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l'auteur
Sommaire
1.
PHOTOGRAPHIE D'ARCHITECTURE
2. PHOTOGRAPHIE
régimes de vérité de la photographie
la
question du document
esthétique de la photographie d'architecture
3. ARCHITECTURE
incertitude et non-définition
des limites…
4. RENDRE
VISIBLE
représenter le réel / représenter l'idée
de
la présence au monde
la photographie des limites
En guise de
conclusion
ANNEXE
BIBLIOGRAPHIE
NOTES
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Veuillez noter :
Il nous est extrêmement difficile de réunir les autorisations nécessaires à la
présentation des photographies originales dans le texte et nous n'avons pas de
budget pour la rémunération des ayant-droits. Le principe que nous suivons pour
l'illustration des articles est le suivant : les auteurs des articles peuvent
utiliser, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et
la source (...) les analyses et courtes citations justifiées par le caractère
critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’œuvre à
laquelle elles sont incorporées. Nous nous conformons en cela aux textes en
vigueur (voir en particulier sur ce site :
http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/droits/exceptions.htm).
Si vous contestez l'utilisation faite d'une photographie, merci de bien vouloir
nous en informer. Nous retirerons aussitôt la photographie incriminée des
illustrations.
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Machines à voir :
architecture et photographie
par Guillaume Péronne
(Mémoire d'architecture présenté en 2007
à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Montpellier, sous
la direction de Thierry Verdier)
La foi naïve et spontanée dans
l'apparence est
à la source de la méconnaissance élémentaire…
V. JANKÉLÉVITCH
La question n'est pas de savoir
si la photographie est un art,
mais ce que devient l'art, après la photographie…
W. BENJAMIN
Par extension
se pose la question de savoir ce que devient l'architecture après la
photographie. Quel regard porte-t-on sur l'architecture dès
l'instant où elle est mise en images ? Penser et
représenter étant deux choses intimement liées, quelle peut être
l'influence de ces images sur la pensée architecturale ?
La photographie
est devenue le véhicule premier de diffusion de la culture
architecturale, et tellement présente qu'elle paraît évidente, comme
la continuité naturelle d'un processus qui commence par une
figuration et devrait donc logiquement se clore par la figuration.
Définition(s)
Au-delà de la
photographie produite dans le contexte de la discipline
architecturale, nous définirons la photographie d'architecture comme
la rencontre de quatre éléments : un lieu, un temps, un objet, un
dispositif de capture. Il s'agit de prendre en compte autant le
processus photographique que le contexte dans lequel l'image est
produite.
Un lieu…
L'objet
architectural est à la fois en un lieu, et formant un lieu.
Deux aspects intimement liés.
Un temps…
Le temps de
pose, bien sûr, mais aussi le temps comme moment de l'histoire où
est déclenché le processus — le contexte culturel. Enfin, le temps
météorologique comme qualité de lumière.
Un objet…
L'objet
architectural en lui-même comme assemblage cohérent de matériaux
selon une logique pré-établie. Se caractérise par sa singularité et
sa finitude.
Un
dispositif…
Ce terme
regroupe deux éléments : l'appareil en lui-même et la technique
qu'il sous-tend. S'y ajoute l'opérateur qui maîtrise cette technique
et pilote le dispositif selon ses intentions esthétiques.
Ainsi, nombre
de photographies faisant apparaître l'architecture non exclusivement
comme sujet principal, mais comme arrière-plan, décor participant à
la construction de l'image, répondent à ces quatre critères. Outre
la photographie d'architecture à proprement parler, on pourrait donc
citer la photographie familiale, la photographie touristique, la
photographie de mode, ou encore la photographie publicitaire. Chacun
de ces genres présentent des enjeux que l'on retrouve dans le genre
officiel, sans que ceux-ci y apparaissent de manière évidente ou
revendiquée. La photographie touristique montre la force
d'attraction des icônes : la plupart du temps référencée à
l’architecture, à un monument-icône, parfois, à un paysage désigné
comme remarquable. L'image réalisée par le touriste vient ici
attester et fixer la mémoire de sa visite. Ces icônes sont
prédéfinies par un sous-genre de la photographie touristique, celle
des guides et cartes postales, images qui motivent le désir de
voyage et fixent une fois pour toutes les représentations. Aux
fonctions d’attestation et de mémorisation s’ajoute l’imitation de
l’image officielle du guide. L’image faite par le touriste est
essentiellement une image-imitation de l’icône qui a motivé la
visite. Ici se joue un fait d’une grande importance : l’image tend à
se substituer à son référent. Ce n’est plus tant le monument
lui-même qui importe dans le parcours du touriste que de pouvoir en
produire par ses propres moyens une image ressemblante.
Dans la
photographie publicitaire, l'édifice est choisi pour ce qu'il
représente, l'image qu'il véhicule. L'architecture est soumise au
discours publicitaire. Il s'agit de recyclage d'image. A ce titre,
la préférence va aux édifices porteurs d'une image forte[i].
La photographie familiale est une
photographie d'amour. L'architecture n'y est plus décor, mais cadre
de vie : tout participe au portrait, tant l'image de la personne que
la représentation de l'espace domestique.

d'après Martin Parr – Acropole - 1995
l'édification du visible
La photographie
est l’outil d’une mise en images du monde. Elle naît avec la société
industrielle et le développement des moyens de transport rapides qui
bouleversent les notions antérieures de proche et de lointain. Elle
offre ainsi le moyen de répondre au besoin de nouvelles visibilités
suscité par la contraction des territoires. On part aux quatre coins
du monde pour en ramener des images, des photographies. Ce monde
revisité fait alors l’objet d’une compilation exhaustive, d’un
inventaire du visible qui d'une certaine manière prolonge le
mouvement de classification engagé dans le siècle des Lumières.
A cette époque,
on prête encore à la photographie le pouvoir de donner à voir une
vérité nue parce que débarrassée de la médiation de la main humaine.
Ainsi on accorde aux images rapportées par les
photographes-voyageurs la capacité à dire la vérité sur l’état du
monde, sans jamais prendre en considération la production
d’invisibilité inhérente au processus photographique. Le monde est
ainsi doublement réduit par la représentation photographique :
réduit au visible et, à l’intérieur même de cet ensemble du visible,
réduit à ce que les photographes ont choisi de donner à voir. Cet
inventaire sélectif du visible, s’il est naïvement perçu comme
fidèle au réel et capable de décrire pleinement des réalités
lointaines, n’est en fait qu’une reconstruction du monde, et produit
une « mise en ordre des visibilités »[ii]dans
la définition de ce qu’il faut voir et de comment il faut
le voir.

d'après Maxime du Camp – Baalbek - 1850
La mission
héliographique de 1851, tout comme les autres missions déployées à
l’étranger, participe de cette mise en ordre en définissant ce qui
en matière d’architecture est digne d’intérêt (ce qu’il faut voir)
et la forme de sa représentation (comment il faut le donner à voir).
Suite aux destructions de la Révolution, le début du XIX° siècle
marque l’avènement d’un nouvel intérêt pour l’architecture antique
et médiévale. Apparaît alors l’idée de répertorier les
monuments considérés comme types caractéristiques d’une époque ou
d’un style, afin d’engager les actions nécessaires à leur
conservation. En 1837 est ainsi créée la commission des monuments
historiques qui suit de quelques années la création du poste
d’inspecteur des monuments historiques[iii].
C’est d’une volonté politique que naît l’idée de conservation des
monuments susceptibles de fonder une certaine idée de la nation.
Le projet de
recensement par le dessin des monuments historiques date de 1838.
Face au choix a priori du dessin, l’utilisation du
daguerréotype sera soutenue par Viollet-le-Duc qui voit dans
l’exactitude de la description photographique un formidable outil
pour mémoriser l’état d’un monument avant travaux[iv].
En 1851, cinq photographes[v]
sont désignés pour parcourir la France et photographier 175 édifices
pour ce qui ne sera que bien plus tard nommé mission
héliographique. Il faut insister sur l’attachement de François
Guizot à la conservation de la mémoire nationale : la volonté est
ainsi clairement affichée de recenser les édifices émanant du
« génie français ». A ce titre sont retenus les édifices médiévaux,
sont écartés les édifices de la Renaissance, mais sont
paradoxalement inclus les édifices romains.
Au delà de
l’anecdote, l’important est de noter que ne sont retenus que des
édifices susceptibles de donner corps à une certaine idée de
l’histoire, évacuant tout ce qui relève de l’architecture
quotidienne (habitat, commerce, travail). Les édifices choisis sont
de ceux qui, dans le tissu urbain, bénéficient d’une certaine
visibilité par leur fonction symbolique (le pouvoir dans la cité) et
plus simplement de par leurs dimensions physiques (liées autant à
leur fonction symbolique qu’à leur fonctionnalité intrinsèque). Ces
édifices sont dans la cité ceux qui durent (le pouvoir a besoin de
continuité…), ce qui leur confère un intérêt historique. Le monument
historique est ainsi le moyen de concrétiser, par le recensement,
une idée de la continuité temporelle du pouvoir, et la photographie
est l’outil adéquat pour construire cette nouvelle réalité. L’enjeu
du pouvoir n’est plus seulement d’édifier dans la cité, mais aussi
d’édifier dans le monde nouveau du visible, ce monde des images qui,
suite à l'avènement de la photographie, subit une inflation sans
précédent. On ne veut plus alors laisser disparaître ce qui
peut étayer l’Histoire que l’on veut écrire.
La notion de
monument précède de beaucoup l’invention de la photographie, mais la
photographie arrive à un moment où l’on prend conscience d’une
possible disparition du monument dans un contexte où le rythme de
transformation de l’environnement subit une forte accélération. Il
devient urgent de sauvegarder le monument, et cette sauvegarde dans
un état considéré comme historiquement correct passe par la
sauvegarde de son apparence, la fixation de son image par la
photographie.
La
représentation de l'architecture obéit encore à cette idée selon
laquelle le monde pourrait se réduire à sa partie visible, et plus
encore à la visibilité donnée par les images. Accéder à la
visibilité est aujourd’hui une forme de reconnaissance et permet de
s’extraire de la masse des édifices communs et par conséquent
relégués par leur non-visibilité au rang d’architecture sans
intérêt. Le monde-images, celui de la visibilité, substitue au réel
un écran d’images. C’est dans ce monde-images que se fabriquent les
célébrités, les stars… Comme la partie émergée d’un iceberg,
ce monde du visible n’est qu’une fraction d’un ensemble plus vaste
que l’on pourrait voir comme un potentiel. Si, face à une
photographie de reportage, on peut s’interroger sur le non-visible,
ce qui a été mis à l’écart par les choix du photographe — le
hors-champ — , face à une photographie d’architecture ou même à
l’ensemble des photographies d’architecture, on devrait considérer
tout ce qui est implicitement exclu du champ de l’architecture
remarquable parce que remarquée, le refoulé de la photographie
d’architecture qui au fond n’est autre que le refoulé de la
discipline architecturale elle-même !
La
photographie, au travers de la mission héliographique de 1851, a
grandement participé à fabriquer l’idée nouvelle de patrimoine
architectural. Il devient alors envisageable que la photographie
puisse inventer, produire, et reproduire le monument, dans le sens
où elle en diffuse la connaissance, en construit la célébrité par la
visibilité, et transforme son image en icône. La photographie
d’architecture ne sera-t-elle dès lors qu’une fabrique de
monuments-icônes ?

d'après Edouard
Baldus – Maison Carrée (Nîmes) - vers 1855
mise en
circulation des images
La
reproductibilité de la photographie conduit à une mise en
circulation des images qui provoque un bouleversement du processus
cognitif par substitution de l’image à l’expérience directe. On ne
va plus vers l’objet, ce sont des images qui viennent à nous. Le
mouvement d’inventaire du visible impulsé par la photographie a
produit et continue de produire d’innombrables images destinées à
nous servir le monde dans un fauteuil. Le rapport direct au monde
disparaît au profit de sa médiatisation par l’image. Se constitue
peu à peu un corpus d’images-référents qui influe à son tour sur la
manière même de percevoir le monde. Les représentations se
substituent au regard : on ne regarde plus seulement les choses pour
ce qu’elles sont, mais pour ce à quoi elles se rattachent, ce à quoi
elles font référence dans l’ensemble des images préexistantes.
Au début du XX°
siècle, la diffusion des théories du mouvement moderne s’est appuyée
sur cette capacité des images à circuler. On peut citer Alberto
Sartori qui collectionne les photographies d’architecture et les
exploite comme manifestes d’une modernité. Ou encore Le Corbusier
qui utilise l’image de silos à grain américains pour argumenter sa
défense de l’architecture fonctionnelle, n’hésitant pas à retoucher
l’image originale pour ôter de l'objet représenté l’ornementation
architecturale qu'il condamne dans son discours. Par ce geste de
manipulation de l’image, il produit la réalité industrielle plus
qu’il ne l’interprète. Dans un registre proche, la promotion du
matériaux béton par l’entrepreneur Hennebique qui fut un des
premiers à utiliser l’image photographique, d’abord comme preuve,
puis peu à peu pour construire le réel par l’usage de la retouche et
de la manipulation. La reproductibilité et la mise en circulation de
l’image a participé à l’essor de cette entreprise pionnière dans
l’utilisation de l’image.
Du fait du
développement considérable des publications présentant
l'architecture en images (monographies et revues spécialisées), la
culture architecturale se construit essentiellement sur la base de
photographies ; une culture visuelle, sans expérience spatiale. Sans
être forcément allé voir tel édifice, on dira volontiers « je
l'ai vu(e) » — en parlant de son image —, comme si la distance
produite par l'image était annulée dans une confusion de l'image à
son référent. Cette attitude omet plus ou moins volontairement le
fait que la représentation photographique n'est qu'une réduction à
l'apparence, accordant de fait une importance majeure à cette
dernière.
Mais les
apparences constituent un piège ; l'artiste japonais Hiroshi
Sugimoto, dans ses architectures, montre à quel point nous
sommes prisonniers de cette culture visuelle. Dans cette série de
photographies représentant des édifices phares de l'architecture
moderne, Sugimoto reconduit des points de vue maintes fois utilisés,
connus, et noie dans le flou toute possibilité de nous appuyer sur
la description photographique. Il en devient même difficile de
mettre des mots sur ce que nous voyons, et seule notre connaissance
de l'iconographie de l'architecture moderne nous permet d'identifier
ces édifices. Nous prenons alors conscience de la distance entre
l'image et son référent, et plus encore, du fait que le référent a
changé : nous ne sommes plus face à l'image d'un édifice, mais nous
sommes devant l'image d'une image, d'une icône. Ces photographies
nous font apparaître les limites de notre connaissance, mais aussi
les limites de la photographie qui n'est jamais que l'image d'une
image…

d'après Hiroshi Sugimoto – Villa Savoye, 1998
l'exactitude…
La photographie
apparaît dans un contexte de recherche d'exactitude dans les
représentations du monde ; la vérité qu'on lui attribue alors est
dans l'exactitude mathématique d'une projection parfaitement
homothétique, non pas proche de la vision ou même conforme au réel,
mais conforme à un modèle antérieur, une convention de
représentation : la perspective. Elle n'est pas illusion du réel
mais exactitude d'une réalité physique (la projection géométrique).
C'est sur cette exactitude qu'est fondée la valeur du document
photographique qui certifie la conformité de la représentation au
modèle. Dès les premiers temps de la photographie, on imagine les
heures de dessin que l'on va économiser avec un procédé susceptible
de saisir les apparences avec une acuité qui dépasse l'œil humain.
L'outil photographique arrive ainsi à point nommé dans un monde
assoiffé de précision et d'exactitude, et très marqué par l'idée
d'une vérité portée par la science, vérité qu'incarne parfaitement
la photographie (il n'y a qu'un pas de là au scientisme…).
la trace,
l'empreinte…
Le discours de
l'empreinte est fondé sur la valeur d'attestation de l'empreinte
lumineuse sur la matière photographique. Proche de l'exactitude,
l'empreinte s'attache à l'aspect physique plus qu'à l'aspect
optique, mathématique — la projection géométrique de la perspective.
L'empreinte certifie la réalité de l'objet représenté. Cette vision
a été longtemps entretenue par le photo-journalisme qui, attaché à
témoigner, a soutenu — en s'appuyant sur l'effet de réel propre à la
photographie — cette idée selon laquelle la photographie ne peut pas
nous tromper, qu'elle ne peut être que fidèle à la réalité parce que
sa condition première est dans sa co-présence aux faits dont elle
enregistre l'apparence.
Si la
photographie est effectivement dépendante du réel, elle ne peut être
pensée sans prendre en compte sa nature d'image : elle est une
production de l'esprit, dans un contexte culturel systématiquement
écarté dans le discours de l'empreinte, vision qui ne s'attache qu'à
la supposée vérité du processus. La photographie ressemble à la
réalité, certes, mais n'est qu'une réalité construite selon un point
de vue intellectuel plutôt que spatial.
le style
documentaire
Le style
documentaire, selon Olivier Lugon, se définit comme un projet
d'historien qui s'adresse à un spectateur de l'avenir. Face à un
présent susceptible de s'évanouir dans une histoire qui s'accélère,
il faut en enregistrer les traces, non pas pour tenter de conserver
ce présent et ainsi lutter contre une disparition inéluctable, mais
pour dès à présent saisir « ce à quoi n'importe quel moment
présent ressemblera en tant que passé[vi] ».
La distance temporelle est donc dès le départ inscrite comme
condition du projet, ce qui se traduit par une volonté de retrait de
l'auteur et de clarté, le sujet lui-même étant appelé à faire
l'image. L'idée de retrait de l'auteur, d'impersonnalité, trouve sa
traduction dans le refus des compositions élaborées, des marques
expressives ou de tout contenu narratif : le cadrage est frontal, la
composition centrée ; s'il y a portrait, le sujet pose sans
expression particulière. La clarté est donnée en s'appuyant sur les
capacités du medium à fournir une description exacte : la netteté
répond à ce besoin, et renforce l'idée d'impersonnalité en mettant
en avant l'aspect mécaniste de l'enregistrement. On retrouve ce
dernier aspect dans la systématisation du protocole et le travail en
série, qui devient le moyen de constituer une œuvre.
d'après Walker Evans – Eglises de Noirs - 1936
de
l’objectivité… le cas Becher
Bernd et Hilla
Becher ont tenté de poser les bases d’une objectivité quasi
scientifique en mettant en place un protocole très strict dans
le but de neutraliser à la fois les spécificités de contexte et
leurs propres tentations d’interprétation en tant qu’auteurs.
En voici les
traits caractéristiques :
- travail à la
chambre grand format pour aller, dans la description, au delà des
possibilités de l’œil,
- usage du noir
et blanc pour forcer le caractère abstrait des images,
- lumière
diffuse (ciel couvert) pour ôter le caractère expressif des ombres
portées et atteindre à une clarté de description,
- distance de
prise de vue, points de vue et focales choisis en fonction de
l'objet pour en donner une lecture globale,
- frontalité et
globalité du cadre : on recherche la totalité et non le fragment,
-
systématisation du cadrage pleine page,
- construction de typologies sous
forme de grilles d’images assemblées.
Le protocole
mis en place par les Becher correspond en tous points aux préceptes
esthétiques prônés par Walker Evans un demi-siècle plus tôt… Leur
projet repose au départ sur un motif historique d'enregistrement
d'une réalité susceptible de disparaître. Les Becher se placent de
la même manière dans une recherche d'effacement de l'auteur,
refusant tout effet de composition ou de dramatisation par la
lumière. La description est froide et clinique, et la mise en série
ajoute encore à cette idée de collection scientifique.
Au delà de
cette évidente filiation, Berndt et Hilla Becher mettent l'accent
sur une idée que l'on trouve déjà en germe dans le style
documentaire : l'effacement du spectateur premier — le
photographe —, en tant que corps présent dans la scène réelle, et
autour duquel s'organise la construction perspective. L'effacement
de l'auteur, revendiqué, n'est de fait que partiel : si le
photographe est effectivement présent à un moment donné face au réel
qu'il enregistre, l'idée est de ne pas laisser ce spectateur premier
s'interposer. Ainsi, tous les choix techniques concourent à détacher
l'image des contingences du réel et de la perspective, et confèrent
à ces photographies une pureté géométrique qui n'est pas sans
rappeler l’élévation en dessin d’architecture. Nous ne sommes plus
devant une illusion de spatialité dans laquelle nous aurions la
possibilité de nous projeter — en lieu et place de ce spectateur
premier —, mais devant une image qui a valeur de concept[vii].
On passe ainsi de la représentation du réel à la représentation de
l'idée, de l'enregistrement d'un fragment à la construction d'une
totalité[viii].

d'après Berndt & Hilla Becher - 1973

d'après Andreas Gursky – Montparnasse -
1993
les limites du document
A photograph is a
secret about a secret. The more it tells, the less you know.[ix]
Documentum
= « ce qui sert à instruire »
Selon cette
définition, le document, somme d'informations, aurait aussi valeur
de formation dans l'expérience du monde : contenir à la fois les
informations élémentaires et les clefs de leur compréhension afin de
pouvoir en tirer un savoir utile, applicable.
Or, face à une
photographie purement documentaire, donc par définition porteuse de
la description la plus fouillée, la plus exacte possible, je mesure
mon ignorance : plus je vois de choses, plus je constate que
finalement je n'en sais que très peu. L'image neutre du style
documentaire révèle paradoxalement l'opacité du médium
photographique. Seul le spécialiste, déjà porteur des clefs de
lecture est à même d'en tirer un savoir utile. La valeur du document
tient dans ce cas à la capacité du récepteur à en extraire
l'information pour en reconstruire le sens au regard de sa culture —
condition préalable.
« Moins il
en sait sur le sujet, plus l'observateur est contraint de compter
sur sa connaissance et son expérience visuelle. La photographie agit
comme un écran de projection pour la personne qui la regarde. (…)
L'invisible est une composante fixe de l'architecture. Une
photographie, comme telle, montre tout, et c'est seulement dans la
visualisation que l'invisible lui est ajouté. L'écran de projection
est grand, et l'apparente proximité au motif est attirante[x]. »
La photographie
me rappelle ainsi sans cesse que voir n'est pas savoir. Plus
j'avance dans l'exploration des détails, plus je mesure l'écart
entre cette exhaustivité d'apparence et le peu de sens que je suis
capable de construire sur la base de ces informations élémentaires.
Je dois donc faire appel à mon expérience, ma culture, pour combler
le vide creusé par une description exacte. L'exactitude ne suffit
pas à donner au document une valeur de formation : s'il y est
possible de compiler des informations, cela nécessite une
intervention extérieure pour organiser ces informations, les
soumettre à un regard ; structurer l'information pour la rendre
intelligible. C'est la fonction de la légende ou du commentaire qui
vient soutenir l'image, lui donner le sens qu'elle refuse de livrer
par elle-même.
La photographie
documentaire, qui se propose de décrire avec exactitude le réel (les
apparences), pose ainsi la question de l'autonomie de l'image.
Comment une image photographique peut-elle porter en elle-même, et
ce sans ajout ou commentaire extérieur, cette valeur de formation
dans l'expérience du monde ? Cela rejoint une question fondamentale
de l'art : comment rendre intelligible ce qui n'est pas visible ?
toujours la
même image…
La photographie
d'architecture apparaît aujourd'hui très normée, comme enfermée dans
un cadre rigide d'habitudes, de convenances, qui fait finalement que
toutes ces images se ressemblent. Nous avons choisi de regarder ces
images en elles-mêmes, hors de leur contexte d'énonciation, afin de
tenter de saisir la vision du monde qu'elles proposent. Voici les
caractère essentiels de cette esthétique :
- absence de l'homme et des
manifestations de l'usage,
- exclusion du contexte,
- exclusion du temps,
- présentation sous un jour radieux,
- place privilégiée du spectateur,
- ordre géométrique / graphique,
- netteté.
des images
hors du monde…
Ces images
présentent une forte unité de logique — celle de l'architecture
comme forme pure —, par exclusion systématique de toute chose
susceptible d'altérer la logique dominante. L'objet architectural
est ainsi présenté comme extérieur au monde, hors du monde,
ce qui renvoie à l'idéal moderne de pureté, d'autonomie de la forme
architecturale. Aucun élément n'ouvre la possibilité d'une autre
lecture : rien ne permet d'évaluer la chose représentée au regard de
faits ou d'objets extérieurs à la pure logique architecturale, alors
que, de fait, l'architecture se mesure en permanence au réel.
L'écart au monde est finalement tellement grand dans ces images
qu'elles en deviennent irréfutables. C'est l'image d'un monde sans
changement possible, incorruptible, inaltérable, pacifié. Ces images
hors du monde des hommes, comme d'essence divine, renvoient à l'idée
de l'architecte-démiurge.
de la
séduction…
Prééminence et
« spectacularisation » de la forme, par l'utilisation répétée de
manières convenues et culturellement considérées comme flatteuses,
vont dans le sens d'une idée consensuelle du beau (le beau
temps, la belle composition, la belle lumière…). Le spectateur
y occupe la place privilégiée de celui qui aurait la chance — tel un
élu — d'assister à un moment unique. Nous sommes dans le registre de
la satisfaction rétinienne, de l'effet graphique qui cache une
désimplication du regard : il y a séduction, au sens premier — se
ducere = conduire à l'écart —, par le caractère spectaculaire
donné à la forme qui devient l'objet central de l'attention alors
qu'elle n'est en réalité que la matérialisation de contraintes
non-visibles. La séduction opère par déplacement vers le registre de
l'émotion. L'objectif est de subjuguer le spectateur en jouant sur
les affects, et ce au détriment de la raison.
du visible
au visuel…
Cette
esthétique porte en elle une définition de l'architecture comme « art
rétinien[xi] »
que l'on trouve déjà dans la fameuse formule de Le Corbusier : «
…le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés dans
la lumière… [xii]»
De fait, l'architecture se présente dans les images uniquement dans
sa dimension visible ; par ailleurs, nous avons vu que tout ce qui
est susceptible de mettre en question le point de vue dominant est
évacué : la photographie est ainsi tenue à donner une transposition
littérale de l'apparence, sans possibilité aucune laissée au
spectateur de pouvoir envisager l'objet selon un autre point de vue.
La réduction au visible propre au processus photographique se trouve
ici redoublée par la réduction à un point de vue unique. C'est donc
l'apparence, en tant qu'état superficiel, qui est appelée à faire
l'image. Dans cette logique, plus l'objet est singulier, plus son
image est susceptible d'être frappante ; plus la situation présentée
a le caractère de l'exceptionnel[xiii],
plus cet effet est fort. Cette recherche d'impact visuel semble
affecter la conception architecturale elle-même : du visible
comme véhicule de communication de l'architecture on passe au
visuel comme enjeu même de l'architecture. C'est la primauté du
visuel dans un contexte où la visibilité est un objectif de premier
ordre. L'architecture profite de la diffusion de son image par la
photographie, et en retour, la photographie apprend à l'architecture
à se faire image, à trouver une expression formelle qui puisse être
relayée au mieux par l'image. La conception architecturale est non
seulement influencée par la multitude des images-référents qui
sillonnent le monde, mais plus encore par une nécessité de
s'intégrer au mieux à la logique des images, en se faisant encore
plus image. De la question de savoir si l'image ressemble au
bâtiment, on passe à celle de faire ressembler le bâtiment à une
(son) image[xiv].
Ceci tend finalement à réduire l'écart de l'image à son référent :
l'image d'une image…
Pour autant,
l'enjeu de l'architecture est d'édifier dans le réel. A chaque
instant, l'édifice se mesure au réel, se confronte à d'autres
logiques, au risque même d'en perdre son intégrité première.
En quoi les images pourraient-elles traduire cette instabilité du
réel, porter en elles la possibilité d'une mise en question de
l'objet architectural ?

d'après Piero Della Francesca – La cité idéale – vers 1470
incertitude et
non-définition
Dans la
pratique courante, l'architecte répond à un programme, soit la
définition de besoins en espaces — de qualités d'espaces —
susceptibles d'accueillir des usages définis. Ceux-ci sont
déterminés à partir de pratiques précisément identifiées au moment
de l'élaboration du programme. De même, les lois et règlements, le
contexte économique du projet, sont autant de paramètres valables à
cet instant précis ; autant de choses dont on sait pour autant
qu'elles ne sont pas stables, qu'elles sont soumises à des
fluctuations. Des données identifiables au moment de la conception,
mais dont on pourrait dire qu'elles appartiennent déjà au passé :
elles ne représentent, à l'instant où on les identifie, qu'un état
transitoire[xv].
Tout édifice en vient ainsi, tôt ou tard, à être menacé
d'obsolescence, celle-ci pouvant survenir dès l'achèvement de la
construction.
Tout le travail
de conception tend à l'élaboration d'un objet totalement défini, ce
avec la certitude que chaque choix peut se justifier comme
adéquation technico-économique à des contraintes identifiées,
déterminées. L'architecte est ainsi appelé à travailler avec des
éléments connus, sur la base de programmes dans lesquels tout est
décrit, qualifié et quantifié. Chose probablement rassurante pour le
futur usager, mais qui de fait évacue l'idée d'un changement
possible. Nicolas Michelin introduit le terme de maître d'usage
: « Le maître d'usage est celui qui sait et impose exactement ce
dont il a besoin, ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas. L'évolution
de l'espace n'est pas sa préoccupation principale. Ce qu'il exige
avant tout, c'est que le projet réponde aux demandes immédiates et
qu'il fasse l'objet d'un accord le plus large possible de la part
des futurs occupants. C'est le consensus qui est recherché excluant
a priori toute nouveauté et favorisant au contraire des solutions
standard, sans risque, plaisant à tous[xvi]. »
Ce souci de précision dans la définition des besoins fait obstacle à
l'introduction d'une marge d'inconnu, d'incertitude, de
non-définition, marge qui semble pourtant nécessaire dans une
optique d'anticipation[xvii].
Cette vision du
processus de conception architecturale, comme mise au point d'un
objet totalement déterminé et fini, se trouve en accord parfait avec
une représentation centrée sur l'apparence. En effet, chaque élément
de l'édifice, chaque dispositif, est la concrétisation d'une
contrainte préalablement définie. La matérialité de l'édifice est le
terrain-même du dialogue permanent de l'architecte avec le maître
d'ouvrage, les ingénieurs ou encore les entreprises : durant la
phase de conception, tous les échanges portent sur la nature des
objets constituant l'édifice, leur justification fonctionnelle, leur
viabilité technique et économique. Cela ne signifie pas que la
réflexion de l'architecte se limite à la matérialité, loin de là,
mais dans le contexte global de production d'un édifice où le
dialogue est centré sur l'objet et ses composants, il est presque
naturel que l'on montre, dans les images, le résultat de tous ces
efforts !
En ce sens, la
photographie apparaît comme une gratification, et conforte, par la
visibilité qu'elle donne aux choses, l'importance de la dimension
matérielle - donc visuelle - de l'architecture. On demande bel et
bien à la photographie de rendre compte d'une réalité au travers de
son apparence, sachant que toujours, l'image sera accompagnée d'une
légende ou d'un commentaire qui replacera la chose vue dans son
contexte : « ceci montre cela », ou encore : « ceci est
tel pour telle raison ». On reste ainsi dans un registre de la
certitude : tout peut être décrit, nommé, montré, parce que tout a
été pensé.
C'est la forme
affirmative qui domine, tant pour l'édifice qui se présente comme
solution ajustée à un ensemble de contraintes édictées, que pour des
images qui, nous l'avons vu, portent le caractère de
l'irréfutabilité. Registre de la matérialité, de l'objet pour
lui-même, qui occulte de fait tout ce qui relève des effets produits
par l'objet architectural en tant que dispositif de mise en
relations.
Des limites…
Si l'aspect
visuel revêt une certaine importance dans le rapport quotidien que
nous avons à l'architecture[xviii],
il n'en demeure pas moins que l'architecture constitue, de par sa
présence physique, un cadre de possibles et de limites : un
dispositif d'interfaces destiné à donner lieu, mais aussi à
régler les relations entre lieux ou avec ce qui devient, de fait,
extérieur – pas seulement le dehors, le plein-air, mais
plus largement ce qui n'appartient pas directement à la logique de
l'édifice[xix].
Penser en terme
de limites, c'est penser le seuil, l'interface, l'entre-deux, la
marge. C'est prendre en compte l'altérité ainsi que la limite de la
détermination des choses – plus seulement les limites physiques de
l'objet, mais aussi la limite temporelle de validité de l'édifice,
sa possible obsolescence. C'est au fond laisser une place à
l'indétermination, à un possible changement, accepter l'idée que
tout ne peut être prévu et arrêté avant même que l'édifice ne
commence sa vie… Dans le domaine de la représentation, c'est passer
du régime de l'irréfutable et du point de vue unique à celui de la
mise en question, de la multiplicité des points de vue. En effet, si
l'édifice est sujet à un possible changement, est-il encore
nécessaire de le présenter comme fini et invariable ?

d'après une Image du film Playtime de Jacques Tati - 1967
Représenter le
réel / représenter l'idée
… ou de la
nécessité de passer de la fidélité à une construction fictive pour
donner une image juste.
D'une
photographie dans laquelle le réel fait l'image, dont l'objet est la
description du réel dans une optique de conformité. Une
image-fragment qui reste attachée à son référent. Sa condition
première est la fidélité aux choses ou aux faits qu'elle représente…
… à une
photographie qui s'affirme comme réalité en soi. Une construction du
réel dans une optique de fidélité à l'idée. C'est une totalité
autonome, caractérisée par son écart au réel et sa justesse en tant
qu'adéquation de la forme à l'idée.
De la présence au monde
L'œuvre d'art
advient par nécessité là où la connaissance échoue à dire l'état de
notre rapport au monde. Elle se nourrit du monde connu pour
construire une vision qui vaut pour connaissance nouvelle et valeur
ajoutée au monde. En ce sens, elle se situe au bord du monde,
juste à la limite entre le monde connu et l'univers des possibles. A
la fois étrangère et familière, elle vaut par l'écart au monde
qu'elle propose. C'est en jouant sur le registre de l'écart, du
décalage — voire du mensonge —, qu'elle offre la possibilité de
rendre visible et de déplacer les limites du monde.
L'architecture
se situe dans le monde : elle donne lieu à des usages connus
et définis. Elle est convention, forme admise. Mais elle peut aussi,
au même titre que l'œuvre d'art, se trouver au bord du monde
: quand elle porte en germe l'ouverture à de nouvelles possibilités
; un pied dans le réel, un autre dans l'imaginaire, donc apte, au
même titre que l'œuvre d'art, à déplacer les limites du monde.
La photographie des limites
La
représentation de l'architecture ici mise en question donne à voir
des objets privés de tout lien au monde des hommes : des
architectures hors du monde[xx].
Ces images n'expriment ainsi ni la réalité d'une présence au monde,
ni les réalités nouvelles susceptibles d'émerger du fait de cette
présence. La limite du monde est franchie et n'est plus visible :
une seule logique domine ces images qui se présentent alors comme
irréfutables, d'essence divine.
L'enjeu de la
photographie des limites est de trouver le juste écart qui permette
de situer l'objet architectural à ce point de basculement, ce lieu
à la limite du monde où les réalités entrent en friction.
Dans cette idée de confrontation, ce n'est pas tant l'établissement
d'une nouvelle logique qui est intéressant que le fait que la chose
soit alors évaluable, mesurable, au regard de différentes réalités.
Relativisation des points de vue, donc, qui permet de saisir
ce qui se joue entre l'édifice et le monde, sa valeur en tant
qu'objet
dans le monde, le potentiel qu'il porte, non seulement en
terme de fonctionnalité, mais plus encore en terme de sens par la
position qu'il donne vis à vis du monde.

d'après Cape Cod Morning – Edward Hopper - 1950
La réaction à
cette esthétique dominant la photographie d'architecture se
concrétise dans une volonté de réintroduire l'humain dans les images
d'architecture, jusqu'à photographier les édifices occupés, avec
tout ce que l'usage apporte de ce qui est habituellement perçu comme
source de désordre, comme pollution visuelle. Ces nouvelles images
témoignent d'un fléchissement de leur position, de la part
d'architectes qui admettent ainsi l'idée que leurs édifices puissent
leur échapper, et que tout ce qui a été scrupuleusement défini,
puisse un jour être totalement renversé par l'usage. L'usage n'est
plus outrage !
Néanmoins, si
la volonté — louable — est de montrer un attachement à la dimension
sociale de l'architecture, cette nouvelle fascination pour un réel
brut comporte le risque de s'égarer dans l'anecdotique en relevant
de l'excès inverse, par refus de toute intervention et de toute
manipulation, dans une forme de sacralisation du réel. Le changement
est brutal et prend le caractère d'une réaction : d'une architecture
hors du monde, on passe à une volonté de replacer l'édifice dans le
monde, au risque de se laisser submerger par le réel.
Entre ces deux
excès se situe un vaste territoire d'expression pour une
photographie d'architecture qui substitue à la nécessité de plaire,
la volonté de faire surgir le réel.
Une
photographie de Jeff Wall, réalisée dans un chai conçu par les
architectes suisses Herzog & de Meuron, permet de clore ce qui ne
constitue finalement que l'ouverture d'une réflexion en images.
Cette image ne montre rien de l'édifice dont la présence est
simplement suggérée par la découpe circulaire qui vient s'insérer
comme un cadre dans le cadre. L'architecture y est réduite à sa plus
simple expression dans une situation qui rappelle le
belvédère. Jeff Wall propose un renversement du sujet :
l'architecture n'est plus l'objet placé au centre de l'image et qui
focalise l'attention, mais (re)devient la matière enveloppante qui
nous met dans une situation particulière vis-à-vis du monde. On ne
sait plus très bien, dans ce jeu de cadres, lequel délimite l'image,
l'architecture devenant alors, au même titre que la photographie,
une machine à voir.

d'après Jeff Wall – Chai vinicole, Californie - 1999
situation
lieu / réalisation
photographe
date de prise de vue / utilisation de l'image
moyens d'expression utilisés
importance et place du sujet
- place du
spectateur
- distance au sujet
- valeur donnée au
contexte
- lumière
- importance du
détail
- hiérarchie /
points forts
- logiques en
présence
éléments techniques employés pour appuyer les moyens d'expression
- composition
- couleur ou N&B
- valeur de plan /
angle de champ
- degré de
description / profondeur de champ
- redressement des
verticales
- retouches
BARTHES, Roland
La
chambre claire, Note sur la photographie
Paris, N.R.F. 1956.
CAMBIER, Alain, & al.
Les
dons de l'image
Paris, L'Harmattan, 2003.
DELUMEAU G. / GUBLER J. / LEGAULT R. / SIMONNET
C.
Le
béton en représentation
La mémoire photographique de l'entreprise Hennebique 1890-1930
Paris, Hazan, 1993.
DUBOIS, Philippe
L'acte
photographique
Paris, Nathan Université, 1992.
FRIED, Michael
La
place du spectateur – Esthétique et origines de la peinture moderne
Paris, Gallimard, 1990.
GALASSI, Peter
Gursky's World
préface à l'exposition Andreas Gursky au MOMA De New-York,
2001.
KRAUSS, Rosalind
Le
photographique, Pour une Théorie des Ecarts
Paris, Macula, 1990.
LAPIERRE, Eric
Architectures du réel
Paris, Editions Le Moniteur, 2003.
LUGON, Olivier
Le
style documentaire d'August Sander à Walker Evans 1920-1945
Paris, Macula, 2001.
MONDENARD, Anne de
La
Mission Héliographique : cinq photographes parcourent la France en
1851
Paris, Editions du patrimoine, 2002.
ROUBERT, Paul-Louis
L'image sans qualités
Les beaux-arts et la critique à l'épreuve de la photographie
1839-1859
Paris, Monum / Editions du patrimoine, 2006.
ROUILLE, Andre
La
photographie
Paris, Gallimard, 2005.
WALL, Jeff
Essais
et entretiens
Paris, ENSBA, 2001.
Pictures of Architecture /
Architecture of Pictures
A conversation between Jacques Herzog and Jeff Wall,
moderated by Philip Ursprung
KUB, 2004.
L’architecture, sujet, objet ou prétexte : photographie
contemporaine
Bordeaux, ARPA, 1983.
[i]
La photographie de mode suit la même logique.
[ii]
Henri Rouillé – La photographie…
[iii] Poste
créé en 1830 par François Guizot, ministre de l’intérieur,
et historien très attaché à la sauvegarde de la mémoire
nationale.
[iv]
Le daguerréotype, non reproductible, pose un problème
pratique, mais les évolutions rapides de l’héliographie,
notamment les procédés sur papier, vont apporter à l’art
naissant mobilité et reproductibilité.
[v]
Bayard, Le Secq, Baldus, Le Gray et Mestral, les deux
derniers travaillant en duo, se partagent le territoire.
[vi]
Olivier Lugon – Le style documentaire - 2001
[vii] C'est exactement la
différence entre photographier une page d'un livre, et
photographier le texte inscrit sur cette page…
[viii] Andreas Gursky, ancien
élève de B. & H. Becher à la Kunst Academie de
Düsseldorf, pousse plus loin ce refus des contingences en
proposant des images dans lesquelles il est impossible de
prendre pied, où les phénomènes apparaîssent selon le point
de vue d'un observateur supérieur et omniscient.
[ix]
Diane Arbus – source inconnue.
[x]
Jörge Sasse – Photographe – Ancien élève de Berndt et Hilla
Becher.
[xi]
L'expression est empruntée à Marcel Duchamp…
[xii] Le Corbusier – Vers
une architecture – 1923.
[xiii] Ce caractère
d'exceptionnalité se traduit essentiellement par la lumière,
mas aussi par la possibilité donnée au spectateur de l'image
d'assister à un instant dont il est le témoin privilégié.
[xiv] La mondialisation est
aussi celle des images et la visibilité devient un enjeu
planétaire. Le musée Gugenheim de Bilbao est un exemple
d'édifice dont l'impact visuel le dote d'une visibilité qui
dépasse largement le seul contexte urbain.
[xv]
Par exemple, des bâtimentts construits avant le premier choc
pétrolier, soit dans le contexte d'une énergie peu coûteuse,
ne répondent plus aux exigences actuelles en matière de
consommation énergétique.
[xvi] Propos recueilli dans
Architectures du réel – Eric Lapierre – 2006.
[xvii] Au-delà de l'aspect
strictement professionnel, cette volonté de tout définir, de
livrer un édifice où tout a été pensé et adapté à des
contraintes connues, de produire un petit monde parfaitement
déterminé, renvoie au mythe de l'architecte démiurge.
[xix] Voilà déjà une limite
bien difficile à saisir si on envisage l'édifice comme
composante locale d'un réseau de pratiques sociales.
[xx]
Rappel : exclusion du contexte, exclusion du
temps, exclusion de toutes trace de présence humaine, jour
radieux.
dernière modification de cet article
: 2008
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