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le photographe

Hervé Sentucq a commencé la photographie 1988
et s'est spécialisé depuis
fin 1997 dans la photographie panoramique haute-définition
 Il constitue
la première photothèque panoramique française d'images de France
Chaque
image est une aventure de plusieurs journées absorbées à restituer de
manière poétique l'atmosphère de lieux, à peaufiner des images
intemporelles qui symbolisent ce qu'il est et ce qu'il aime. Ses images
cadrent très large sans qu’on s’en rende compte, et fusionnent des laps
de temps séparés.

Chemin des Vignes
2 Allée du Bouquet
26410 Châtillon-en-Diois
www.panoram-art.com

tel 06.09.35.74.75

 

 

Panorama

par Hervé Sentucq

 

Hervé, il y a 15 ans galerie-photo présentait votre travail de panoramiste pour la première fois. Qu'est-ce qui a changé en 15 ans ? En quoi pouvez-vous dire que vous avez avancé ?

Courant 2007, un éditeur anglais (Constable & Robinson) m’a commandé un livre de photo sur la France, pour l’insérer dans sa collection panoramique au côté de Mark Denton et de Colin Prior. J’ai ainsi passé un an sur les routes à réfléchir à l’identité paysagère de notre pays, muni de mon fidèle Fuji 617. Fin 2008, après avoir photographié la dernière image du projet, le canal du Midi (ci-dessous), j’ai tourné la page de l’argentique.

 


A propos d'une dernière photo argentique...


Hervé Sentucq - Le Canal du Midi
Appareil Fuji GX617, objectif W300mm f8.0, Film Provia 100F, Trépied carbone Gitzo, Expostion 4s f45 1/3

Le Canal du Midi histoire d'une image
(Extrait du blog d'Hervé Sentucq)

"Reliant la Garonne à la mer Méditerranée, le canal du Midi emprunte le plus souvent la ligne droite sur les 241 km qu’il parcourt. Mais les aléas de la géographie l’obligent parfois à des détours. Et c’est précisément un S resserré qui siérait à mon format panoramique.

Tout commence par l’étude des cartes IGN. Impossible, vu le niveau de précision, d’en repérer sur les tracés. Mais cela me permet d’isoler 3 secteurs où le relief semble avoir mené la vie dure au chantier de construction. Mes deux premiers voyages me font ainsi parcourir à pied et dans les deux sens les chemins de halage. Passer plusieurs jours en repérage dans notre XXIe siècle voué à la rentabilité peut étonner. Mais j’inscris mes photographies comme des quêtes pouvant nécessiter plusieurs années pour leur réalisation. Mon plaisir est avant tout le chemin.

Lors d’un troisième voyage me faisant passer non loin du canal, je décide donc d’explorer un autre tronçon. Une surprise m’attend à l’endroit où je le rejoins, deux S consécutifs placés selon un axe perpendiculaire à la direction où le soleil se couche. Lors de mes précédentes recherches, les trois S déjà repérés n’étaient pas bien orientés ou n’avaient pas de belles allées de platanes de part et d’autre. Enfin toutes les conditions réunies. Du moins presque. Car le ciel est couvert et les nuages à l’horizon risquent de ne pas permettre au soleil couchant d’éclairer la voûte des arbres par en dessous.

C’est la raison pour laquelle la direction du méandre est importante. Idéalement j’ai besoin d’une lumière rasante et douce, diminuant le contraste provoqué par ces grands parasols naturels. Ne jamais se décourager. Je cherche longtemps le cadrage idéal, je prépare tout, et je me tiens prêt pour les 15 dernières minutes de jour. Il n’y aura que 10s d’éclairage, le temps de faire 1 seule photo. Je n’aurai la certitude d’avoir réussi que plusieurs semaines plus tard en examinant la diapositive.

Pour restituer ce site tout en profondeur avec ce double S, il m’a donc fallu choisir une lumière non seulement appropriée, mais aussi compatible avec les capacités de reproduction du film diapositif. L’appareil a été posé à ras le sol afin que la voûte formée par les branches de platanes ne cache pas l’extrémité visible du canal. L’absence totale de vent a permis un reflet parfait dans l’eau. Les couleurs du soir ont amené de la chaleur à la composition. Ces facteurs et d’autres ont été réfléchis afin de reproduire l’impression que l’on garde d’une promenade le long du canal. Pour plaire, l’image doit être construite comme un condensé des souvenirs tel que le cerveau les rapporte en les compilant et en les améliorant."

 

 

Une fois posé chez moi, j’ai réfléchi à la suite. Avec l’assemblage numérique, la photographie panoramique rencontrait un large public de passionnés. Internet m’exposait à une surexposition au travail des autres. Le niveau qualitatif montait sans cesse. Il devenait urgent de produire un contenu encore plus original avec un style ‘unique’.

Je me suis donc frotté à des situations jusque là non maîtrisables et frustrantes. Mon nouveau mantra : si les avancées technologiques ne sont pas une fin en soi, il n’empêche qu’elles révolutionnent et libèrent notre vision artistique. Plage dynamique améliorée, profondeur de champ étendue, ultra grands angles "plans", laps de temps fusionnés sur une seule image qui n’est pas une réalité perceptible… j'avais trouvé mon créneau. Des images très techniques qui ne le montrent pas. Des photos toujours bien cadrées et composées, ne reniant pas les siècles d'éducation de l'œil et de l'esprit. Mais permettant la création d'œuvres très personnelles et difficilement reproductibles.

En 2014, la toile s’est retrouvée saturée d’images. Plus d’un milliard de milliards de déclenchements numériques, soit plus que le nombre de photos prises sur film depuis la naissance de la photographie ! Face à ce déferlement d’images publiées chaque jour, je me suis demandé quelle valeur gardaient les miennes et quelles étaient les raisons de continuer à en créer. Cette crise photographique a provoqué un éveil. A quoi bon faire des images que d'autres pourraient faire ? Ne comptent que les images appelant à ma créativité, qui symbolisent ce que je suis, qui représentent quelque chose pour moi. Ces images, qui me procurent de la joie, contribuent à m'ancrer dans le présent, éveillent tous mes sens, suscitent le plaisir et le désir d'être en vie.

Au final, l’avenir de la photographie m'apparaît comme les retrouvailles de la science et de la philosophie. Toute mon énergie créative doit œuvrer à contribuer à la beauté originelle du monde, en transcendant les limites d’espace et de temps qui bornent la condition humaine. En explorant ce monde au-delà de l’évidence et en présentant son interprétation surréaliste, j'éduque en chemin mon regard et je m'offre une thérapie dans cette quête de sens.

 

Diriez-vous que vivre de la photographie est de plus en plus compliqué ?

C'est la question que l'on me pose en premier... comme si ce métier n'était pas sérieux. En attendant une réponse négative... car ce serait indécent à notre époque d'arriver à vivre d'une activité plaisante et épanouissante.

J'aime d'abord répondre en plaisantant que je vis très bien mon métier. J'ai fait le pari de l'hyperspécialisation. N'étant pas un grand combattant, j'aime l'idée de niche commerciale, la compétition y est quasi nulle. Un panoramiste qui fait exclusivement des paysages haute-définition situés principalement en France. Ces images allongées de l'hexagone qu'on ne trouve dans aucune banque d'images. Et pour cause. Qui à notre époque aurait envie de se donner autant de mal pour créer des images qui ne rapportent pas plus que le tout-venant et demandent dix fois plus de travail ? Il vaut mieux être minimaliste, ne voir le matériel que comme un outil et considérer que la plus grande richesse est le temps choisi.

Cette option, je l'ai prise en 1997. Je me suis alors demandé ce que j'aimais le plus faire, là où je donnerais le meilleur de moi-même. Les mots que j'ai alors notés étaient les suivants : sport, aventure, nature, physique de la vision (mes études), technique de la photographie, imagination, intuition, perfectionnisme. Un mélange de rationnel et de sensible qui caractérise ma personnalité. Je venais de faire un trek photo en Ecosse où j'avais aperçu des cartes postales de photos recadrées au format panoramique. Tout s'est assemblé dans ma tête. J'avais trouvé ma voie.

J'ai privilégié une activité qui participe à mon bonheur, qui m'assure le calme, me permet la lenteur. Je vis très simplement et joue au jeu de l'empathie avec mes clients (est-ce que cela satisfait les deux parties ?). Je veille ainsi à entretenir les flammes de mes passions de jeunesse. Je crée des archétypes paysagers dont, j'ose croire, on a socialement besoin, qui semblent inscrits dans l'histoire et l'imaginaire de chacun, qui exercent une fascination inaltérable et universelle, qui donnent envie d'habiter poétiquement la terre. En abordant ainsi mon métier, j'ai parfois la conviction de faire un tout avec l'humanité, du moins d'y avoir un peu trouvé ma petite place.

Pour répondre à la question de manière plus générale : oui, tout devient de plus en plus compliqué en photographie. Je suis arrivé dans la profession quelques années après son apogée à l'époque de Jack Lang où la culture avait pris ses aises. Je n'ai pas connu ces années où l'on pouvait parfois vivre grassement d'une activité artistique. J'ai toujours accompagné le déclin de ma profession. Mais tout était bien plus simple au début des années 2000. Un livre tous les deux ans me rapportait suffisamment. Pas besoin de jongler entre les activités, un seul projet en tête pour 24 mois. J'arrivais assez aisément à joindre les directeurs d'institutions ou d'entreprises. Dix ans plus tard, les précommandes passaient de 100, 200... 1000 à 1, 2... 20. Eloquent !

Entre temps, le numérique avait tout changé. Quantités d'amateurs s'étaient mis sur le marché, bradaient leur prix, quand ils ne travaillaient pas gratuitement, voire à perte... Ce qui est compréhensible ! Vu la multiplication de boulots sans intérêt exercés dans un climat le plus souvent tendu. La photographie apparaît comme une passion, un moyen de s'accomplir. On en oublie que, sauf à être dilettante, c'est aussi un métier pointu. Dans les sociétés, les revues, tout un chacun, informaticien ou écrivain s'est improvisé photographe, pensant réduire les coûts de ce poste. Le marketing avait fini par coloniser les esprits, on pensait la technologie investie du pouvoir de transmettre un don à l'utilisateur... misère ! Mais le plus grave fut l'arrivée de banques d'images type Fotolia qui ne respectent pas le droit français et ne reversent rien aux caisses de l'état. Et là, incroyable, le fisc ne leur est pas tombé dessus, il n'a pas incité les photographes amateurs de nationalité française à faire valoir leurs droits, à se mettre en règle et cotiser ; et, tant qu'à faire, un nombre croissant d'institutions publiques a accepté de traiter avec de telles banques. Fin du principe de cotisations - rentrées pour l'Etat. La politique court-termiste suicidaire. Désormais, les banques d'images traditionnelles (respectant le droit d'auteur) ne rapportent presque plus rien et coulent l'une après l'autre. Les cessions de droits sont revues à la baisse chaque année. C'est l'hémorragie.

A-t-on touché le fond ? Le pire n'est jamais sûr... arrive aujourd'hui l'ubérisation. La concurrence de tout le monde par tout le monde, la précarisation avancée, le chacun pour soi et le tous les coups sont permis... Ceci étant dit, le fond ne doit pas être loin, et les révoltes sociales s'amplifient. Etant utopiste, je crois en un avenir plus radieux mais dans un modèle (Monde) à redéfinir. Les amateurs, pour l'immense majorité, n'avaient pas prévu tous les coûts et ne voyaient que le côté fun du métier. Après 3-4 ans à cumuler plus de dépenses que de recettes, ils sont désillusionnés et je constate que les sites internet ne sont plus mis à jour, ce qui à notre époque est quasi disqualifiant. Le monde se judiciarise aussi de plus en plus, et les banques d'images bas-prix n'offrent pas l'impunité des sociétés off-shore. Certains communicants ont aussi été échaudés par la livraison d'images convaincantes à l'écran mais décevantes une fois imprimées. Et la peur de voir des amateurs revendiquer leurs droits commence à les miner. De manière générale, la morale fait aussi (ainsi ?) un timide retour.

Pour ne pas être chahuté par tous ces bouleversements, j'ai misé sur le référencement internet. En touchant beaucoup plus de monde (mes images apparaissent dans les 3 premières pages de google et souvent dans la première, même sans mettre le mot panoramique), en donnant un aspect très pro et respectable à mon site, en permettant l'achat en ligne, j'ai quasiment totalement évité les négociations démoralisantes. Si l'on me contacte, c'est qu'on est déjà intéressé par mes images et qu'on reconnaît leur valeur. Cela part ainsi du bon pied et me place en position avantageuse. Depuis 3-4 ans, je ne démarche plus personne, mon site internet suffit à mon mode de vie minimaliste. Je suis à ma place, sur le terrain à collecter de la matière ou devant mon ordinateur à recréer ce que j'ai pré visualisé.

 

 

 


© Hervé Sentucq - Espagne - Récif des sirenes, Cabo de Gata (Arrecife Las Sirenas)

   

 

 

Où et comment a été faite cette image incroyable ?

On est dans la région de Cabo de Gata-Níjar, au sud-est de l'Andalousie, dans la province d'Alméria en Espagne. C'est probablement le seul espace de côte méditerranéenne resté vierge. Le récif des sirènes est un ensemble de vieilles cheminées volcaniques. Face à ces roches déchiquetées, une petite crique avec des rails permet la mise à l'eau de petits bateaux. En la découvrant en plein jour, l'ensemble peut paraître défraîchi. C'est le charme de ces lieux qui résistent à la rénovation clinquante.

Pour chaque photo, j'aime me raconter une histoire. Là, je m'imaginais accoster au crépuscule dans une crique de pirates, je remontais mon bateau et me retournais pour voir les dernières lueurs du jour. Le scénario approuvé, je décidai de revenir le soir.

Pour englober les rails, il me fallait un champ vertical conséquent et par la même un champ horizontal proche de 135°. Mon 35mm en position verticale me sert à couvrir une telle couverture. Je n'utilise jamais d'objectif ultra grand angle : ainsi pas d’exagération du premier plan ni de sujet principal rejeté au loin dans l’image et noyé dans le « grain » des pixels. La méthode par assemblage (les objectifs 35 et 50 sont ceux que j'utilise le plus) restitue grosso modo les différents plans comme la vision humaine les perçoit, soit l’étalement restitué par un 45mm.

Notre propre vision est axée sur un champ de vision large. La façon la plus naturelle de voir est de tourner la tête horizontalement. Pour reproduire et transmettre cette impression de largeur (et d’étendue) le cadrage panoramique est idéal. Mais à partir d’un champ visuel de 75°, l’étirement des bords appelé distorsion de la perspective commence à perturber l’observation. La projection panini(2), inspirée d’une technique picturale utilisée pour réaliser des fresques, permet de limiter ce phénomène dans des limites acceptables tout en simulant des ultra-grands angles crédibles de 100 à 160°. J'use et j'abuse de cette projection...

En post-traitement, chacune des images constituant le panoramique est révélée plusieurs fois avec camera raw. Un développement idéal pour les tons moyens, un pour les tons clairs, un pour les tons sombres avec une réduction du bruit plus poussée, avec une balance de couleurs chaude pour les parties éclairées, une autre plus froide pour le ciel et l'eau... Chaque partie du panorama est un sandwich de tout ce qui précède. Ensuite viennent l'assemblage et les dernières améliorations de micro-contrastes.

Il me faut à chaque fois résister à la tentation du spectaculaire. Il est si facile de trop contraster, trop déboucher les ombres, trop accentuer les saturations. Tout doit rester plausible et servir l'émotion que je souhaite traduire. De ce site émane un énigmatique pouvoir : la tombée de la nuit, la pose longue, les rails luisants, les gros galets et les récifs sont ordonnés pour le restituer. Le regard s’envole et s'échappe bien plus loin que l’horizon : les dernières lueurs chaudes du ciel attirent l'attention, on se demande ce que cache la falaise de droite. Notre imaginaire s'éblouit devant l'harmonie déconcertante et les subtils équilibres de ce site : il ressemble à un décor hollywoodien, et, par mes choix de composition, le chaos semble ordonné, cela donne envie de mêler son âme à ce paysage.

 

 

 


© Hervé Sentucq - Espagne - Seville, plaza de Espana

 

 

 

 

 
   

A propos de cette image de Séville : pensez-vous que la bonne image d'un lieu architecturé doit être vide de toute présence ? C'est un but que vous tâchez d'atteindre ?

Si l'on connaît cette place, surchargée de monde en permanence... on peut s'étonner de la voir ainsi représentée. En zoomant, on peut apercevoir telle personne allongée, telle autre assise. Mais il est clair que mon intention était de la vider comme d'un coup de baguette magique. L'image me paraît assez surchargée comme ça en éléments graphiques.

A mes débuts, je ne mettais que très rarement des gens dans mes panoramas. Cela me paraissait le plus souvent déplacé et mes sorties très matinales ne favorisaient pas les rencontres... Depuis quelques années, je me pose systématiquement la question. Je peux attendre des heures le passage de personnes aptes à rendre plus vivante la composition. Et, au besoin, je me mets en scène façon Galen Rowell.

Mais cela reste somme toute rare. On peut être amené à inclure un personnage dans sa composition pour trois principales raisons :
– diriger le regard vers un point de fuite, une zone particulièrement intéressante de l’image ;
– avoir un repère de taille ;
– ou simplement donner un côté plus commercial à son cliché.

Introduire une, deux ou plusieurs personnes dans le cadre scénarise l'image, impose plus durement la vision de l'artiste. Si les raisons de le faire sont pensées et si c'est bien mis en œuvre, alors, bien sûr, pourquoi pas ? Mais cela reste un jeu exigeant qui demande une prévisualisation délicate, un état d'esprit entraîné que je n'ai pas. Il ne faut pas oublier que le paysage reste le sujet principal, l’individu mis en scène ne doit pas lui voler la vedette en captant trop l’attention. Et je n'oublie jamais que mes images finissent le plus souvent encadrées sur des murs, lucarnes de rêve et de zénitude !

Le plus souvent, je préfère que l'observateur ait l'impression d'avoir le site pour lui tout seul. Et qu'il puisse laisser libre court à son imagination. Enfin... l'éternelle question du libre-arbitre... car je fais tout pour l'aider dans sa déambulation.

Ma démarche est picturale. Une bonne composition dirige l’œil d’un élément intéressant au suivant. Les images au grand angle panoramique sont très complexes car elles englobent souvent quatre ou cinq sujets à valoriser… et autant de distractions. En cela, une image uniformément lumineuse est généralement un désavantage car seules les lignes de force (diagonales, courbes, verticales…) guident le regard. Ces dernières peuvent s’avérer insuffisantes pour créer un flux visuel. L’obscurité, au contraire, est un élément de simplification. Elle estompe ce qui est secondaire et conduit l’œil à travers la lumière… j’essaie d’y remédier en post-traitement, par le choix des zones d’ombres, et la mise en lumière des points clefs, ce qu'on appelle la contre-illumination(1) (nuance de contrastes). A la manière d’un peintre expressionniste qui utiliserait les subtilités des teintes et des tons pour conduire le regard et créer la sensation de distance.

Il faut simplifier au maximum, mais pas plus comme disait Albert Einstein. C'est ce que j'ai tenté de faire pour cette image. Si j'avais placé sur la place un vieux monsieur muni d'un parapluie coloré, il aurait volé la vedette à l'architecture... Des silhouettes un peu floues auraient sûrement mieux fait l'affaire. Sur le moment, en ébullition à surveiller l'orage, la lumière sans cesse changeante et à gérer les flots de touristes... j'ai tout simplement oublié de me poser la question.

 

 


© Hervé Sentucq - France - Hautes-Alpes - Radiotelescopes du plateau de Bure à 2552m (Devoluy)

     

Le panorama vous conduit-il naturellement à l'idée d'immensité et d'éternité, et à une sorte de totalitarisme du moment idéal ?

J'ai beaucoup changé avec le temps. Il est vrai qu'au début je m'infligeais quantités de contraintes. Je poursuivais des objectifs très précis, être à tel endroit à tel moment où je pressentais les conditions idéales. Pas de plan B, une seule possibilité. Je restais des jours au même endroit ou j'y retournais régulièrement, avec une idée très précise dans la tête. Cela ressemblait à un travail, finalement. J'étais obtus, aliéné. Obnubilé par les démons de la vie moderne, l'activité et l'accélération, mon esprit toujours occupé échouait à remarquer quantité de stimuli. Une étroitesse d'esprit dans de grands espaces de liberté ! Je cherchais à prendre ce qui était populaire et conforme, avec une touche personnelle. Cet acharnement produisait chez moi de la frustration...

A force de passer du temps dans des environnements beaux et empreints de sérénité, je me suis transformé, doucement mais inexorablement (c'est ce que l'épigénétique, cette discipline de la biologie, commence à expliquer). J'ai appris à observer un paysage sans jugement et sans le fardeau d'atteindre un but spécifique (dans ce non-attachement qui préserve du stress et de la frustration). A apprécier les conditions que j'avais simplement pour ce qu'elles étaient. A habiter le moment présent, à ouvrir mon esprit à ce que filtrait naturellement mon cerveau. Alors, rien ne m'est plus apparu ordinaire, tout était devenu miraculeux.

Si les conditions ne sont pas réunies, je recentre mon attention sur les plus petites choses, et en leur donnant dans l’image cadrée la place qu’on réserve habituellement aux grands édifices, montagnes, châteaux… J'explore leur intimité, ressens l’énergie de ces contractions visuelles, ces « extraits concentrés de paysages » qui évoquent leur totalité.

Et si je sens que ce n'est pas le moment ou que je n'ai pas la tête à ça, alors je lis, je profite, je me balade. Je garde à l'esprit cette phrase d'Ansel Adams : ‘Douze photographies significatives chaque année est une bonne récolte’.

Maintenant, je recherche toujours prioritairement les plans larges de scènes spectaculaires baignées d'une belle lumière. Mais avec mon nouvel état d'esprit... les outils numériques et leurs possibilités, limitées uniquement par l’imagination du photographe, façonnent désormais la prévisualisation de mes images. Pour reproduire le plus fidèlement la scène assemblée dans sa tête, j'identifie clairement les défis à surmonter puis je ramène toute la matière qui va permettre de la reconstituer. Ce processus sur le terrain est plus long, plus complexe et plus créatif qu’il ne l’était en argentique. Mais ayant tout mon temps et maîtrisant assez la technique pour la voir comme un outil au service de mon imagination, la photographie n'est dorénavant que du plaisir...

Aujourd'hui, je vis mon activité comme une aventure et une exploration. Rien ne doit entraver la sensation de liberté et la passion que me procure la vie au grand air. J'aime voir comme un enfant, sans cesse sous un jour nouveau, l'esprit ouvert à toutes les possibilités, oubliant les impératifs de la vie d'adulte. Je peux regarder le monde, m'imprégner de sa splendeur, me connecter poétiquement à lui via mon art. J’oublie les objectifs précis et contraignants, je vagabonde… le lieu vient à moi. Pour être en osmose avec le paysage, je vis dans mon fourgon ou je bivouaque. Jour et nuit je me frotte aux éléments pour vivre des moments d’évasion prenants, où le cœur, l’émotion, la tête font corps. Cette approche contemplative et ce sentiment de liberté me permettent de capturer l'esprit des lieux.

 

 


© Hervé Sentucq - Corse-Sur le GR20 près du Tafonatu

     

Cette photo de personnage en contemplation devant l'immensité du paysage Corse est-elle un autoportrait ?

C'est une illustration du sens premier du panorama, un point de vue imprenable offrant une vue large. Un verbe magnifique convient tout particulièrement aux panoramas : embrasser, qui signifie également « contenir quelque chose dans toute son étendue ». La technique panoramique essaie d’embrasser au maximum un paysage et tous les éléments qui en composent l’harmonie, pour pouvoir le voir de manière totale.

Promontoire, surplomb, table d'orientation... paradoxalement, ces sites proposent un regard libre et ouvert en même temps qu'ils orientent notre regard. J'ai donc opté pour un emplacement personnel afin de tenter d'échapper un tant soit peu à une vision formatée. Face à un grand paysage s’offrant à perte de vue, le cadre disparaît et nous sommes immergés dans l’espace de la photo. Nous éprouvons du plaisir et des émotions à regarder, c’est notre manière de nous approprier le monde, de le parcourir, de le connaître. Un sentiment romantique puissant, poétique, mystique et sublime.

Je regarde du haut des sommets et mon attitude évoque celle du Voyageur au-dessus de la mer de nuages de Friedrich. En tournant le dos à l’observateur je renvoie à la méditation, à la mélancolie, au sentiment de solitude de l’homme face à la nature. Se mettre en scène ainsi produit deux effets contraires. D'un côté je projette le spectateur dans l’image et l'invite à prendre ma place, de l’autre je le sépare du paysage puisque le point de vue est déjà occupé. On retombe sur mon questionnement soulevé à la question sur Séville...

L'influence de l'œuvre de Friedrich et l'interprétation qu'il en a fait modèle forcément ma vision. Ma position au-dessus du précipice et devant un paysage tourmenté est contradictoire, je domine le paysage et semble y fusionner, et en même temps, j'y apparais insignifiant. Les teintes et les tons estompés rendent l’ensemble homogène, pour que tout soit d’égale importance et s'interpénètre. Le flou renvoie à l’incertitude de l'avenir, à l’éphémère de l'existence.

Mon autoportrait 'actuel' est en fait l'image ci-dessous, réalisée en octobre 2015. Il renvoie à ma nouvelle vie et ce que j'ai décrit dans le dernier paragraphe de la question précédente.

 

 

Quels sont vos projets actuels ?

Je reste un obsédé des grands espaces, souhaitant désespérément saisir par la photographie ce qui ne peut l’être, l'essence des lieux. La technique d'images fusionnées que je continue à explorer tente d'exprimer le souvenir fort que je garde d'un moment passé sur un site cher à mon âme. Chaque processus de création est au service de cette imagerie puissante née de ma passion pour la recherche de beauté en tout lieu et à tout moment. Plus notre époque s'enfonce dans les bricolages et les automatisations et plus m'apparaît limpide que la technique (certes habile) doit servir la créativité.

Une vie de créateur ne dure que 10 ans. J’empreinte cette phrase à Hayao Miyazaki, dans son film testament ‘Le vent se lève’ de 2013. La flamme artistique dans toute carrière créative nécessite d’être nourrie et entretenue. Sous peine de connaître un pic éphémère. Après le temps de l'argentique (11 ans) est venu pour moi celui de l'exploration des possibilités du numérique (7 ans). Aujourd'hui, je souhaite me libérer totalement des images souhaitées par les autres et de celles que je crois attendues. Ne comptent que celles qui m’offriront de beaux moments de vie, de création et d'introspection.

 


© Hervé Sentucq - Marseille - Le Torpilleur, Calanque de Sugiton, 170° en projection panini, Février 2016

   

 

En 2015, j'ai opéré cette transition. Je devais réaliser une centaine d'images pour la Biosphère de la Dordogne. J'avais une totale liberté. J'ai commenté chaque aventure, en mélangeant plusieurs genres d'écriture, énergivore mais riche d'enseignements sur moi-même, sur leur blog http://biosphere-bassin-dordogne.fr/photos-panoramiques. Depuis le début d'année 2016, j'ai entamé mon nouveau projet, refaire un tour de France (cf. mon livre France panoramas évoqué à la première question) à la lueur de mon approche actuelle de la photographie. Un projet exaltant sur plus de 2 ans.

Il est plus difficile par contre de contrôler l'usage auquel sont destinées ses œuvres. Les panoramas grandioses font la joie de la communication visuelle touristique, publicités rêvées pour faire progressivement glisser le statut de spectateur vers celui de consommateur. Vision idéalisée d'un monde harmonieux, bien loin de la réalité sociale. L'industrie du tourisme aime à montrer ce qu'elle va s'empresser d'aménager et de marchandiser...

Je me tiens le plus possible en retrait des mécanismes que je souhaite voir disparaître. Mon mode de vie minimaliste m'y aide grandement. J'ai consacré 10 années à l'aventure livresque. Je continue à exposer dans des hôpitaux sensibles au caractère thérapeutique de mon travail, je vends de plus en plus mes images en tirage d'art comme lucarnes de rêve, d'harmonie et de sérénité. J'offre à contempler en plein écran depuis 1998 mes images à ceux qui baguenaudent sur mon site. Mes textes techniques et philosophiques sont en lecture libre sur mon blog. Tout cela en échange de l'immense prélèvement que je fais chaque jour dans les livres que je lis, les podcasts que j'écoute et tout ce que m'offre quotidiennement le web culturel.

Et j'apprends sans cesse à éveiller une sensibilité à l'impermanence de la vie et le sens de l'éphémère, à être non-réactif. Afin de remplir plus efficacement ma vie avec ce qui est important et précieux pour moi. Ma pratique photographique s'en voit changée. Je m’entraîne à chérir sincèrement les choses qu’on ne peut pas m'enlever, et uniquement ces choses-là. Ces sentiments de liberté, ces moments d'imagination débridée, pied de nez à notre formatage si puissant, cette pleine conscience du bonheur de pouvoir percevoir poétiquement le monde qui m’entoure, de fusionner à la totalité de ce qui existe autour de moi.

Il existe aujourd’hui des photos de tout sur Terre. Cette surabondance parasite notre perception du réel et notre attention finit par se lasser de l’ordinaire. Toute l’imagination se retrouve obligée de partir dans une autre direction pour retrouver une connivence avec l’univers. L’exploration des autres registres du réel me conduit à vagabonder dans des paysages qui me ressemblent, en quête de sensations créatives aptes à capter un monde vivable. A tous ceux qui me reprocheront les entorses toujours plus nombreuses que je fais à la réalité, tel un apprenti néo-cubiste, je dédie ce texte :-)

Pour en savoir plus
http://www.panoram-art.com
Mon site avec 1300 panoramas plein écran
http://www.panoram-art.com/blog
Mon blog composé d'une cinquantaine de textes assez courts (à ce jour) et tentant de synthétiser, à la façon haïku de la pensée, des notions essentielles. 3 catégories : philosophie, technique et aventure.

 

 

Notes

1 La plupart des peintres de la Renaissance, notamment Rembrandt, ont utilisé cette technique. Enseignée par la Hudson River School elle a suscité un genre qui lui est propre. Et elle a bien sûr été largement utilisée par les maîtres de la photographie noir et blanc comme Ansel Adams, Elliot Porter et Edward Weston (effet obtenu par un système de zone et de densité).

2 note de galerie-photo : au sujet de la projection Panini
voir, d'Hervé Sentucq :
http://www.panoram-art.com/blog/2014/12/mon-utilisation-d-autopano/
 

 
     
     
   

dernière modification de cet article : 2016

 

 

 

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