Naissance d'une photographie :
Le soir sur les Levannes
Dedié à Renée
"Je connaissais bien ce drôle
d’effet créé par le soleil qui se couche derrière les Levannes
mais il était trop tôt pour que je pusse prendre ma photo.
Nous retournions d’une longue
promenade et mes élèves étaient fatigués. Il me fallait un prétexte
pour gagner du temps.
Comme ils ne connaissaient pas
le chemin, je proposai un long détour pour éviter le clapier.
Quelqu’un grommela parce qu’il fallait remonter la pente, mais
j’étais leur guide et leur maître et si je disais qu’il était
mieux de passer par là c’était que j’avais mes raisons.
L’un d’eux vint à mon
secours malgré lui en me posant une question technique sur
l’effet des bascules. Je n’attendais que cela !
J’ordonnais à l’assistance de faire cercle et je commençai ma
leçon.
Je suis capable d’exprimer la
même idée en utilisant vingt mots autant que vingt mille. Cette
fois je me surpassai moi-même : je crois que personne n’a
jamais parlé des bascules d’une façon plus tatillonne…
Pendant ce temps le soleil
continuait son long voyage sur le fond du ciel, en jouant à
cache-cache avec les mélèzes : un bon sujet pour une photo,
c’est à dire une vingtaine de minutes pour que tout le monde
puisse ouvrir ses trépieds, monter ses chambres, vérifier
l’effet des mouvements, calculer l’exposition, appliquer le Zone
Système, prendre la photo et enfin balayer tout l’attirail.
Parfait !
Il était cinq heures et demie :
une heure avant le coucher du soleil, dix minutes avant de gagner le
fond de la vallée et nos voitures.
Il me fallait un prétexte…
Mais le temps passait trop
vite. Après une quinzaine de minutes nous étions au village.
« Bon » pensais-je,
« je vais saluer tout le monde et je remonte la pente. »
Mais je n’avais pas calculé
la visite au café. Aucun italien ne laisserait ses amis après une
journée passée en joyeuse compagnie sans un arrêt au café. Moi,
je n’aime pas le café. Je ne bois pas d’alcool entre les repas
et quand on m’invite au café je ne sais jamais que prendre. Et
pour ce qui concerne la compagnie, j’avais hâte de m’en séparer,
après dix heures passées à bavarder en prêtant attention aux
questions les plus absurdes.
C’est pourquoi je décidai de
passer pour un ours, je saluai tout le monde sous le prétexte que
je devais gagner la plaine pour acheter quelque chose et après un
long détour je retournai en haut, en m’arrêtant seulement
lorsque une éclaircie parmi les mélèzes me permit d’avoir une
bonne vue sur les Levannes.
Je calculai que le soleil se
coucherait dans la demi-heure.
Tout seul et libre de faire ce
que je voulais, je m’assis sur une pierre couverte de lichen, le
soleil en face. Je sortis de mon sac la bague à tabac et commençais
à remplir ma pipe. A cette époque-là je fumais presque seulement
le « Torina » de Schürch, que j’achetais en Suisse
chez Synjeco. J’aimais bien ce tabac, et pas seulement parce que
ma jeune amie en appréciait le parfum : il s’agit d’une
« mixture » anglaise qui rappelle le Balkan Sobranie
n.759 qui a été, à mon avis, le meilleur tabac qui ait jamais été
créé mais est malheureusement sorti de production depuis (à ce
propos, il faut que j’envoie une commande : il y a longtemps
que le très gentil Daniel Schneider n’a pas mes nouvelles).
Le parfum du tabac que je
venais d’enflammer me rappelait l’odeur du foin à peine fauché
et se mêlait à la senteur de la fumée qui montait du village là-bas.
Quelqu’un avait déjà mis la poêle sur le feu et s’apprêtait
à préparer la « carbonada » ou la polenta pour le
souper.
Après une vingtaine de minutes
de pur plaisir, moi aussi j’étais prêt : je mettrais dans
l’image que je me préparais à créer tout le calme de cette soirée,
mais aussi ce fil de regret de n’être pas chez moi mais seul
parmi les montagnes. J’enviais un peu ces paysans là-bas,
calfeutrés chez eux comme si l’air du soir avait été empoisonné.
Avec l’obscurité qui s’approchait, il n’était pas difficile
de croire aux « faje » ou aux « masche »,
comme on appelle en Piémont les fées enchanteresses qui juste au
crépuscule ensorcèlent les mortels et les conduisent dans leur
royaume.
A présent le soleil s’était
couché derrière les sommets et en projetait l’ombre contre le
fond des nuages.
C’était l’effet que
j’attendais.
Je pris la photo sans consulter
mon posemètre : je savais parfaitement comment mettre en
relief cette incroyable lumière. En même temps je voulais la forêt
dans l’ombre : seulement ainsi on entendrait le petit
pas des fées.
Vingt minutes plus tard je
gagnais ma voiture et rentrais chez moi. Le charme était fini. Et
je me sentais un peu plus calme."

Michele Vacchiano © juillet 2002
dernière
modification de cet article : 2002
|