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Le personnage et son contextePar Henri Peyre IntroductionObservons cette photo de DiCorcia
De premier abord on voit un
cyclomotoriste roulant dans un tunnel. Un examen plus attentif nous
donne quelques indications sociales : un employé de bureau traverse
un tunnel à cyclomoteur, croisant les gens pauvres du quartier. L'instant d'après on détaille le cyclomotoriste. En
réalité l'homme
a mis pied à terre. Il ne roule pas. Il est comme en arrêt dans la
contemplation d'un spectacle qu'il ne nous est pas donné de voir. Le
contexte a fait le personnage, puis le personnage, en ne se
comportant pas comme le contexte exigeait, nous renvoie de nouveau au
contexte. Le jeu entre le contexte et le personnage fonde ainsi ici la valeur même de la photographie. Mais y a-t-il si souvent en photographie des relations à ce point signifiantes entre la représentation qui est faite d'un personnage et un certain contexte ? Peut-on en tirer des règles pour le photographe ? Nous tenterons de répondre en présentant des types de rapports entre personnages, contexte... et auteur, au travers de quelques exemples photographiques connus. En avant pour une revue de détail ! Joel Sternfeld : l'homme dans son milieu socio-culturel- la photo est léchée et nette ; les
couleurs sont douces avec le souci que les verticales et les
horizontales soient bien dessinées : gage d'objectivité
Sally Mann : l'innocence du paradis perduLa photographie familiale de Sally Mann entend faire l'éloge du paradis perdu ; la mise en avant des corps adolescents sert la symbolique de cet état paradisiaque. - la photographie présente une très
faible profondeur de champ pour se refermer sur les corps Le contexte, traité par le flou, nous lie au sujet principal (le corps), seul net. le contexte importe peu du moment qu'il reste naturaliste.
Dans cette photographie, la netteté renforce la complicité avec l'enfant au centre de l'image (seule la petite fille est nette). Robert Doisneau : raconter une histoireRobert Doisneau montre ici des anonymes, dans une situation caractérisant un thème : les congés payés. La photographie est destinée à nous donner tout le contexte par lequel les personnages sont arrivés à cet endroit. - La composition rigoureuse est au
service de la description exhaustive du contexte : les hommes sont
dominants et plus exubérants que les femmes qui semblent avoir
assuré l'intendance. Derrière, la voiture qui a permis de venir (on
aide le moteur à refroidir en ouvrant le capot), on voit jusqu'à la
route qui a permis de venir. Une véritable narration donc avec une
grande quantité d'informations servie par une profondeur de champ
importante
Bruce Davidson : l'environnement détermine le sujetBruce Davidson a documenté la médiocre condition des noirs à New York. - il s'agit de forcer le trait pour
convaincre : l'individu est représenté dans un contexte dont
l'importance est exagérée par l'emploi du grand-angle
Thomas Struth : la précarité des personnages fourmisPhotographies faussement documentaire, les ouvres de Struth visent à nous faire sentir que tout sens perçu au niveau de l'homme est extrêmement précaire. - les photographies sont volontiers
frontales (suivant le canon de la photographie documentaire) mais
Struth essaie, en brisant la perspective, de détruire les repères du
spectateur
Jeff Wall : le personnage perdu dans un contexte temporel incompréhensible- Jeff Wall est très influencé par le
cinéma. Il propose des scènes d'un film dont on aurait manqué le
commencement et dont on ne saura jamais la fin
Mary-Ellen Mark : la folle violence du réelLes photographies de Mary-Ellen Mark expriment la violence du réel, en mettant en scène la violence de personnages ou de situation dans lesquels des personnages sont placés (dans nos exemples, personnages subissant le contexte). - les horizontales sont basculées de
sorte que le spectateur bascule lui aussi dans la folie du moment
Diane Arbus : la monstruosité du contexteLa photographie de Diane Arbus interroge l'apparition du monstrueux dans le quotidien. Ses personnages vivent souvent tranquillement dans un contexte dont la monstruosité n'est semble-t-il pas perçue d'eux ; mais elle ne peut échapper au spectateur. - Cette photographie prise dans une
maison de retraite fascine par le contexte. On ne s'arrête pas au
personnage. L'œil s'enfonce dans l'arrière-plan à la rencontre d'une
lumière presque magique dont le sens ne se révèle qu'à la vision du
fauteuil vide. Le conjoint de cette femme est probablement mort.
Elle tue à présent le temps en attendant que le temps la tue. La
lumière peut être vient la chercher.
Nick Wapplington : entrer dans le point de vue des personnagesUn des pionniers du documentaire social nouvelle manière, Wapplington essaie de montrer les classes populaires dans leur contexte en s'insinuant dans la vie des familles photographiées. - le point de vue est au niveau même
des personnages et on cherche à donner l'impression qu'on participe
à la vie des sujets photographiés
Martin Parr : l'obscène présence de la société de consommationLa photographie de Martin Parr tient elle aussi du documentaire social. Mais elle ne s'illusionne déjà plus sur l'objectivité possible et peut aller rapidement au second degré. Le photographe analyse les effets de la société de consommation sur les classes populaires britanniques. - le cadrage est surbaissé, coupant
les personnages de sorte que le spectateur ait l'impression qu'on
ait taillé l'image à la hache dans un spectacle qui grouille (comme
chez Wapplington)
Xavier Lambours : portraits fantaisistesPhotographe portraitiste, amoureux de la fantaisie et de la dérision, Xavier Lambours aime à surprendre les personnages (souvent connus) dans des contextes à la lumière heurtée. Cette image est tirée d'un livre où elle voisine avec des portraits de gens célèbres. - Le cadrage est exagérément
surbaissé, l'appareil étant quasiment au niveau du sol
Jeff Hargrove : le personnage refusant la dérive imposée par le contexteDans ces photographies (faites à la chambre 20x25, un des appareils dont le potentiel de netteté est maximal), Jeff Hargrove évoque par le flou la dérive personnelle de ses personnages. Le contexte est complètement éliminé de sorte qu'il n'y a plus aucun repère fixe. L'image prend ainsi des allures de réminiscence. Sans netteté et sans contexte, il n'y a semble-t-il pas de présent. - le traitement de la photo est flou.
Seuls quelques à plats de lumière sur le scintillement des bijoux
sont nets. Leur dureté n'a pas de signification. Elle ne fait
que renforcer par contraste l'effet de flou général de l'image.
Thomas Ruff : une interrogation sur le contexte de réception de la photographiePhotographies de style documentaire,
les images de Ruff instruisent moins un sujet particulier que notre
rapport à l'image.
Philip-Lorca diCorcia : des aller-retour du contexte au personnageCet excellent photographe, dont une photographie a déjà été présentées dans l'ouverture de cet article, fait surgir ses personnages contemplatifs dans des lieux où ils ne devraient pas se livrer à la contemplation. En retour, les personnages, parce qu'ils sont incongrus dans le lieu, modifient la perception qu'en a le spectateur. DiCorcia travaille le personnage par le contexte et le contexte par le personnage. Ainsi cette femme est-elle en arrêt et silencieuse dans un métro qui devrait être grouillant de monde et bruyant, mais qui ne l'est pas, comme s'il finissait par être sa vision. Ainsi ce bébé abandonné transforme un carré d'herbe en jongle menaçante, autant qu'il se transforme lui-même en poupon de plastique si on laisse à l'herbe d'être simplement herbe, sans charge affective... - Le photographe fait un travail
important sur la lumière et le clair-obscur, avec un rendu quasi
publicitaire, qui évoque une chosification des personnages
(autrement dit, ils peuvent devenir eux-mêmes contexte)
Lee Friedlander : la projection de l'auteur sur le personnage du contexte...Dans une série d'autoportraits Friedlander a travaillé les possibilités de se décrire, en tant que personnage, dans une projection sur le contexte. Ainsi de cette photographie où il se projette comme son propre désir sur le corps d'une passante. - les conditions de prises de vues ne
sont pas très soignées, l'impact de l'idée est recherchée bien plus
que la qualité esthétique.
Joan Fontcuberta : faux personnages et faux contexteLe travail de Fontcuberta est une réflexion sur la crédibilité de la photographie. En présentant des personnages faux il met en valeur les pré-supposés contextuels de la photographie et, plus loin, de la science. - Cette photographie est travaillée
comme un document d'archive scientifique. On est dans le faux
portrait : mal prise exprès, tachée exprès, la photographie joue
à
avoir été prise par un photographe non professionnel, de sorte d'apparaître comme un témoignage encore plus irréfutable
Josef Sudek : qu'importent le personnage et le contexte, du moment qu'il y a la lumière !Une photographie de ce très grand photographe de la lumière est destinée à rappeler combien celle-ci peut, par ses vertus oniriques, transporter une photographie banale dans un tout autre univers. - le travail sur la lumière est premier et personnage et contexte ne sont qu'un prétexte à glorifier l'étrangeté de la lumière captée ici lorsqu'elle accroche la fumée de la pipe. Comme toujours chez Sudek des petits riens peuvent témoigner de la magie d'un monde porté par la lumière : personnage et contexte n'y sont évidemment pour rien, et la qualité de la photographie s'appuie sur eux uniquement comme sur un prétexte !
ConclusionQuelle est l'impression laissée
par ces citations extrêmement diverses ?
Ce catalogue invite à penser qu'il n'y a jamais rien de réglé dans le rapport d'un personnage à son environnement. Le jeu est très ouvert et les bons auteurs ne se gênent pas pour faire dépendre personnages et contextes d'une stratégie purement personnelle, d'un point de vue qui leur est propre. Dans cette vision, personnages et contextes n'apparaissent, au même titre que profondeur de champ, hauteur du point de vue, technique de l'éclairage, scénario temporel, intelligence de la présentation, que comme des pions au service d'un certain type de regard. Ce sont des cartes jouées par le photographe soucieux de son expression, pas plus. Chaque photographe doit ainsi s'inviter à réfléchir au statut qu'il entend donner au personnage et au contexte dans ses images, tout comme il doit s'interroger sur le statut à donner à la lumière, à la proximité au sujet ou à tout autre élément de sa technique. Le personnage pas plus que le contexte ne commande la photographie. Le sujet ne fait pas la loi. Il y a un vocabulaire qui peut être riche, des phrases qui peuvent être longues, et des idées qui peuvent être intéressantes. Le personnage et le contexte ne sont que des mots dans ce langage, parmi des tas d'autres mots possibles. C'est l'idée qui prime et organise la photographie, et le sujet est à la remorque !
dernière modification de cet article : 2009
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