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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
Beaux-Arts de Paris en peinture
webmaster de galerie-photo
ancien professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes

www.photographie-peinture.com
www.nature-morte.fr

 

 

 

Veuillez noter :
Il nous est extrêmement difficile de réunir les autorisations nécessaires à la présentation des photographies originales dans le texte et nous n'avons pas de budget pour la rémunération des ayant-droits. Le principe que nous suivons pour l'illustration des articles est le suivant : les auteurs des articles peuvent utiliser, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et la source (...) les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’œuvre à laquelle elles sont incorporées. Nous nous conformons en cela aux textes en vigueur (voir en particulier sur ce site : http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/droits/exceptions.htm). Si vous contestez l'utilisation faite d'une photographie, merci de bien vouloir nous en informer. Nous retirerons aussitôt la photographie incriminée des illustrations.

 

Voir aussi l'article
Le Portrait avant la photographie

 

Le personnage et son contexte

Par Henri Peyre

Introduction

Observons cette photo de DiCorcia

De premier abord on voit un cyclomotoriste roulant dans un tunnel. Un examen plus attentif nous donne quelques indications sociales : un employé de bureau traverse un tunnel à cyclomoteur, croisant les gens pauvres du quartier. L'instant d'après on détaille le cyclomotoriste. En réalité l'homme a mis pied à terre. Il ne roule pas. Il est comme en arrêt dans la contemplation d'un spectacle qu'il ne nous est pas donné de voir. Le contexte a fait le personnage, puis le personnage, en ne se comportant pas comme le contexte exigeait, nous renvoie de nouveau au contexte.
Cette image de DiCorcia met en valeur l'interaction évidente entre le contexte et le personnage, chacun donnant de la valeur à l'autre et en retirant de la valeur.

Le jeu entre le contexte et le personnage fonde ainsi ici la valeur même de la photographie.

Mais y a-t-il si souvent en photographie des relations à ce point signifiantes entre la représentation qui est faite d'un personnage et un certain contexte ? Peut-on en tirer des règles pour le photographe ?

Nous tenterons de répondre  en présentant des types de rapports entre personnages, contexte... et auteur, au travers de quelques exemples photographiques connus.

En avant pour une revue de détail !

Joel Sternfeld : l'homme dans son milieu socio-culturel

- la photo est léchée et nette ; les couleurs sont douces avec le souci que les verticales et les horizontales soient bien dessinées : gage d'objectivité
- l'homme est en arrêt, représenté par son contexte autant que le représentant. C'est l'homme dans son terroir, l'homme en équilibre et adapté à son contexte socio-culturel

 

 

Sally Mann : l'innocence du paradis perdu

La photographie familiale de Sally Mann entend faire l'éloge du paradis perdu ; la mise en avant des corps adolescents sert la symbolique de cet état paradisiaque.

- la photographie présente une très faible profondeur de champ pour se refermer sur les corps
- les flous doux et onctueux ont été accentués par l'utilisation d'objectifs anciens
- la netteté nous rend prisonniers de la représentation des corps
- les sujets regardent droit dans l'objectif

Le contexte, traité par le flou, nous lie au sujet principal (le corps), seul net. le contexte importe peu du moment qu'il reste naturaliste.

 

Dans cette photographie, la netteté renforce la complicité avec l'enfant au centre de l'image (seule la petite fille est nette).

Robert Doisneau : raconter une histoire

Robert Doisneau montre ici des anonymes, dans une situation caractérisant un thème : les congés payés. La photographie est destinée à nous donner tout le contexte par lequel les personnages sont arrivés à cet endroit.

- La composition rigoureuse est au service de la description exhaustive du contexte : les hommes sont dominants et plus exubérants que les femmes qui semblent avoir assuré l'intendance. Derrière, la voiture qui a permis de venir (on aide le moteur à refroidir en ouvrant le capot), on voit jusqu'à la route qui a permis de venir. Une véritable narration donc avec une grande quantité d'informations servie par une profondeur de champ importante
- En dépit de la lourdeur narrative du contenu, la photo décrit un bref instant. On est proche de l'idée de l'instant décisif de Cartier-Bresson.

Bruce Davidson : l'environnement détermine le sujet

Bruce Davidson a documenté la médiocre condition des noirs à New York.

- il s'agit de forcer le trait pour convaincre : l'individu est représenté dans un contexte dont l'importance est exagérée par l'emploi du grand-angle
- la conclusion à laquelle le spectateur doit aboutir est que le personnage est assujetti à son environnement. Celui-ci le tient prisonnier et le détermine. Les êtres subissent la puissance qu'exerce le contexte sur eux.

Thomas Struth : la précarité des personnages fourmis

Photographies faussement documentaire, les ouvres de Struth visent à nous faire sentir que tout sens perçu au niveau de l'homme est extrêmement précaire.

- les photographies sont volontiers frontales (suivant le canon de la photographie documentaire) mais Struth essaie, en brisant la perspective, de détruire les repères du spectateur
-  les personnages sont réduits à l'échelle de fourmis à l'activité incompréhensible dans un contexte gigantesque
- Struth aime retenir les photographies où le placement des personnages a l'air aléatoire, de sorte d'enlever tout sens même à la position des uns et des autres dans le contexte, lui aussi tronqué et chaotique.
- La photographie reste très soignée, et dans les couleurs et dans le respect des verticales. Le soin donné au cadrage ne fait que souligner l'intention consistant à précariser l'occupation humaine.

Jeff Wall : le personnage perdu dans un contexte temporel incompréhensible

- Jeff Wall est très influencé par le cinéma. Il propose des scènes d'un film dont on aurait manqué le commencement et dont on ne saura jamais la fin
- L'ensemble de la photographie est souvent scénarisé de A à Z, avec un montage complet du décor, comme sur un plateau de cinéma
- La netteté est d'autant plus importante qu'elle peut contribuer à perdre le spectateur en le conduisant sur les faux indices de détails insignifiants.

Mary-Ellen Mark : la folle violence du réel

Les photographies de Mary-Ellen Mark expriment la violence du réel, en mettant en scène la violence de personnages ou de situation dans lesquels des personnages sont placés (dans nos exemples, personnages subissant le contexte).

- les horizontales sont basculées de sorte que le spectateur bascule lui aussi dans la folie du moment
- le cadrage est heurté à dessein
- la puissance et la virulence des sujets peuvent se contenter d'une technique assez approximative

Diane Arbus : la monstruosité du contexte

La photographie de Diane Arbus interroge l'apparition du monstrueux dans le quotidien. Ses personnages vivent souvent tranquillement dans un contexte dont la monstruosité n'est semble-t-il pas perçue d'eux ; mais elle ne peut échapper au spectateur.

- Cette photographie prise dans une maison de retraite fascine par le contexte. On ne s'arrête pas au personnage. L'œil s'enfonce dans l'arrière-plan à la rencontre d'une lumière presque magique dont le sens ne se révèle qu'à la vision du fauteuil vide. Le conjoint de cette femme est probablement mort. Elle tue à présent le temps en attendant que le temps la tue. La lumière peut être vient la chercher.
- L'interprétation tient parce que la fenêtre a été brûlée à la prise de vue ; le cliché exerce par cette surexposition une indéniable violence. C'est cette violence qui devient celle du contexte sur le personnage.

Nick Wapplington : entrer dans le point de vue des personnages

Un des pionniers du documentaire social nouvelle manière, Wapplington essaie de montrer les classes populaires dans leur contexte en s'insinuant dans la vie des familles photographiées.

- le point de vue est au niveau même des personnages et on cherche à donner l'impression qu'on participe à la vie des sujets photographiés
- le cadrage taille directement dans la scène, suggérant une continuité parfaite entre la vie et ce qui est montré. L'ambition est que le sujet et le contexte ne soit pas mis face à face mais présentés tels quels. Il y a une sorte d'illusion d'objectivité possible.

Martin Parr : l'obscène présence de la société de consommation

La photographie de Martin Parr tient elle aussi du documentaire social. Mais elle ne s'illusionne déjà plus sur l'objectivité possible et peut aller rapidement au second degré. Le photographe analyse les effets de la société de consommation sur les classes populaires britanniques.

- le cadrage est surbaissé, coupant les personnages de sorte que le spectateur ait l'impression qu'on ait taillé l'image à la hache dans un spectacle qui grouille (comme chez Wapplington)
- les couleurs forcées donnent un effet d'omniprésence des chairs jusqu'au dégoût (Parr aime les couleurs vives et force la note)
- la netteté et les couleurs sont renforcées par un coup de flash pour brûler les ombres au premier plan et porter l'obscène : on doit tout voir, dans une sorte de pornographie du réel.

Xavier Lambours : portraits fantaisistes

Photographe portraitiste, amoureux de la fantaisie et de la dérision, Xavier Lambours aime à surprendre les personnages (souvent connus) dans des contextes à la lumière heurtée. Cette image est tirée d'un livre où elle voisine avec des portraits de gens célèbres.

- Le cadrage est exagérément surbaissé, l'appareil étant quasiment au niveau du sol
- Le traitement du sujet est fantaisiste et vise à provoquer l'étonnement
- Une pose longue est souvent employée en même temps que le flash qui met de la netteté dans le flou. Corrélativement la photographie est prise dans des ambiances crépusculaires : il y a un jeu sur la confusion de lumières qui vient renforcer la confusion générale du sens
- Une importante quantité de parties sombres donne de l'inquiétude au cliché

Jeff Hargrove : le personnage refusant la dérive imposée par le contexte

Dans ces photographies (faites à la chambre 20x25, un des appareils dont le potentiel de netteté est maximal), Jeff Hargrove évoque par le flou la dérive personnelle de ses personnages. Le contexte est complètement éliminé de sorte qu'il n'y a plus aucun repère fixe. L'image prend ainsi des allures de réminiscence. Sans netteté et sans contexte, il n'y a semble-t-il pas de présent.

- le traitement de la photo est flou. Seuls quelques à plats de lumière sur le scintillement des bijoux sont nets. Leur dureté n'a pas de signification. Elle ne fait que renforcer par contraste l'effet de flou général de l'image.
- si le personnage est à la dérive, il résiste avec chien, levant la tête et faisant front.

Thomas Ruff : une interrogation sur le contexte de réception de la photographie

Photographies de style documentaire, les images de Ruff instruisent moins un sujet particulier que notre rapport à l'image.
- les tirages font environ 2 mètres, de haut bien au-delà de la taille des personnages.
- il n'y a aucun contexte au portrait, pris sur fond blanc ; on a l'impression de voir des photographies d'identité immensément agrandies, comme dans un processus de monumentalisation et de sacralisation. Le spectateur est invité à s'interroger : "mais pourquoi cette sacralisation de personnages si ordinaires ?"
- à cette taille de tirage le visage n'est plus perçu par le spectateur comme un visage. La représentation ne fonctionne plus commodément et le spectateur est obligé de regarder le visage comme un paysage et de s'interroger sur la photographie comme mode de représentation. Le portrait n'est plus qu'un prétexte cité pour ses conventions détournées !

Philip-Lorca diCorcia : des aller-retour du contexte au personnage

Cet excellent photographe, dont une photographie a déjà été présentées dans l'ouverture de cet article, fait surgir ses personnages contemplatifs dans des lieux où ils ne devraient pas se livrer à la contemplation. En retour, les personnages, parce qu'ils sont incongrus dans le lieu, modifient la perception qu'en a le spectateur. DiCorcia travaille le personnage par le contexte et le contexte par le personnage.

Ainsi cette femme est-elle en arrêt et silencieuse dans un métro qui devrait être grouillant de monde et bruyant, mais qui ne l'est pas, comme s'il finissait par être sa vision. Ainsi ce bébé abandonné transforme un carré d'herbe en jongle menaçante, autant qu'il se transforme lui-même en poupon de plastique si on laisse à l'herbe d'être simplement herbe, sans charge affective...

- Le photographe fait un travail important sur la lumière et le clair-obscur, avec un rendu quasi publicitaire, qui évoque une chosification des personnages (autrement dit, ils peuvent devenir eux-mêmes contexte)
- la construction laisse une place importante au contexte, traité de sorte qu'il reste le plus net possible (il doit changer avec le personnage, à parité)

Lee Friedlander : la projection de l'auteur sur le personnage du contexte...

Dans une série d'autoportraits Friedlander a travaillé les possibilités de se décrire, en tant que personnage, dans une projection sur le contexte. Ainsi de cette photographie où il se projette comme son propre désir sur le corps d'une passante.

- les conditions de prises de vues ne sont pas très soignées, l'impact de l'idée est recherchée bien plus que la qualité esthétique.
- le personnage principal dont on fait le portrait (l'auteur) n'existe que s'imprimant sur le contexte, il n'a pas d'existence sans lui. En même temps, dans cette projection, il est décrit de l'intérieur, le point de vue nous incitant à prendre la place du photographe. Le portrait (autoportrait en creux) est traité comme une occasion pour le spectateur d'interroger son propre rapport au monde

Joan Fontcuberta : faux personnages et faux contexte

Le travail de Fontcuberta est une réflexion sur la crédibilité de la photographie. En présentant des personnages faux il met en valeur les pré-supposés contextuels de la photographie et, plus loin, de la science.

- Cette photographie est travaillée comme un document d'archive scientifique. On est dans le faux portrait : mal prise exprès, tachée exprès, la photographie joue à avoir été prise par un photographe non professionnel, de sorte d'apparaître comme un témoignage encore plus irréfutable
- Les personnages peuvent être parfaitement faux, c'est le contexte, joué bien au-delà de l'image jusque dans sa technique et son aspect, qui est appelé à leur donner une crédibilité documentaire.
- Le point de vue bas, comme à genoux, imite le point de vue du premier chercheur, représenté sur l'image, indiquant que la photographie a été prise par un collègue à genoux aussi pour ne pas effrayer l'animal..

Josef Sudek : qu'importent le personnage et le contexte, du moment qu'il y a la lumière !

Une photographie de ce très grand photographe de la lumière est destinée à rappeler combien celle-ci peut, par ses vertus oniriques, transporter une photographie banale dans un tout autre univers.

- le travail sur la lumière est premier et personnage et contexte ne sont qu'un prétexte à glorifier l'étrangeté de la lumière captée ici lorsqu'elle accroche la fumée de la pipe.

Comme toujours chez Sudek des petits riens peuvent témoigner de la magie d'un monde porté par la lumière : personnage et contexte n'y sont évidemment pour rien, et la qualité de la photographie s'appuie sur eux uniquement comme sur un prétexte !

 

Conclusion

Quelle est l'impression laissée par ces citations extrêmement diverses ?
Y a-t-il des relations particulièrement significatives en photographie entre la représentation d'un personnage et son contexte ?

Ce catalogue invite à penser qu'il n'y a jamais rien de réglé dans le rapport d'un personnage à son environnement. Le jeu est très ouvert et les bons auteurs ne se gênent pas pour faire dépendre personnages et contextes d'une stratégie purement personnelle, d'un point de vue qui leur est propre.

Dans cette vision, personnages et contextes n'apparaissent, au même titre que profondeur de champ, hauteur du point de vue, technique de l'éclairage, scénario temporel, intelligence de la présentation, que comme des pions au service d'un certain type de regard. Ce sont des cartes jouées par le photographe soucieux de son expression, pas plus.

Chaque photographe doit ainsi s'inviter à réfléchir au statut qu'il entend donner au personnage et au contexte dans ses images, tout comme il doit s'interroger sur le statut à donner à la lumière, à la proximité au sujet ou à tout autre élément de sa technique. Le personnage pas plus que le contexte ne commande la photographie. Le sujet ne fait pas la loi. Il y a un vocabulaire qui peut être riche, des phrases qui peuvent être longues, et des idées qui peuvent être intéressantes. Le personnage et le contexte ne sont que des mots dans ce langage, parmi des tas d'autres mots possibles.

C'est l'idée qui prime et organise la photographie, et le sujet est à la remorque !

 

dernière modification de cet article : 2009

 

 

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