Photography / The University of Arizona, avec 20000 tirages de travail et planches contact, 100 000 négatifs et 30 500 diapos. Sont ainsi protégés à Tucson, parmi 2000 photographes, des auteurs comme Ansel Adams, Frederick Sommer, Edward Weston, Aaron Sisking, Harry Callahan, Carleton E. Watkins, Walker Evans etc…

Lewis Baltz est maintenant archivé au Getty Museum à Los Angeles.

Même Bill Gates, patron de Microsoft, s’est fait creuser, en 1998, une montagne qui lui a été cédée par la Iron Mountain Inc. pour 39 millions de dollars. Pour y mettre quoi ? Les archives photographiques Bettmann et Sygma sous le label Corbis. 15 millions de documents dès sa création. Où donc ? En Pennsylvanie, à 1 heure de Pittsburg.

Pourquoi un tel antre dans une montagne ? pour sa climatisation naturelle. Comme le précise Wilhelm Imaging Research, certains documents nécessitent même une température négative. D’après Henry Wilhelm, un Kodachrome peut rester stable 32 000 années durant, si ce film est stocké à une température de 0°F (= -17,7°C).

Et la France dans ce domaine ? L’abandon est le terme qui convient. Ceux qui ont un peu d’argent, se font une Fondation, comme la Fondation Henri Cartier-Bresson, pour échapper à la déliquescence étatique.

Voilà !

C’est donc le chemin artistique de Lewis Baltz vu à travers le regard d’un de ses anciens élèves.

Bernard Birsinger Photographe.

 

   

Notes

(1) Oral history interview with Lewis Baltz, 2009 November 15-17
http://www.aaa.si.edu/collections/interviews/oral-history-interview-lewis-baltz-15758

(2) George N. Barnard : Photographer of Sherman's Campaign

 

(3) Examples: The Making of 40 Photographs

 

 

   

dernière modification de cet article : 2015

 

 

 

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