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l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
webmaster de galerie-photo
professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes de 2002 à 2005

Formation : ingénieur IBM
et ancien élève des Beaux-Arts de Paris

Phonem
28 rue de la Madeleine
30000 Nimes
phonem.productivite@(ntispam)gmail.com
www.photographie-peinture.com
[acheter des oeuvres sur
www.nature-morte.com]



Organise
des stages photographiques
 

 

 

Veuillez noter :
Il nous est extrêmement difficile de réunir les autorisations nécessaires à la présentation des photographies originales dans le texte et nous n'avons pas de budget pour la rémunération des ayant-droits. Le principe que nous suivons pour l'illustration des articles est le suivant : les auteurs des articles peuvent utiliser, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et la source (...) les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’œuvre à laquelle elles sont incorporées. Nous nous conformons en cela aux textes en vigueur (voir en particulier sur ce site : http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/droits/exceptions.htm). Si vous contestez l'utilisation faite d'une photographie, merci de bien vouloir nous en informer. Nous retirerons aussitôt la photographie incriminée des illustrations.

 

Une histoire de la photographie d’architecture qui détermine ce qu’elle est aujourd’hui
  Les principes de la photographie noir et blanc
  classique en architecture
  Le passage à la couleur renforce le bruit
  autour de la ligne
Améliorer ou pas le lieu ?
  Amélioration possible à la prise de vue
  Amélioration possible au post-traitement
Préparer la prise de vue
  Contenu-type d’un reportage photographique
  Le bon moment
  Budget temps et photographie d’architecture
Prise de vue proprement dit
  Problème n°1 : Déterminer quel est le sujet
  Donner de l’information
  Placer le bâtiment dans l’éternité
  Le rapport entre l’intérieur et l’extérieur
  Personnages et voitures : en mettre ou pas ?
Des exemples de photographie d’architecture
  Julius Shulman
  Juergen Nogai
  Our True Intend is all for your Delight
  Gabriele Basilico
Pour aller plus loin : des exemples de photographie d’architecture en art
  Stephen Shore
  Bernd et Hilla Becher
  Thomas Struth
  Lynne Cohen
  Sugimoto (pour mémoire)
  Josef SCHULZ

 

Photographie d'architecture
Quelques conseils aux photographes

Ce petit texte sur la photographie d'architecture est destiné aux photographes qui s'y intéressent. Il tâche de dessiner les contours de la photographie d'architecture, tentant par des exemples de montrer à la fois ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas. En dessinant le répertoire des conventions de la photographie d'architecture, on espère aider les photographes, en charge d'une commande, à travailler avec les meilleures chances de satisfaire à la fois leur client et une conscience personnelle parfaitement éclairée par les  possibilités et limites existantes de ce qui est, au fond, une sorte de bel exercice de style.
Notre étude ne concerne pas les images de synthèses, devenues nombreuses au niveau des projets ou en illustration dans les magazines spécialisées... nous gardons ce sujet pour un autre jour.

Henri Peyre

 

Une histoire de la photographie d’architecture qui détermine ce qu’elle est aujourd’hui

Les principes de la photographie noir et blanc classique en architecture

Avant d'être photographie d'architecture la photographie d'architecture est photographie. A ce titre, elle hérite de l'esthétique classique de la photographie noir et blanc qui est le tronc de l'arbre ; dans cette esthétique de la belle photographie noir et blanc, on trouve un certain nombre de principes ou de façons de valoriser le sujet, auxquels la photographie d'architecture ajoute quelques idées fortes :

Le sujet principal porte le meilleur blanc et le meilleur noir.

Toute la photographie est refermée autour du sujet (soit pas perte de contraste suivant notre premier principe, soit par assombrissement, soit par perte de netteté périphérique...).

Les verticales sont toujours parfaitement verticales.

Il n’y a pas de déformation visible sur l’image, on affecte de respecter totalement l’œuvre de l’architecte.

Le premier plan est dégagé de sorte que le sujet « trône » à mi-distance

Principe de prise de vue : on emploie systématiquement le niveau et on photographie à l’horizontale (ce qui maintient les verticales perpendiculaires à la base de l’image). Pour photographier vers le haut, on utilise le décentrement si l’objectif et l’appareil le permettent. Autrement on sera obligé de redresser les verticales affectées par la bascule de l’appareil au traitement.

Si on conserve un résultat basculé c’est qu’on a quelque chose à dire sur les lignes (l’architecte trouvera que c’est une interprétation).

« On vise essentiellement à rendre la totalité de l’œuvre, présentée de façon optimale, en montrant le plus d’architecture et le moins d’éléments gênants possible. (…) La représentation doit être réaliste et sans caractère personnel. » Urs Tillmanns – Photographie d’Architecture, Sinar Edition, 1993.

Le passage à la couleur renforce le bruit autour de la ligne

Dans l'approche classique de la photographie d'architecture en noir et blanc, on a tendance à dépouiller la représentation au maximum autour du seul sujet monumentalisé. Dans cet esprit, la photographie d’architecture en noir et blanc a une tendance naturelle à parler de la ligne, et est naturellement proche du dessin d’architecte. L’irruption de la couleur a, elle, naturellement tendance à venir perturber la perception de la ligne

Conclusion, en photographie couleur, il ne faut pas hésiter à abaisser les couleurs ou à ôter des détails pour redonner une meilleure perception de la ligne

Améliorer ou pas le lieu ?

Le photographe d'architecture se doit d'être avant tout être respectueux du travail de l’architecte : la photographie d’architecture, par tradition, fait semblant d’être neutre. Le photographe doit se garder d’avoir l’air d’interpréter systématiquement la vision du bâtiment. Ceci dit, et de façon subtile, le photographe dispose de certains moyens pour améliorer la représentation du bâtiment.

Amélioration possible à la prise de vue

La photographie au très grand-angle donne de l’espace à des lieux étriqués.

Le télé objectif compresse les volumes et peut renforcer des effets de voisinages entre bâtiment différents, ou des impressions d’empilement de constructions.

Jouer la courbe est une prise de partie possible, mais plus grande : le photographe témoigne de son émotion face à l’œuvre de l’architecte. Cela doit rester très exceptionnel et on le fait surtout dans le cas où le bâtiment y invite déjà.

Attention dans tous les cas, une nouvelle fois, à respecter l’œuvre de l’architecte.

Amélioration possible au post-traitement

Utilisation des masques pour refermer la luminosité de la photo autour du sujet - cela revient à jouer la photo dans le sens historique déjà évoqué.

Utilisation du flou pour isoler le sujet principal (l'introduction du flou est toujours dangereuse ; le flou est mal perçu par l'amateur qui y voit immanquablement un défaut technique).

Utilisation de bibliothèques de nuages ou de pelouses : elles vont permettre d'effacer les défauts trop criants du réel.

Amélioration de la dynamique par prise de vue avec diaphragme fixe mais temps de pose décalé puis post-traitement HDR.

Préparer la prise de vue

Contenu-type d’un reportage photographique

Il est plus qu'utile de préparer soigneusement sont reportage photographique à l'avance. Sur place le photographe risque d'être débordé par l'action : présence opiniâtre du client, maîtrise des détails de la scène, gestion souvent compliquée des entrées de lumière...

Une bonne recette est rappelée par dans le livre Photographie d'architecture de Gilles Aymard (1). Il conseille de réunir, pour chaque sujet :

1 photo résumé : emblématique ou à défaut symbolique résumant le sujet.

3 à 6 photographies expliquant l’ensemble du sujet et en faisant le condensé.

Il donne également l'excellent conseil d'avoir la présence d'esprit de réaliser des photographies en portrait ET en paysage (on peut doubler une vue dans les 2 modes) : mieux vaut ne pas mitrailler et ne pas laisser le client choisir… il n’en est pas toujours capable !

Le bon moment

Il est toujours bon de varier les moments.

Un bon photographe d'architecture doit se rendre disponible et oublier ses contraintes personnelles : il doit pouvoir photographier de nuit même si il a une vie de famille…

La meilleure heure n’est pas la même pour tout le bâtiment : il est utile de faire des repérages, d'observer le jeu des ombres, d'essayer d’obtenir des textures intéressantes.

On jouera également l'heure magique classique : la tombée de la nuit, ce moment où on peut parvenir sans artifice à l’équilibre de puissance entre la lumière de l’intérieur et celle de l’extérieur.

Budget temps et photographie d’architecture

Plus on prépare le travail et plus on sera efficace sur le moment.

Le grand problème classique de la prise de vue est le mauvais temps. Mais il faut bien penser qu’on peut faire des photographies par tous les temps et qu’en particulier les photographies d’intérieur profitent souvent du temps gris. Celui-ci réduit l'écart de luminosité entre l'intérieur et l'extérieur du bâtiment.

Si on a eu un premier accès au lieu, il faut prendre des notes afin de préparer une chronologie de réalisation des photographies qui tienne compte de l’évolution de la lumière dans la journée et en profite.

Prise de vue proprement dite

La prise de vue proprement dit nécessite qu'on se pose quelques questions et qu'on observe certains principes et quelques stratégies, liés aux observations que nous avons faites.

Problème n°1 : Déterminer quel est le sujet

Qu’est-ce que veut dire votre photographie du bâtiment ?

Que veut-elle mettre en valeur dans le bâtiment ?

Qu’est-ce qui vous frappe dans tel ou tel aspect du bâtiment ?

Quels sont les détails inutiles et parasites à éliminer ?

Donner de l’information

Donner l’échelle, de sorte que l'observateur de la photographie puisse évaluer la taille du bâtiment.

Placer le bâtiment dans l’environnement : ceci n’est pas classique : en photographie d'architecture classique on aurait plutôt tendance à isoler le bâtiment du "fond". Pire l’architecte est souvent lui-même littéralement obsédé par son œuvre et perçoit l’environnement comme une menace sur l'intégrité de l'ouvrage, auquel l'environnement porterait une atteinte douloureuse.

Varier les points de vue d’une photo à l’autre (le photographe doit chercher une mobilité horizontale et verticale dans la conception de son sujet)

Placer le bâtiment dans l’éternité

Sur ce point l'architecte est fortement demandeur et le photographe a tout intérêt à travailler à donner au bâtiment un caractère éternel. Il existe pas mal de moyens :

Eviter tout élément de datation ( ce qui est parfois contradictoire avec le placement d’éléments destinés à donner l’échelle, comme des voitures)

Enlever les éléments polluants (linge qui sèche...)

Accentuer la netteté du bâtiment en l'opposant au flou des personnages éventuels de la scène ; un filtre gris permettant d'augmenter la durée de la pose à ouverture constante est le bienvenu.

Photographier le bâtiment par des temps et à des heures différentes, y compris la nuit : cela démontre bien que le bâtiment dure, là où le contexte est mobile.

Le rapport entre l’intérieur et l’extérieur

Principe : quand on photographie de l’intérieur, on doit aussi voir l’extérieur correctement exposé. Ceci est considéré comme un B.A.BA par le photographe professionnel... mais constituera souvent un sacré casse-tête pour l'amateur.

Pour ce faire il faut évaluer la dynamique du sujet et la confronter à la dynamique de l’appareil (au spotmètre ou à l'histogramme) et travailler à faire tenir la dynamique du sujet dans celle de l’appareil. On obtient souvent cela par l'ajout de forts éclairages ; un autre moyen consiste à étendre artificiellement la dynamique de l’appareil par fusion HDR et fusion classique de clichés d'expositions différentes sous Photoshop.

Personnages et voitures : en mettre ou pas ?

Il convient de bien avoir à l'esprit la hiérarchie de l’attention du spectateur : Le Vivant retient plus l'attention que le  Mouvant qui retient plus l'attention que le  Stable… or , malheureusement, le bâtiment est stable ! Conclusion : il ne faut garder les êtres vivants que s’ils vont dans le sens d'un message particulier qu'on a à passer.

Autre danger du personnage : il appartient à une époque et à un milieu (par son vêtement). Il nuit donc par essence à l’éternité du bâtiment.

S’il y a des personnages, ils doivent donc être soit
- emblématiques de la fonction du bâtiment
- soit correspondre à la clientèle visée par celui-ci.

On notera pour mémoire une possibilité utilisée dans les croquis d’architecte : le personnage ou le véhicule est en noir et blanc tandis que la représentation du bâtiment est en couleur, ou en couleur moins dense, ou flouté… La représentation permet un effacement de ce qui ne constitue pas le sujet principal.

Des exemples de photographie d’architecture

Julius Shulman

Un exemple de photographie d’architecture traitée en noir et blanc classique.

Techniquement :

·         - Le sujet porte le noir et le blanc principal.
- Les bords de l’image sont assombris pour éliminer la perception des détails superflus et obliger à la focalisation sur le sujet principal.

La photographie correspond aux poncifs de l’idéal de la photographie d’architecture moderne, suivant les points énoncés par Guillaume Peronne dans son mémoire d'architecte :

·         "absence de l'homme et des manifestations de l'usage,
 exclusion du contexte,exclusion du temps,
 présentation sous un jour radieux,
 place privilégiée du spectateur,
 ordre géométrique / graphique,
  netteté."
(…) et on obtient
des "images hors du monde…
Ces images présentent une forte unité de logique — celle de l'architecture comme forme pure —, par exclusion systématique de toute chose susceptible d'altérer la logique dominante. L'objet architectural est ainsi présenté comme extérieur au monde, hors du monde, ce qui renvoie à l'idéal moderne de pureté, d'autonomie de la forme architecturale. Aucun élément n'ouvre la possibilité d'une autre lecture : rien ne permet d'évaluer la chose représentée au regard de faits ou d'objets extérieurs à la pure logique architecturale, alors que, de fait, l'architecture se mesure en permanence au réel. L'écart au monde est finalement tellement grand dans ces images qu'elles en deviennent irréfutables. C'est l'image d'un monde sans changement possible, incorruptible, inaltérable, pacifié. Ces images hors du monde des hommes, comme d'essence divine, renvoient à l'idée de l'architecte-démiurge."

Quelques exemples tirés du livre de Schulman : l'Architecture et sa photographie (2)


Schulman – Maison Victorienne


Shulman-Maison Steeves-1960


Shulman-Maison Davis


Shulman-Convair astronautics-1958


Shulman-Maison Bethlehem-1961

Schulman emploie également des effets moins classiques : la végétation traitée en infra-rouge. Il s’agissait surtout pour lui de déboucher les brumes… mais cela donne une magie à l’image : dans ce mode de prise de vue, la végétation apparaît très éclaircie :


Shulman-Maison Frey-1953


Shulman-Stuhr museum of-pionner art-1967

On notera sur toutes ces images à quel point le photographie respecte le principe du sujet principal contenant le meilleur blanc...

 

A noter également chez Shulman :

Des cas de photographies couleur d’intérieur avec personnages : dans ce cas les personnages représentent la classe sociale censée être la clientèle de l’architecte.

Se rappeler en tout état de cause que les architectes regrettent la plupart du temps que leurs clients s’approprient le bâtiment en y vivant. Ils préféreraient que le bâtiment reste une idée, et la leur… en tenir compte en photographiant. L'idéal de prise de vue est ainsi souvent le moment où le bâtiment est fini mais encore en attente de livraison.

 


Shulman-csh n°22-konig-1959


Shulman-csh n°22-konig-1959


Shulman-Maison-Bailey-konig-1958


Shulman-Maison Stahl-konig-1960

 

A noter enfin :  des flous de bougé sur les arbres permettent d’effacer la végétation qui accompagne le bâtiment. L’effet dû aux longs temps de pose des chambres peut être obtenu aussi sur les appareils de plus petit format par le placement d’un filtre gris devant l’objectif.


Shulman-csh n°8-détail-1959

Juergen Nogai

Une des qualités classiques attendues de la photographie d’architecture est, lors de la prise de vue en intérieur, l’équilibre entre l’intensité de la lumière extérieure et celle de la lumière intérieure : on joue évidemment d’autant plus cette qualité que l’extérieur est intéressant, mais cela reste de toutes façons un poncif de la photographie d’architecture : la fenêtre ne doit pas être « grillée ».

Autrefois uniquement réalisée par l’accumulation de très gros éclairages de type lumière du jour dans les intérieurs, cette obligation profite aujourd’hui et des capteurs plus petits nécessitant des éclairages plus raisonnables, et des techniques de post-production en photographie numérique.

Quelques superbes exemples chez Nogai, extrait du livre Koenig de Neil Jackson (3) :


Nogai-Maison Beagles-1963


Nogai-Maison Beagles-1963

Our True Intend is all for your Delight

La photographie d’architecture présente rarement la fonction du bâtiment. Ces photographies sont un exemple assez rare du contraire : ce sont des photographies réelles de commande, destinées à mettre en valeur l’aspect paradisiaque des premiers centres de vacances inventés dans la Grande-Bretagne de l’entre-deux guerre, en décrivant exactement leur fonction. Ces centres, qui connurent au départ un vif succès, disparaîtront assez rapidement avec la démocratisation du prix du billet des avions. Our True Intend is all for your Delight était la devise placée au fronton de chacun de ces centre. (4)

On pourra remarquer que le grouillement humain dans chaque image a pour effet d’effacer complètement les caractères physiques des personnes présentées, accentuant l’idée de fonction du lieu. C’est ce qui ramène ces photographies à la photographie d’architecture alors qu’elles n’en reprennent pas exactement tous les poncifs. L’effacement de l’homme finit par s’y réinviter… l'excès de la représentation humaine travaillant à son insignifiance.

Gabriele Basilico

Basilico présente plus des lieux que des bâtiments. Ses photographies témoignent d’une sensibilité à l’environnement qui n’est pas traditionnellement présente dans les poncifs de la photographie d’architecture. Nous sommes avec ce photographe aux confins de la photographie d'architecture et de la photographie sociale.

Les photographies suivantes sont extraites du livre Bord de mer de Gabriele Basilico (5) :


Basilico-Merlimont-plage-1985


Basilico-Calais-1985


Basilico-Hardelot-plage-1985


Basilico-Berck-plage-1984


Basilico-Boulogne-sur-mer-1984


Basilico-dunkerque-1984


Basilico-Zuydeoote-1984

 

Le travail de Basilico est intéressant dans le cadre de cette présentation en ce qu'il permet, en jouant sur les limites de la photographie d'architecture, de mieux entrevoir les poncifs de sa constitution.

Pour compléter ce bref tour d'horizon sur la photographie d'architecture il apparaît du coup nécessaire d'aller faire un tour du côté de la photographie artistique. A la fois elle presse l'évolution de la photographie d'architecture, donnant des idées pour la faire bouger sur ses frontières, et à la fois elle permet une observation plus juste des conventions actuelles, avec lesquelles elle sait jouer.

Pour aller plus loin : des exemples de photographie d’architecture en art

Stephen Shore

Stephen Shore est un pionnier de la photographie sociale : le bâtiment est, dans ses représentations, moins important que les indices qu’il révèle sur les pratiques sociales locales. Des exemples donc de photographies d’architecture tirées vers le documentaire social, tirés du livre Stephen Shore, Uncommon places - 50 unpublished photographs 1973-1978 (6) :


Shore-Badlands national monument-south-dakota-1973


Shore-Terrace bay-Ontario-1974


Shore-Spokane-washington-1974


Shore-Winnipeg-Manitoba-1974


Shore-University-drive-fort-worth-texas-1976

Bernd et Hilla Becher

Au départ photographes de la grande tradition documentaire, nostalgiques des bâtiments industriels de la Ruhr en train de disparaître, les Becher ont peu à peu habillé la présentation de leurs photographies d’un autre vêtement : ils chercheraient par derrière leurs bâtiments industriels, photographiés à l’identique, le concept, ou l’idée platonicienne, du château d’eau et du haut fourneau.

Le bâtiment est donc très important mais sa fonction est incompréhensible : l’idée est de repérer les invariants au sein d’une multitude de bâtiments. Suivant les préceptes hérités de la photographie documentaire, on essaye de photographier dans la pure frontalité ; on évite toute perspective et toute ligne de fuite. On ne tourne surtout pas autour du bâtiment : c’est une sorte de jusqu’au-boutisme de l’idée de neutralité présente en photographie. Le photographe est tenu de montrer qu’il n’interfère en rien dans la représentation du bâtiment…

Ces photographies sont extraites du livre Field Trips de Bernard & Hilla Becher et Robert Smithson (7) :


Bernd et illa-Becher – Oberhausen photographs-1972


Bernd et illa-Becher – Oberhausen photographs-1972

Thomas Struth

La grande idée de Thomas Struth, élève des Becher, est d’opposer l’éternité des grands lieux historiques à la petitesse des visiteurs. Là où les Becher tentaient de dépasser le réel par l’idée platonicienne, Struth met en valeur la monumentalité en architecture (Gursky reprendra cette notion du dépassement en constituant, hors de la sphère de l’architecture, d’immenses tableaux parlant du vertige).

Struth s’est beaucoup intéressé à l’architecture avant de finir par comprendre qu’il voulait surtout parler de l’homme à l’état de trace.

Quelques illustrations tirées du livre Thomas Struth (8) :


Struth-Shinju-ku-Tokyo-1986


Struth-le Lignon-Geneve-1989


Struth-South lake street-Chicago-1990


Struth-Pantheon-Rome-1990


Struth-Bernauerstrasse-Berlin-1992


Struth-Parking lot- Dallas-2001

Lynne Cohen

Autres lieux qui ne font que porter une trace de la vie humaine : ceux de Lynne Cohen. Là aussi, nous sommes dans une exacerbation  de la photographie d’architecture : l’homme ne fait que passer, le bâtiment reste. L’accent est mis sur l’absence du corps dans des lieux qui y sont pourtant consacrés…

Illustrations tirées du très beau livre No man's land, d'Ann Thomas (9) :


Lynne Cohen-Etablissement-thermal-1994


Lynne Cohen-Laboratoire-1994


Lynne Cohen-Etablissement thermal-1994


Lynne Cohen-Corridor-1995


Lynne Cohen-Salle de travail-1996


Lynne Cohen-Salle d’observation-1990

Sugimoto (pour mémoire)

La très belle série des théâtres de Sugimoto traite aussi du thème courant de l’architecture appartenant à un monde surplombant la vie humaine : la fugacité du spectacle qui passe est opposée à l’éternité des murs… mais en retour, compliquant sérieusement l’analyse, la lumière elle-même semble divine !


Hiroshi Sugimoto-Metropolitan-Los angeles-1993

A noter également de Sugimoto, une série où les bâtiments sont figurés flous, exprimant qu’étant d’ores et déjà reconnaissables sans qu’on les figure c’est qu’ils sont déjà passés à l’état d’idée. Le flou, paradoxalement, renforce l'impression d'éternité : ne correspond-il pas à l'état de notre représentation mentale ? L'habileté de ce jeu sur la photographie d'architecture ne convient pourtant qu'aux bâtiments déjà connus... et certainement pas à celui de votre architecte, dont vous devez justement assurer la promotion !

 


Sugimoto – Tour Eiffel et Villa Savoye

Josef SCHULZ

Pour terminer, les curieuses photographies de Josef Schulz semblent répondre de façon presque caricaturale, mais très efficacement, à la question qu’est-ce que la photographie d’architecture ? On y trouve, poussés à bout, les principes d’une photographie de bâtiments monumentalisés, dépouillés de leur contexte d’usage ou social et de tous détails ; les couleurs ont également été travaillées pour ne pas présenter d’aspérité. On ne garde finalement que le bâtiment dans son essence, en route vers l’éternité.

Voilà qui est très intéressant pour le photographe d’architecture : il peut réfléchir à sa propre conception de la photographie et à la vision que l’architecte peut en avoir ! Voici donc avec ces quelques images tirées du catalogue de l'exposition Génération  (10) , une vision archétypale de la photographie d'architecture :


Josef Schulz-forme 7-2002


Josef Schulz-forme10-2002


Josef Schulz-forme 2-2002

 


Josef Schulz-brique-2003
 

Bibliographie

(1) Gilles Aymard, Photographie d'architecture, Eyrolles, Paris, 2010
ISBN 978-2-212-67326-5

(2) Julius Shulman, l'Architecture et sa photographie, Taschen, Köln, 1998

(3) Neil Jackson, Koenig, Taschen, Köln, 2007. Nous recommandons chaudement ces superbes petites monographies d'architectes de chez Taschen : la qualité de l'illustration est superbe et le format très agréable.
ISBN : 978-3-8228-4890-6

(4) Our True Intent Is All for Your Delight, The John Hinde Butlin's Photographs, Martin Parr, Elmar Ludwig, John Hinde..., Relié: 128 pages
Editeur : Chris Boot (15 mars 2007), ISBN : 0954281306

(5) Gabriele Basilico, Bord de mer, Le Point du Jour, Verone, 2003
ISBN : 2-912132-25-8

(6) Stephen Shore, Uncommon places - 50 unpublished photographs 1973-1978, Walter Conrads & Kamel Mennour, Paris 2002

(7) Bernd & Hilla Becher, Robert Smithson : Field Trips, Ed. James Lingwood, Turin 2002, ISBN : 88-7757-146-2

(8) Thomas Struth, 1977-2002, Dallas Museum of Art, Yale University Press, Vérone, ISBN 0-300-09360-8

(9) Ann Thomas, No man's land - les photographies de Lynne Cohen, Thames & Hudson, Paris 2001, ISBN : 2-87811-204-0

(10) reGeneration - 50 photographes de demain, Thames & Hudson, Paris 2005, ISBN : 2-87811-266-0

dernière modification de cet article : 2011

 

 

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