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l'auteur
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Jean-Lou Tournay
Né en 1973
enseigne la philosophie
au lycée d'Issoudun.
2 rue des minimes
36100 ISSOUDUN
02.54.03.26.69
jl.tournay@wanadoo.fr
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Merleau-Ponty
La photographie absente
par Jean-Lou Tournay
Merleau-Ponty n’a jamais véritablement écrit sur la
photographie. Une telle absence peut paraître paradoxale chez un penseur
qui interrogea tout au long de son oeuvre le problème de la perception
(et en particulier celui de la vision), reprenant sans cesse et à
nouveaux frais une méditation par laquelle il espérait pouvoir percer
toujours davantage le mystère de notre familiarité avec le monde. On
peut dire que tout le travail de Merleau-Ponty visait à « conduire à
l’expression » l’être même de cette réalité à laquelle nous appartenons
et qui cependant semble s’offrir à nous comme un spectacle.
C’est en cherchant à inventer cette philosophie qui pourrait rendre
compte de notre être au monde que Merleau-Ponty va pouvoir instaurer un
dialogue avec le monde des arts. La peinture (et en particulier l’œuvre
de Cézanne) est sans aucun doute sa référence privilégiée, celle à
laquelle il se rapporte sans cesse ; mais de belles pages sont également
écrites sur le cinéma et la littérature, et si la musique tient si peu
de place dans son œuvre, c’est parce qu’il juge « évidente » la manière
dont cette dernière peut venir illustrer ses propres thèses. La photographie, quant à
elle, demeure absente ; et lorsque d’aventure il lui arrive d’être
convoquée, c’est toujours pour être mise en accusation et opposée à ces
autres formes d’art qui, elles, savent ouvrir un chemin vers le monde
vécu. La photographie semble être toujours l’objet d’un soupçon, comme
si elle se faisait complice d’une manière de voir le monde ignorant la
relation vivante de l’homme à ce monde, comme si elle ne
présentait que des images incapables de se laisser habiter par un
regard. Les raisons d’un tel discrédit se laissent aisément entrevoir :
la musique est avant tout un objet temporel (la mélodie, par exemple,
correspond parfaitement à ce que nous appellerons plus loin une forme)
et ne peut sombrer dans les travers d’une imitation naïve et stérile de
la réalité ; la peinture se joue de la perspective, des couleurs, des
formes et contours des objets, en ce sens (et c’est ce que nous
tenterons d’expliquer) elle consiste en une exploration du monde vécu ;
la littérature peut exprimer le sens latent de certaines situations, non
par un discours théorique, mais en attribuant aux mots la tâche de
porter à son plus haut degré d’existence ce qui est depuis toujours déjà
là ;
enfin, le film cinématographique possède une dimension temporelle qui le
rend à même d’exprimer le mouvement propre au monde de la vie.
Rien de tout cela dans la photographie. L’image photographique, figée,
échappant au temps, portant la marque d’un mécanisme et non d’un regard
vivant, nous met en présence d’une vision qui survolerait le monde
plutôt qu’elle ne l’habiterait, qui glisserait sur la réalité sans
jamais parvenir à prendre prise. La photographie serait donc l’analogue
artistique de ce que Merleau-Ponty appelle les « pensées de survol » –
pensées pour lesquelles l’homme est soit face au monde, soit
condition de possibilité du monde, mais jamais réellement au
monde et encore moins du monde. C’est contre ces pensées de
survol que Merleau-Ponty cherche à construire sa propre philosophie,
et s’il accorde une telle importance à certaines formes de création
artistique, c’est parce qu’il croit y percevoir comme l’écho de son
propre discours.
Ce statut d’exception accordé à la photographie
peut nous laisser aujourd’hui dubitatifs, comme si l’analyse de
Merleau-Ponty restait prisonnière des préjugés d’une époque peinant à
accorder le statut d’œuvre d’art à la photographie, la réduisant ainsi à
n’être qu’un procédé de duplication mécanique de la réalité (et
Merleau-Ponty s’inscrit peut-être ici dans une tradition initiée par
Baudelaire). La mise en question de cette analyse passe donc par un
retour sur les conceptions merleau-pontiennes en matière de création
artistique. Il s’agit ici de savoir si l’analyse phénoménologique de
l’œuvre d’art peut également s’appliquer à la photographie.
C’est avant tout à la philosophie cartésienne que
Merleau-Ponty cherche à s’opposer. La vision cartésienne du monde se
caractérise par un souci de clarté. Descartes veut chasser de la réalité
toute forme d’ambiguïté, et pour ce faire, tente de soumettre le monde à
une analyse qui ne s’achèverait que dans la reconnaissance d’éléments
simples, clairs et distincts. Ainsi, pour Descartes il n’existe dans le
monde que deux types d’être, deux « substances » fondamentales différant
par essence : la substance étendue (res extensa) – dont relève
tout ce qui se donne à moi sur le mode de la sensation, à savoir non
seulement les choses qui m’entourent, mais également mon propre corps –
et la substance pensante (res cogitans), cet être « dont toute
l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui, pour être, n’a
besoin d’aucun lieu, ni ne dépend d’aucune chose matérielle ».
De cette dichotomie entre les deux substances (la chose qui pense sans
pour cela avoir besoin d’occuper un espace et la chose étendue mais
incapable de penser) découlent deux autres distinctions : celle du sujet
(l’être que je suis) et de l’objet (l’être qui n’est pas moi mais me
fait face), celle de l’âme et du corps. Descartes lui-même reconnaîtra
les difficultés à dépasser ces distinctions une fois admises, et l’on
peut dire qu’une bonne part de la philosophie post-cartésienne
consistera à retrouver le lien perdu entre le sujet et l’objet, l’esprit
et le corps, l’homme et le monde (et c’est entre autre par une meilleure
compréhension du statut du corps propre que les philosophes tenteront de
rétablir ce lien).
Cette conception analytique du monde est
précisément ce que récuse Merleau-Ponty. La manière dont Descartes
appréhende le problème du monde revient, selon Merleau-Ponty, à
substituer l’analyse au réel, le concept au vécu. Pour Merleau-Ponty, il
s’agit de sortir du cartésianisme en formulant « une expérience du
monde, un contact avec le monde qui précède toute pensée sur le
monde ». Alors que Descartes part
d’une évidence logique (le cogito, « Je pense, donc je suis », mon
existence propre étant la seule réalité dont je ne peux en aucun cas
douter – contrairement à la réalité de l’objet qui semble par certains
aspects aussi fragile que nos songes), Merleau-Ponty part d’une évidence
sensible : celle de notre être au monde. Descartes mettait en doute
l’existence du monde, Merleau-Ponty au contraire s’appuie sur l’évidence
de sa présence – évidence qu’il nomme « foi perceptive »
et qui ne saurait être niée que par un artifice intellectuel. Il ne s’agit
alors pas pour Merleau-Ponty d’assurer l’existence du monde à partir de
celle du moi (comme cherche à le faire Descartes), pas plus que de le
déduire de conditions de possibilité subjectives, il s’agit de
comprendre le sens d’être de ce monde. Descartes se demande si
le monde existe, Merleau-Ponty cherche à comprendre ce que signifie
exister pour le monde. La problématique merleau-pontienne se
formulerait donc de la manière suivante : comment comprendre ce lien
originaire qui m’unit au monde et que la réflexion m’amène à ignorer, à
étouffer sous d’acrobatiques constructions intellectuelles ? Je ne peux
m’interroger sur l’être du monde que si je reconnais que je suis taillé
dans la même étoffe que lui, fait de la même chair, que si j’admets que
j’en suis.
On comprend dès lors l’importance que Merleau-Ponty
accorde à la perception : c’est bien par la perception que l’être du
monde se donne à moi et l’être que je suis ne peut se définir autrement
que comme un être susceptible de percevoir un monde, un être pour qui
il y a un monde. Dans une perspective ouverte par Husserl, Merleau-Ponty cherche
donc à revenir, en-deçà de toute construction théorétique (qu’elle soit
philosophique ou scientifique), au monde perçu, à ce « monde de la vie »
qui se donne immédiatement à nous – et c’est précisément dans cette
perspective que la philosophie peut croiser le chemin de l’art.
Cet être « brut », « sauvage », comme le dira Merleau-Ponty dans ses
travaux les plus tardifs, représente le fond originaire et archaïque à
partir duquel toutes les dimensions culturelles de l’existence humaine
vont pouvoir se constituer et prendre sens. Se dessine ici une constante
de la philosophie de Merleau-Ponty : le monde n’est pas – et ce bien que
je sois parfois tenté de le penser – un spectacle auquel je serais
étranger, pas plus qu’il n’est une réalité que je produirais ou dont il
faudrait chercher les conditions de possibilité dans ma pure
subjectivité ; mais le monde est à penser avant tout comme une dette que
je dois assumer (et l’existence humaine n’est autre que le mouvement de
reprise par lequel l’homme assume cette dette). Le monde est ce qui
m’est donné et me précède, ce qui est depuis toujours déjà là et que je
ne peux en aucun cas nier ou refuser – dans la mesure où nier l’être du
monde reviendrait à nier mon être propre. Merleau-Ponty utilisera à
plusieurs reprises la métaphore de la naissance pour penser la manière
dont l’homme se rapporte au monde : naissance est le mouvement par
lequel l’homme se voit imposer une corporéité, une nature, une
histoire ; mais naissance également le mouvement par lequel l’homme
s’ouvre au monde en lui donnant un sens et en lui imposant ses projets.
L’homme naît du
monde en même temps qu’il naît au monde. Il y a donc une relation
dialectique entre l’homme et le monde – relation qui s’incarne avant
tout dans la perception. Comprendre la perception c’est donc se donner
les moyens de comprendre le rapport dialectique entre l’homme et le
monde.
Quelques principes de la Théorie de la Forme
C’est à la théorie de la forme que Merleau-Ponty
doit les grandes idées orientant sa philosophie de la perception.
Dans la première partie de la conférence donnée à l’Institut des hautes
études cinématographiques, le 13 mars 1945,
Merleau-Ponty développe de manière particulièrement éclairante les
grands principes de cette théorie. Mais avant tout, il convient de
signaler que la théorie de la Forme entend rompre avec deux conceptions
classiques de la perception dont nous exposerons rapidement les grandes
lignes:
·
La conception empiriste :
Pour les
empiristes, la conscience enregistre des données toujours réductibles à
des « sensations pures » qu’il serait possible d’isoler les unes des
autres – on dit alors que les sensations sont les « atomes » de la
perception. Ainsi, la perception de la rose qui se trouve devant moi ne
serait que l’agrégation de « sensations pures » d’ordre visuel, tactile,
olfactif, qu’il serait toujours possible de retrouver par analyse
(percevoir une rose ce n’est en dernière instance que percevoir du
« rouge », du « vert », un parfum particulier, etc.). Cependant, une
telle conception pose au moins deux problèmes :
Avant tout, il est possible de remarquer que l’idée
même de sensation pure peut laisser perplexe : qu’est-ce que le « rouge
en soi » ? Le lisse « pur et absolu » ? De telles expressions ne peuvent
renvoyer qu’à des abstractions.
Dans la réalité, un même objet s’adresse toujours à plusieurs sens à la
fois : ce que je vois ne comporte pas seulement une couleur, mais
toujours également une texture que je perçois déjà dans ma vision
(nous reviendrons plus longuement sur ce point). Même les objets sonores
parlent souvent à plusieurs de nos sens en même temps : ne parle-t-on
pas de sonorités colorées, chaudes ou froides ? Il n’a pas fallu
attendre Messiaen pour comprendre que les sons pouvaient être porteurs
de données visuelles ou tactiles.
Mais de manière encore plus fondamentale, la
conception empiriste de la perception reste incapable d’expliquer la
correspondance entre les différentes données sensibles. Comme nous
venons de le remarquer, notre expérience quotidienne –
appuyée en cela par le langage courant – nous le montre bien : une
donnée visuelle par exemple, peut très souvent susciter une résonance
dans d’autres domaines sensibles. Ainsi, la pêche que nous voyons trop
verte exprime déjà la dureté de sa chair ; de même, l’aspect visuel d’un
tissu nous renseigne déjà sur la légèreté ou la douceur de sa matière.
Comment expliquer de telles correspondances ? Pour les empiristes, seule
l’habitude nous permet d’établir ce type d’associations. Ainsi, ce
serait grâce à l’habitude que je suis susceptible, par la simple vision
de la couleur dorée du miel, d’anticiper sa saveur sucrée. Mon histoire
m’a permis d’établir certaines associations qui me permettent de
dépasser le présent, d’extrapoler à partir des données sensibles
actuelles. Mais l’empirisme présuppose ici ce qu’il cherche à expliquer.
En effet, j’associe aujourd’hui le doré au sucré, mais mon expérience
m’a permis de rencontrer d’autres types d’associations : la couleur
dorée peut aussi bien être associée au parfum d’olive contenu dans
l’huile, ou encore à l’amertume de la bière ; tout ce qui est doré n’est
pas nécessairement sucré. Pour que je puisse associer le sucré au doré
du miel, il faut que j’aie lu dans celui-ci l’autorisation de le faire,
autrement dit, il faut que cette couleur dorée n’ait pas été perçue
comme « doré en soi » pur et absolu, mais comme « doré à la manière du
miel », c’est-à-dire contenant déjà, a priori, la saveur sucrée.
Ainsi, on peut dire que la douceur ne pourrait être associée à la
couleur et à la viscosité du miel si elle ne s’y trouvait déjà –
et c’est ce que mettra en évidence la théorie de la Forme.
·
La conception intellectualiste
Le point commun avec la théorie empiriste réside
dans le fait qu’ici encore, la perception n’est qu’une mosaïque de
sensations ; elle peut donc toujours être analysée et réduite à un
agrégat de sensations pures. Seul diffère le principe qui permet
d’assembler les atomes de cette perception. Pour les empiristes, comme
nous l’avons vu, il s’agissait de l’habitude. Pour les partisans de la
conception intellectualiste, il s’agira de l’entendement. Il est
possible de voir en Descartes l’un des initiateurs de cette conception,
et c’est dans la célèbre analyse du « morceau de cire » que le
philosophe synthétise ses vues sur la perception.
Le morceau de cire qui est devant moi m’apparaît à travers un certain
nombre de données sensibles : « il n’a pas encore perdu la douceur du
miel qu’il contenait, il retient encore quelque chose de l’odeur des
fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur,
sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le
frappez, il rendra quelque son ».
Cependant, ces qualités sensibles sont éphémères, il suffit en effet
d’approcher la cire d’une source de chaleur pour qu’elles disparaissent
ou se transforment. Il s’agit alors de savoir ce qui me permet de
reconnaître la cire comme étant toujours identique à elle-même malgré
toutes ces transformations sensibles. Selon Descartes, je ne peux
prendre conscience de l’identité de la cire que parce que cette dernière
ne réside ni dans la forme, ni dans la solidité, ni dans l’odeur… La
cire est en quelque sorte au-delà de ces qualités sensibles, dans une
substance susceptible de toutes les recevoir et que seul mon entendement
peut concevoir. Il est donc abusif de dire que je vois la même
cire malgré ses transformations formelles ; à proprement parler, je ne
vois pas la même cire, mais je juge qu’au-delà des
différentes formes sensibles prises par la cire, cette dernière est
restée la même. La conclusion de Descartes sur ce point est éclairante :
je connais la cire par une « inspection de l’esprit » davantage que par
« la vision des yeux ». Et Descartes de poursuivre par une analogie : «
[je] regarde d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue
desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de
même que je dis que je vois
de la cire ; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux
et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints
qui ne se remuent que par ressorts ? Mais je juge que ce sont de
vrais hommes ; et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger
qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux ». Percevoir pour
Descartes, c’est avant tout juger, reconnaître par l’entendement
l’identité des objets sous leur apparence sensible. C’est ce qui fera
dire à Merleau-Ponty que pour la philosophie classique issue du
cartésianisme, la perception est « un commencement de science ».
Merleau-Ponty cherchera à renverser cette formule : il ne s’agit pas de
vouloir retrouver dans la perception les éléments constitutifs du savoir
scientifique (le jugement, la réflexion, l’entendement), mais plutôt de
savoir comment la science a pu se développer sur le fond d’un rapport
non-conceptuel et non-réfléchi au monde : sur le fond du monde de la
vie, du monde perçu.
Les théories empiriste et intellectualiste
réduisent les données sensibles à n’être que des signes dont la
signification serait donnée soit par l’habitude, soit par le jugement. Ainsi, la couleur dorée
du miel est le signe de son goût sucré, la signification de ce que je
vois m’est donnée par l’habitude, cette dernière me permet d’associer à
la couleur une donnée sensible qui lui est étrangère. Les chapeaux que
je vois se déplacer sous ma fenêtre sont les signes de la présence des
passants : ici c’est par l’entendement qu’il est possible de décrypter,
d’interpréter les données sensibles. Grâce aux apports de la
Gestalttheorie, Merleau-Ponty cherchera à penser les données sensibles
comme immédiatement signifiantes.
La Forme est un objet de perception possédant une signification
inhérente. Chaque élément de la Forme prend sens du fait de sa
participation même à cette Forme. Ce qui est perçu se donne toujours
immédiatement comme perçu « à la manière de… ». Le miel n’est pas
seulement doré, il est doré « à la manière du miel ». On peut ici
considérer que dans une certaine mesure, les objets nous apparaissent
comme porteurs d’un style. Percevoir le miel, c’est percevoir un style,
une manière d’être au monde.
Chaque élément perçu est immédiatement signifiant parce qu’il est
porteur d’un style.
Nous pouvons maintenant formuler en quelques points
ce que Merleau-Ponty retiendra de la Gestalttheorie :
·
Le primat du tout sur la partie. Notre perception est
avant tout perception de Formes, c’est-à-dire de totalités, d’ensembles
organisés en systèmes à l’intérieur desquels la modification d’un
élément viendra rompre ou modifier l’équilibre du tout. L’attention
portée à tel élément particulier est toujours seconde par rapport à la
perception de la totalité. Pour étayer cette
conception, Merleau-Ponty n’hésite pas à s’approprier les conclusions de
certains travaux de la « nouvelle psychologie ». Par exemple, le fait
que la perception de l’enfant s’attache avant tout à l’attitude, à
l’allure globale de sa mère – à son « style » – et ne se porte que plus
tard sur les caractéristiques particulières de sa physionomie lui permet
d’insister sur le caractère originaire et archaïque de la perception des
totalités. De même, la référence
aux célèbres expériences des « figures réversibles » lui permet
d’expliquer que le champ perceptif est toujours organisé et hiérarchisé
selon la structure figure/fond : quel que soit ce que je crois voir dans
le dessin, par exemple un vase ou au contraire deux visages face à face,
je ne peux voir quelque chose qu’au prix d’une organisation du champ
perceptif qui me fait apparaître tel trait du dessin comme élément de la
figure et tel autre comme constitutif du fond.
Nous pouvons maintenant risquer une définition : ce que l’on nomme
Forme ou Gestalt, n’est en réalité que le système composé
par une figure se détachant sur un fond (Merleau-Ponty restera tout au
long de son œuvre fidèle à cette manière de concevoir le Forme) ; c’est
sur ces Formes que porte notre perception originaire et c’est par elles
que les éléments perçus peuvent prendre sens. Dire que les Formes sont
les objets archaïques de notre perception revient à dire que nous
percevons avant tout des relations, des rapports, des différences.
·
Le rapport d’expression réciproque entre les différentes
séries sensibles. Un objet perçu ne s’adresse jamais à un unique
sens. Comme nous l’avons vu, une donnée sensible peut très souvent
exprimer une autre donnée appartenant à une série différente (une donnée
visuelle peut exprimer un élément tactile, gustatif, etc.). Ce phénomène
que les théories de la perception classiques cherchaient à expliquer de
manière peu convaincante devient compréhensible dès lors que l’on
considère l’objet comme une totalité s’adressant à une autre totalité –
à savoir le corps.
L’objet n’est pas une collection d’éléments sensibles étrangers les uns
aux autres, il est une totalité s’exprimant à chaque fois de manière
différente : le miel est totalement dans le doré ou le sucré,
précisément parce qu’il ne s’agit pas du doré en soi, mais du doré à la
manière du miel.
Pas plus qu’il ne le fait imaginer ou comprendre, le doré ne suggère pas
le sucré mais il le montre, il le fait exister de manière visuelle.
·
La place du corps propre. La manière dont le champ
perceptif s’organise ainsi que celle dont les objets sont perçus renvoie
sans cesse à la position de mon corps dans le monde. Si je suis capable
de percevoir la permanence des couleurs malgré les modifications de
l’éclairage, ce n’est pas grâce à une correction intellectuelle de mes
sensations, mais c’est parce que mon corps est placé dans une situation
qui me permet de reconnaître la lumière comme « éclairage assignant
immédiatement à l’objet sa vraie couleur ».
La situation de mon corps, la manière dont il investit le champ
perceptif est constitutive du sens de ce qui est perçu.
Tout se passe comme s’il existait un rapport dialectique entre mon corps
et les choses : mon corps prend place dans un monde qui lui préexiste,
ses déplacements ainsi que l’orientation de ses mouvements dépendent au
moins partiellement de la position des objets qu’il cherche à saisir,
éviter, déplacer, et auxquels il se mesure sans cesse ; mais à
l’inverse, la manière dont les choses nous apparaissent dépend de la
situation du corps et de la manière dont il structure le champ
perceptif. Bergson affirmait avec raison que nous percevons les choses
dans la mesure où elles intéressent notre action ; le champ perceptif
semble ouvert par les possibilités de notre propre corps. Pas plus
qu’ils ne sont des productions ou des projections de notre esprit, les
objets du monde ne sont des « choses-en-soi » qui échapperaient à toute
modification. Les choses sont des êtres qui se font devant nous, dans
une relation vivante avec notre corps.
La théorie de la Forme permet donc de rompre avec des conceptions
classiques incapables de penser la présence de l’homme au monde.
Une esthétique de la perception
A partir du bouleversement opéré par la Gestalttheorie en matière de
psychologie et de philosophie de la perception, Merleau-Ponty va pouvoir
repenser la tâche de l’artiste. La prise en compte de la chose dans son
épaisseur devient une exigence à laquelle l’artiste ne peut se
soustraire. Saisir l’être même de la chose dans sa manière d’apparaître,
de s’adresser à la totalité de notre corps et de tisser des relations
avec les autres éléments du champ dans laquelle elle s’inscrit, tel
semble bien être, selon Merleau-Ponty, l’essence même du travail
artistique. C’est cette tâche que Merleau-Ponty cherche à définir dans
un passage particulièrement éclairant de L’œil et l’esprit :
« [Lorsque le peintre interroge la montagne du regard, il lui demande]
de dévoiler les moyens, rien que visibles, par lesquels elle se fait
montagne sous nos yeux. Lumière, éclairage, ombres, reflets, couleur,
tous ces objets de la recherche ne sont pas tout à fait des êtres
réels : ils n’ont, comme les fantômes, d’existence que visuelle. Ils ne
sont même que sur le seuil de la vision profane, ils ne sont communément
pas vus. Le regard du peintre leur demande comment ils s’y prennent pour
faire qu’il y ait soudain quelque chose, et cette chose, pour composer
ce talisman du monde, pour nous faire voir le visible. La main qui
pointe vers nous dans La Ronde de Nuit est vraiment là quand son
ombre sur le corps du capitaine nous la présente simultanément de
profil. Au croisement des deux vues incompossibles, et qui pourtant sont
ensemble, se tient la spatialité du capitaine. De ce jeu d’ombres ou
d’autres semblables, tous les hommes qui ont des yeux ont été quelque
jour témoins. C’est lui qui leur faisait voir des choses et un espace.
Mais il opérait en eux sans eux, il se dissimulait pour montrer la
chose. Pour la voir, elle, il ne fallait pas le voir, lui. Le visible au
sens profane oublie ses prémisses, il repose sur une visibilité entière
qui est à recréer, et qui délivre les fantômes captifs en lui. Les
modernes, comme ont sait, en ont affranchi beaucoup d’autres, ils ont
ajouté bien des notes sourdes à la gamme officielle de nos moyens de
voir. Mais l’interrogation de la peinture vise en tout cas cette genèse
secrète et fiévreuse des choses dans notre corps ».
Ce texte aux résonances bergsoniennes nous laisse entrevoir combien les
choses portent autour d’elles comme un halo d’éléments échappant au
regard mais grâce auxquels elles vont pouvoir se rendre visible et
prendre sens sous nos yeux. La peinture consisterait alors en une
réappropriation par le regard de ces « fantômes » qui dans la vision
commune s’effacent derrière la chose pour la rendre visible et
constituent ainsi la condition de possibilité de la visibilité. Voir,
c’est accepter qu’une partie du monde se retire pour laisser paraître
une chose qui ne serait rien sans ce monde. Clément Rosset n’est pas
très éloigné de cette manière de voir lorsque, dans un récent petit
livre,
il se plait à remarquer que si certains doubles du réel ont pour
fonction de lui dénier toute réalité, d’autres au contraire lui sont
essentiels. En effet, si certaines figures du double relèvent du
fantasme, de l’imagination, et sont autant d’illusions produites par les
hommes pour échapper au réel, d’autres – au nombre desquels on peu
compter le reflet, l’ombre et l’écho – apparaissent comme des « doubles
de proximité » sans lesquels il n’y a pas de réel. S’appuyant sur des
exemples littéraires, Rosset montre combien le corps sans ombre perd du
même coup toute prétention à l’existence. La littérature fantastique
comme la peinture surréaliste ont su exploiter l’inquiétude que pouvait
engendrer la perception d’un objet sans ombre ou sans reflet.

Cézanne, Montagnes en Provence, huile sur toile, 1886-1890, National
Gallery, Londres.

Tal-Coat, Qui lève, huile sur toile, 1974.
Reproduit dans :
Tal-coat, Peintures, Maeght Éditeur, 1993
Une approche phénoménologique de
la photographie ?
Il nous faut revenir sur ce
que Merleau-Ponty retient de l’œuvre de Cézanne – la prise de distance à
l’égard du dessin et de la perspective géométrique, l’attention portée
aux tensions et relations entre les choses, le souci de saisir l’ordre
du monde dans son surgissement – pour comprendre davantage ses réserves
à l’égard de la photographie. Parce que cette dernière est issue d’un
procédé mécanique, elle semble à Merleau-Ponty incapable de rendre
compte de la proximité de l’homme au monde, de ce lien originaire et
vivant qui rattache l’homme à son milieu, et ne peut donc que
représenter un monde déserté par les hommes. Il est à ce propos
remarquable de voir que Merleau-Ponty associe systématiquement la vision
photographique à la représentation de la perspective issue de la
Renaissance. Cette représentation nous délivre la vision qu’aurait un
œil immobile, extérieur au monde et qui s’y rapporterait comme à un
spectacle. Mais notre œil est perpétuellement en mouvement, il exprime
le point de vue d’un corps ancré dans le monde, ce qui fait que nous ne
sommes pas face au monde comme face à une image uniforme : notre champ
visuel est mouvant et subit des déformations incessantes, il se
réorganise perpétuellement.
Ignorant cet aspect essentiel de la perception, l’image photographique
serait dès lors une image sans regard, simple enregistrement d’influx
lumineux et non ouverture au monde réel. Il semble particulièrement
pertinent, comme le fait Henri Maldiney, de reconnaître que le regard ne
se réduit pas à ce qu’une rétine enregistrerait du monde à un instant
donné : « Les sens du physicien moderne peuvent, dans son laboratoire,
se réduire à un fragment de rétine : cela suffit à toutes ses lectures
expérimentales ; mais le monde de la physique n’est pas habitable par un
homme qui a des yeux, c’est-à-dire une vue mobile et palpitante ; qui
n’a pas un œil mais un regard. D’une façon générale, un monde étalé
comme un spectacle, ou défilant régulièrement en deux séries parallèles
amorphes, de part et d’autre d’un ruban de route comme celui que vous
exténuez au passage au volant de votre automobile, n’est pas un monde
pour l’homme parce que ce n’est pas un milieu ». La photographie est-elle
en mesure de rendre compte de « la vibration des apparences qui est le
berceau des choses »,
de faire advenir le monde comme un milieu et non un spectacle, de
permettre à l’homme de retrouver ce qu’il y a de primitif dans le monde
vécu ? Si Merleau-Ponty répond par la négative à cette question, c’est
parce qu’il considère l’image photographique comme délivrée par un
mécanisme et non comme construite par un photographe, comme si elle ne
pouvait jamais se faire l’expression d’un style. Il n’est pas
besoin d’insister longuement pour mettre en évidence les moyens que le
photographe tient à sa disposition pour construire son image : de la
prise de vue au tirage final, nombreux sont les paramètres à faire
varier pour produire une image qui serait l’expression d’une
interrogation du regard sur lui-même. Là peut se jouer la question du
style – ce dernier étant davantage une manière d’insister sur certains
aspects de notre être au monde qu’un ensemble de « tics » ou
d’ « effets » auxquels l’artiste recourrait pour rendre son empreinte
immédiatement identifiable.
C’est dans la perspective
phénoménologique ouverte par Merleau-Ponty que nous pouvons situer le
travail effectué par Philippe Ayral avec sa Série blanche.

Philippe Ayral, Extrait de la Série blanche (1996)
Chercher à saisir le moment de surgissement du monde dans la blancheur de
la neige, du ciel et du froid, guetter l’émergence d’un point –
une ligne d’horizon, l’instant du partage entre le ciel et la terre
– auquel le regard va s’accrocher et à partir duquel il pourra
recomposer l’espace, c’est en quelque sorte se faire le témoin d’une
mise en forme primitive du réel. Il y a dans ces photos comme une
méditation sur l’origine du monde, un retour au mythe de la Genèse,
à cet instant décisif où de cette étendue vide et silencieuse, vont
sortir des éléments distincts et hiérarchisés, où la lumière s’écarte
des ténèbres et la terre du ciel. De ce moment où le monde se déchire
pour s’organiser, ce n’est plus une parole divine qui est
l’instigatrice, mais le regard du photographe cherchant toujours à
sonder l’épaisseur de notre expérience quotidienne.


Jean-Luc Tartarin,
Extraits de la série Arbres 1983-1989
Conclusion
Dans un article écrit en
hommage au peintre Gérard Fromanger,
Michel Foucault évoque avec une certaine nostalgie cette frénésie de
l’image qui selon lui, accompagnait la naissance de la photographie :
« C’était, vers les années 1860-1880, la frénésie neuve des images ;
c’était le temps de leur circulation rapide entre l’appareil et le
chevalet, entre la toile, la plaque et le papier – impressionné ou
imprimé ; c’était, avec tous les nouveaux pouvoirs acquis, la liberté de
transposition, de déplacement, de transformation, de ressemblances et de
faux-semblants, de reproduction, de redoublement, de truquage. C’était
le vol, encore tout nouveau mais habile, amusé et sans scrupule, des
images. Les photographes faisaient des pseudo-tableaux ; les peintres
utilisaient des photos comme des esquisses. Un grand espace de jeu
s’ouvrait, où des techniciens et des amateurs, artistes et
illusionnistes, sans souci d’identité, prenaient plaisir à s’ébattre. On
aimait peut-être moins les tableaux et les plaques sensibles que les
images elles-mêmes, leur migration et leur perversion, leur
travestissement, leur différence déguisée ». Il était alors possible de
se jouer de la frontière séparant la photographie de la peinture :
l’image découpée, recollée, repeinte, métamorphosée semblait acquérir
une certaine autonomie, non seulement par rapport à son auteur, mais
également par rapport à son appartenance initiale à un domaine
clairement défini : peinture ou photographie. Ces pratiques incarnaient,
selon Foucault, le plaisir de l’image, plaisir que l’art aurait intérêt
à retrouver et cultiver, plaisir qu’il croit lire dans l’œuvre de son
ami, Fromanger. Cette célébration de l’image semble très éloignée de
l’esthétique développée par Merleau-Ponty, et il nous semble possible
d’évoquer en conclusion une opposition entre deux types d’esthétique :
une esthétique du regard
contre une esthétique de l’image. Cette dernière, que l’on retrouve
par exemple dans le pop-art, célèbrerait l’image sous toutes ses formes
en interrogeant ses modes de production, de diffusion et de
transformation. Cette esthétique questionnerait davantage le rapport
entre l’image et la société que le lien rattachant l’homme au monde,
comme pourrait le faire une esthétique du regard. Celle-ci, en ce sens,
serait plus humaniste. Regarder, c’est assumer une situation, assumer le
monde comme une dette en cherchant à y inscrire sa liberté. L’esthétique
du regard, c’est-à-dire
l’esthétique d’un regard cherchant à retrouver ses présupposés et
questionnant ses conditions de possibilité, nous ouvrirait alors un
chemin vers l’art, précisément parce que ce chemin est celui d’un monde
habité par des hommes. C’est sans doute faute d’une écoute plus
attentive des possibilités offertes par la photographie que
Merleau-Ponty n’a pas cru possible le développement d’une telle
esthétique en photographie. Philippe Ayral et Jean-Luc tartarin nous
montrent dans des styles bien différents que, s’il n’y a pas une manière
unique de faire de la photographie d’inspiration phénoménologique, seule
compte cette volonté de saisir l’instant du monde en train de se faire
sous nos yeux.
Ouvrages cités :
MERLEAU-PONTY (Maurice)
Sens et non-sens, Gallimard (SNS), 1996.
L’œil et l’esprit (OE), Gallimard, 1964.
Le visible et l’invisible (VI), Gallimard, 1964.
Causeries (Cs), Seuil, 2002.
DESCARTES – Méditations
métaphysiques.
ROSSET (Clément) –
Impressions fugitives, Minuit, 2004.
MALDINEY (Henri) – Regard
Parole Espace, L’âge d’homme, 1973.
FOUCAULT (Michel) – La
photographie photogénique,
repris dans Dits et
écrits I (1954-1975), Gallimard, 2001.
Sites Internet :
Philippe AYRAL :
http://perso.club-internet.fr/payral
Jean-Luc TARTARIN :
http://www.jltartarin.com
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