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le photographe

Liu Bolin

1973 Né dans la province de Shandong, Chine
1995 Diplômé Collège de Shandong Arts
en sculpture
2001 Diplômé de l'Académie Centrale
des Beaux-Arts de Pékin
http://www.liubolinart.com
 

 

 

Un grand merci
à Georges Laloire
pour sa relecture attentive

 

Liu Bolin : l'art du camouflage

par Henri Peyre

 

Liu Bolin est un photographe chinois, né dans la province de Shandong en 1973. Il est diplômé de l'Ecole des Beaux-Arts de Beijing (Pékin) en 2001. Il connaît rapidement une célébrité internationale grâce à sa série Hiding in the City (Se cacher dans la ville - 2005) dans laquelle il se fait photographier dans des performances le présentant en "Homme Invisible".

Issu de la génération qui succède à la Révolution Culturelle, élevé dans le boom économique et la stabilité politique chinoise récente, Liu Bolin fait partie d'une génération particulièrement sensible à l'énorme mouvement de transformation sociale et économique du pays, à la mutation forcenée de ses paysages et à l'impuissance de l'individu par rapport à ces événements dont l'échelle le dépasse.

La destruction en novembre 2005 par le gouvernement chinois du village artistique de Suo Jia Cun  où il avait son atelier, au moment où il crée sa série Hiding à New York, fait penser que Liu a pu décider d'utiliser son art comme un moyen de protestation silencieuse pour attirer l'attention sur le manque de protection des artistes chinois de la part de leur gouvernement.

L'analyse des images de Liu Bolin permet de mieux cerner le propos du photographe et son positionnement par rapport aux puissances qui l'entourent.

Point de vue photographique et truc d'escroc

A la base la technique utilisée a été déjà abondamment popularisée par le travail du français Georges Rousse(1) : il est réalisé une installation visible et compréhensible d'un point de vue unique. Sur ce point de vue est installé l'appareil photographique, et la photographie est prise. Dans les deux cas on se sert de la peinture, chez Rousse plutôt pour créer des volumes virtuels dans l'espace, avec une inspiration qui a tendance à partir de milieux désaffectés pour monter, dans l'esprit de la Villa Medicis, à des apparitions dans l'esprit de la Renaissance ; chez Liu Bolin on irait plutôt dans le sens de la descente : on part de vues qui auraient du grandiose, représenteraient des lieux politiques ou sociaux d'une échelle plutôt supérieure à celle de l'homme et en introduisant un petit homme quasiment invisible mais repérable, on réduit à rien la grandeur de l'endroit en la désavouant par la présence de cet invité surprise, identique à lui-même d'une vue à l'autre.

La technique utilisée est celle de l'escroc, classique et fort bien décrite par Stefan Zweig dans Révélation Inattendue d'un métier(2) : la base du savoir-faire de l'escroc consiste à se placer devant quelque chose qui accapare l'attention de la victime tandis qu'il opère. Ici Liu Bolin se place systématiquement devant un fond d'une grande puissance : tag géant, référence culturelle forte, monument célèbre, tout objet immédiatement identifiable par le spectateur, compréhensible et absolument lisible du premier coup. Puis on profite de l'invisibilité conférée par cette univocité du sujet pour y glisser silencieusement un personnage qui n'a rien à voir avec la scène, et engendrer de fait chez le spectateur la stupeur d'une lente découverte. Au final, le spectateur doit admettre qu'il a été floué, salue la façon dont il a été joué, retrouve avec plaisir d'image en image un mécanisme connu et rassurant et applaudit à la virtuosité renouvelée de l'artiste. Le plaisir esthétique chez le spectateur est fondé sur la perception du changement de son propre regard sur ce qui est montré(3).

Photographie après photographie, l'homme invisible parasite les lieux symboliques de la série : il montre une obstination têtue à être toujours là, identique à lui-même, toujours silencieux et fermé, indifférent semble-t-il à la pression exercée par la force du contexte. Il est la figure du silence au milieu de ce qui hurle. Celui qui ne veut pas se faire voir posé devant ce qui, justement, veut se faire voir.

L'inspiration est populaire, c'est celle de l'art de la rue, du déguisement et du camouflage, équivalent inversé du classique personnage voilé de blanc qui joue dans les centre-ville à être une statue : il joue lui à n'être rien. Le lieu symbolique est tiré vers le bas par un acteur qui montre sa virtuosité(4) en faisant semblant à chaque fois de s'y fondre. Mais la fixité même de ce jeu d'une image à l'autre, complètement indifférente au lieu, finit par avoir, aux yeux du spectateur devenu complice, une présence hurlante. Le petit bonhomme peint relève ainsi de la figure contemporaine de l'idiot(5) qui dénonce, par l'innocence et la fixité domestique de ses préoccupations, la prétention au sérieux du sens du lieu dans lequel il est projeté. Même si le registre est celui de la rue, il n'a pas du tag le penchant à l'appropriation virulente. Il avance masqué et nous met dans son jeu.

 


© Liu Bolin - Hiding in New York n° 6 - Intrepid, 112.5 x 150 cm - 2012

 


© Liu Bolin - Ponte Sant’Angelo, Roma - 90 x 120cm - 2012


© Liu Bolin - Tempio di Apollo, Pompei - 90 x 120 cm - 2012

 


© Liu Bolin - Via della Fortuna, Pompei - 90x120 cm - 2012

 


© Liu Bolin - Biblioteca Capitolare - 90 x 120 cm - 2012

 


© Liu Bolin - Hiding in the City n°99 - Three Goddesses - 118 x 150 cm - 2011

 


© Liu Bolin - Hiding in the City - Vegetables - 112.5 x 150 cm - 2011

 


© Liu Bolin - Hidding in the City - n°98 Info-port - 2011

 


© Liu Bolin - Hiding in New-York n°4 Ground Zero - 2011

 


© Liu Bolin - Hiding in New-York n°1 - Wall-Street bull - 2011


© Liu Bolin - Beijing Magazine Rack -  118.8 x 150 cm - 2011

 


© Liu Bolin - Hiding in the City n°91 - Great Wall - 100 x 150 cm - 2010

 


© Liu Bolin - Hiding in the City No. 89 - Forbidden City - 100 x 150 cm - 2010

 


© Liu Bolin - Dragon Series Panel 3 of 9 - 118 x 150 cm - 2010

 

     
     
     

l'auteur de l'article

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
webmaster de galerie-photo
professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes de 2002 à 2005

Formation : ingénieur IBM
et ancien élève des Beaux-Arts de Paris

Phonem
28 rue de la Madeleine
30000 Nimes
phonem.productivite@(ntispam)gmail.com
www.photographie-peinture.com
[acheter des oeuvres sur
www.nature-morte.com]



Organise
des stages photographiques
Exposition en cours :
Galerie La Quincaillerie, Barjac

 
 

Dans la célèbre série Hiden in the city de Liu Bolin, il nous semble qu'il existe toutefois quelques figures plus anciennes que celles présentées jusqu'ici dans cet article (les photographies le plus récentes sont en tête d'article) et particulièrement intéressantes par la distance qu'elles entretiennent avec le ton général du travail actuel du photographe.

Ces figures n'opposent pas, comme les précédentes, une grande puissance à caractère social ou à contenu culturel fort, un message collectif écrasant à un individu figé, passif et insensible au contexte. Elles mettent au contraire en face du personnage des individus plutôt que des messages sociaux ; Liu Bolin y entreprend d'une vue à l'autre des mouvements et ne témoigne donc plus de la passivité naturelle à laquelle ses photographies plus récentes nous avaient habitués.

Dans ces deux premières photographies datant de 2006, Liu est opposé à un personnage qui représente encore une force sociale, l'autorité sociale de terrain. Mais en se faisant humaine cette force sociale a déjà perdu énormément de sa démesure :


Liu Bolin - Hiden in the City n°17
peoples-policeman-photograph, 160x100 cm - 2006

Le personnage de Liu se modifie d'une pose à l'autre : le voilà presque en mouvement... fait incroyable même : le policier, plus petit, n'arrivera peut-être pas à maintenir en place ce fuyant rêve d'homme ; le rapport de force est désormais inversé :


Liu Bolin - Hiden in the City n°16
Civilian and policeman photograph, 60x100cm - 2006

Nous sommes donc loin de l'esprit des séries postérieures. Le personnage de Liu semble ici faire plus que de la résistance passive. En face de gens ordinaires il semble d'une nature différente, et pas forcément moins puissante.

Eclairons cette interprétation d'une autre photographie :


Liu Bolin - Hiden in the City n°12
The girl photograph, 160x101cm

Ici Liu semble être avec une amie, une amie qui l'enlace et lui veut du bien, pas un représentant de forces sociales supérieures donc. Mais en dépit des geste faits, la différence de nature entre les personnages comme le regard lancé par la fille à l'objectif photographique mettent en valeur l'impuissance désespérée à attraper. Une interprétation pessimiste est encore possible : l'union des êtres pourrait au fond ressortir de la même contrainte exercée par les forces sociales dans les photographies récentes ou par le policier à l'entrée de cette série plus ancienne : on veut attraper Liu et, passivement, Liu ne se laisse pas faire.

Examinons une image supplémentaire pour en avoir le cœur net :


Liu Bolin - Hiden in the City n°11
The girl photograph, 160x101cm, 2006

Le tableau ici est assez différent. Cette fois c'est Liu qui veut attraper et la fille n'en a pas l'air malheureuse. Pour la première fois depuis le début de notre présentation le rapport de force est inversé et Liu ne fait pas de la résistance ; au contraire, il est agissant. La perception de la différence de nature entre les deux êtres oblige toutefois le spectateur à rester pessimiste sur le succès d'une étreinte pourtant librement consentie.


Liu Bolin - Hiden in the City n°10
Boyfriend photograph - 160x82,5cm - 2006

Dans ces deux dernières photographies où Liu est de nouveau à la fois celui qui est saisi et est celui qui saisit, où la légende annonce l'amitié entre les deux hommes et donc à priori efface toute spéculation sur la volonté ou pas de Liu d'échapper à un tiers, où on peut donc croire à l'égalité entre les deux acteurs de la photographie, il reste finalement une seule idée forte : la nature de Liu Bolin est différente, et en dépit des gestes et des apparences, l'appartenance de Liu au réel risque de ne jamais aboutir, même si Liu tente aussi d'y participer.

La compréhension de cet ultime message fonde la valeur universelle de la photographie de Liu Bolin et explique un succès mondial qui ne doit pas qu'au tour de prestidigitation ou à une symbolique de la résistance de l'homme seul à la pression politique et sociale, symbolique qui, il est vrai, s'est renforcée dans les séries récentes.

Liu Bolin met finalement avant tout en scène la condition humaine dans l'éternelle solitude et l'éternelle impuissance de l'être au monde. Les séries plus récentes n'en sont qu'une manifestation certes plus spécialisée en ce qui concerne l'aspect social, voire politique... mais le message de fond n'a que peu changé, et il est toujours aussi universel.

Ce qui a changé le plus chez Liu est probablement la position du personnage, à l'évidence devenu plus passif et résigné : il a été contaminé par la figure de l'idiotisme longtemps chère à l'art contemporain d'Occident, volontiers destructif et ricaneur, en affrontant non plus des personnages isolés comme dans les photographies de 2006, mais des lieux à haute puissance sociale. Autrefois la cause était difficile pour notre personnage invisible, le problème de nature semblait encore avoir quelque chance d'être réglé à taille humaine. Mais aujourd'hui le petit homme invisible affronte les puissances supérieures des conventions politiques, culturelles et sociales. Il ne fait plus le poids et ne peut que témoigner passivement de son impuissance. On regrettera donc peut être la finesse d'évocation des images de 2006, où les forces en présence semblaient encore en balance. La lisibilité de l'opposition société contre individu isolé de 2012 fait par contre des images de Liu Bolin un produit rôdé et simple à lire, avec une opposition franche qui marche bien et emporte d'emblée la conviction.

 

 


Liu Bolin - Hiden in the City n°9
Boyfriend photograph, 160x82,5cm - 2006

 

Notes

(1) Voir sur ce site : Une brève présentation du travail de Georges Rousse
http://www.galerie-photo.com/georges-rousse-une-image.html

(2) Révélation inattendue d'un métier est une nouvelle de l'écrivain autrichien Stefan Zweig, publié pour la première fois en France en 1935.
Résumé (source : Wikipedia) : Avril 1931, à Paris. Sur un ton autobiographique, le narrateur, écrivain de retour de voyage, raconte comment, s'étant assis à la terrasse d'un café boulevard de Strasbourg, il découvre les activités d'un étrange personnage. Le soupçonnant tout d'abord d'être un inspecteur de police, il comprend finalement qu'il s'agit d'un pickpocket. Il suit ce dernier dans ses activités, compatissant à ses peines, quoique révolté par son forfait à l'encontre d'une pauvre femme. Compréhensif en voyant la difficile condition de ce bandit, il va jusqu'à se glisser avec lui aux enchères de l'Hôtel Drouot, mais c'est finalement le narrateur que le pickpocket prend pour cible. Démasqué, le narrateur lui fait grâce, conscient des sommes de courage dont doit faire preuve le malfaisant.

(3) Voir, sur ce site notre article sur la Mécanique Esthétique de l'Image
http://www.galerie-photo.com/mecanique-esthetique-image.html

(4) Une vidéo montre la complexité des préparatifs de plusieurs photographies de Liu Bolin :
How does Liu Bolin Make Himself Invisible? (2:46)
Autre vidéo où l'on voit Liu Bolin orchestrer les opérations à New York
(l'auteur y utilise un Hasselblad numérique)
http://www.freshnessmag.com/2012/04/04/jr-x-liu-bolin-elizabeth-street-artwork-behind-the-scenes-video/

(5) Sur l'idiotie voir sur ce site l'article :
Notes de lecture : l'idiotie, de Jean-Yves Jouannais
http://www.galerie-photo.com/l_idiotie.html

 

Autres images du travail de Liu Bolin visible en :
http://ekfineart.com/artist/Liu_Bolin/works/#4083

 

 

dernière modification de cet article : 2013

 

     

 

tous les textes sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs
pour toute remarque concernant les articles, merci de contacter henri.peyre@(ntispam)phonem.fr

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