La photographie
et la restauration de la montagne

" Restaurer la montagne ", cette expression étonnante est
curieusement le titre d'une exposition photographique que l'on peut voir
en Arles (Musée Arlaten, jusqu'au 21 août 2005 - voir lien ci-dessous),
et la dénomination d'une entreprise considérable et assez méconnue qui
fut confiée à l'Administration des Eaux et Forêts dans la seconde
moitié du 19ème siècle. De passage en Arles, j'ai eu non seulement le
plaisir de découvrir ces photos d'un autre siècle mais aussi celui
d'apprendre le travail impressionnant réalisé par les services de
Restauration des Terrains de Montagne (RTM) au 19ème siècle. Pour ceux
que le sujet intéresse, je ne peux que vivement conseiller la visite de
l'exposition, ainsi que l'achat de l'excellent catalogue de l'exposition
qui comprend non seulement les 162 photos de l'exposition mais aussi une
cinquantaine de pages d'explications sur cette entreprise et sur le rôle
essentiel qu'y a joué la photographie. Voici quelques notes de lecture.
Restauration des terrains en montagne.
Dans les années 1840, l'analyse de certaines catastrophes (glissements
de terrain, crues et inondations...) a convaincu les forestiers puis les
responsables politiques de l'époque que la lutte contre ces phénomènes
destructeurs passait par une politique volontariste de contrôle de
l'érosion de la moyenne montagne et de reboisement. Au Second Empire puis
sous la IIIème République, un important dispositif législatif et
technique est mis en place et institue des services de "Restauration
des terrains en montagne", dits "RTM". Les moyens
financiers et humains sont à la hauteur de l'ambition, et des milliers
d'ouvrages de tailles diverses sont réalisés entre les années 1880 et
la Première Guerre mondiale dans les départements de montagne : barrages
retenant les alluvions, tunnels de dérivation, travaux de terrassement,
travaux de plantation, sont entrepris à grande échelle afin de
maîtriser une nature devenue menaçante.
Au-delà de l'aspect technique et du grandiose des travaux, et sous
couvert d'objectivité scientifique et de neutralité, cette entreprise
est en fait un véritable choix idéologique, au sein même de
l'administration, entre partisans d'une gestion protectrice et
centralisée de la nature, et ceux qui militent pour la prise en compte de
la diversité des modes de vie et en particulier des populations
montagnardes ; les prémices d'un débat toujours d'actualité.
La place de la photographie.
L'autre élément intéressant dans cette entreprise est l'utilisation
de la photographie comme un des outils nouveaux employés au sein du
dispositif mis en oeuvre. En effet, peu après la promulgation de la loi
RTM, l'Administration des Eaux et Forêts pourvoit chacun de ses services
RTM de chambres photographiques de format 18x24. Il s'agit de chambres de
voyage F. Jonte, en bois de noyer, laiton et bronze, et utilisant des châssis
pouvant contenir deux plaques de verres portant l'émulsion
photosensible.

Chambre de voyage 18x24 F. Jonte - objectif Derogy
A partir de 1887, un enseignement pratique, et obligatoire, de la
photographie est même dispensé à Paris. Des campagnes photographiques
ayant trait aux champs d'activités des services RTM sont alors menées
systématiquement : vallées et torrents, phénomènes d'érosion,
cataclysmes naturels, ouvrages, reboisement, plantations. Ces
photographies sont considérées à l'époque comme garantes de
l'objectivité scientifique du projet ; elles fournissent matière à
démontrer la nécessité de lutter contre les dégradations des montagnes
et seront utilisées comme le support essentiel du programme de
restauration. L'exposition, et le catalogue, détaillent les différents
éléments de ce travail photographique :
- La montagne monument : "Les services Eaux et Forêts, disposant
d'appareils dès 1860, vont faire de la photographie un véritable
instrument de travail. Ces images, utilitaires, possèdent cependant une
véritable force plastique, rappelant les premières photographies grand
format de sites naturels. Développées dès les années 1850 aux
Etats-Unis, ces prises de vue tendaient à traduire, par la
monumentalité, un sentiment de sublime et de grandiose, déjà présent
dans la peinture de paysage."

34. Var supérieur ; Entraunes ; vue panoramique de
la crête de Roche Grande (2600m) - grés d'Annot et calcaires sénoniens
surmontant les marnes crétacées profondément ravinées. - refuge des
agents de la Boulière - barres de Roche Rousse ; 1er septembre 1909 ;
18x24 (AD 06 ; 23FI 350).
- Témoigner et dénoncer : "Pâturage excessif, coupe de bois de
chauffage et d'industrie, écobuage sont désignés comme étant à
l'origine des crues torrentielles, du ravinement des sols, des glissements
de terrains. Les photographes de la RTM traduisent le chaos auquel ils
sont confrontés par des prises de vues rapprochées et établissent une
typologie des dégâts à déplorer, qu'il faudra corriger. Cette
démarche se rapproche de celle du service des Monuments historiques, qui
avait photographié à partir de 1851 les richesses architecturales de la
France, afin de convaincre de la nécessité de leur restauration"

59. Ubaye ; Saint-Pons ; torrent de la grande Combe
; vue des berges en érosion ; 6octobre 1904 ; M. Planque ; 18x24 (AD04
;29FI 657/1154).
- Corriger et réparer : "Les photographies identifient et
localisent les zones à restaurer. Elles aident également à convaincre
l' Administration et le public de la légitimité des projets, en
présentant les techniques employées et le travail accompli."

90. Guil ; Guillestre ; Panacelle ; vue d'ensemble
du deuxième barrage de dérivation terminé ; 1906 ; 13x18 (AD05 ; 21FI
596).
- Semeurs de paysage : "Les images présentent les multiples
acteurs de ces travaux de reconstruction du paysage. Tous prennent la
pose, de l'ingénieur aux gardes et inspecteurs forestiers, en passant par
les ouvriers. Ces derniers, souvent issus des communes de montagne, ont dû
renoncer à une activité liée au pastoralisme, proscrit depuis par la
législation ; ils trouvent une compensation temporaire en s'engageant sur
les chantiers."

116. Ubaye ; Saint-Pons ; cône de déjection du
Riou Bourdoux ; chantier au travail ; novembre 1925 ; M. Genêt (garde
général) ; 18x24 (AD04 ; 29FI 1380/1844).
- Objectif chronologique : "La chronologie est omniprésente dans
la démarche RTM et son enregistrement photographique : l'œuvre ne peut
se concevoir qu'à long terme. Les lentes avancées deviennent
perceptibles grâce aux prises de vue d'un même site, reconduites de
décennie en décennie."

138. Beaumont-du-Ventoux ; maison forestière des
Ramayettes ; s.d. ; 13x18 (AD84 ; 2FI art.2 n°9).
et
139. Beaumont-du-Ventoux ; maison forestière des
Ramayettes ; 1999. ; David Hugenin ; 6x7
La technique photographique
au service du projet.
L'utilisation de la photographie sera même poussée jusqu'à des
extrêmes que je ne soupçonnais pas dans le contexte du 19ème siècle ;
par exemple, des instructions seront rédigées à l'attention des
opérateurs photographes, précisant quand et pourquoi utiliser des vues
d'ensemble, contre-plongée, gros plans, etc. chaque cadrage permettant de
supporter l'utilité publique des travaux projetés. Le souci de
démonstration de l'ampleur des dégradations, comme celui de localisation
et de l'identification des zones à restaurer, trouvent donc leur
expression dans les formes photographiques. On touche là au documentaire
social et parfois même à la propagande.
En conclusion...
une exposition et un catalogue pleins d'enseignement,
surprises et autres bonnes questions :
- quelle politique pour la protection
de l'environnement ?
- l'étonnante maîtrise de la technique photographique
à une époque qui découvrait la photographie
- la problématique de l'utilisation de la photographie au service d'un
projet
Ces sujets sont tous aujourd'hui encore d'actualité !
Je recommande enfin à ceux qui veulent approfondir le sujet, la
lecture de l'excellent article paru dans Etudes Photographiques, la non
moins excellente revue de la Société Française de Photographie (voir
lien ci-dessous).
Liens utiles
Voir l'exposition :
http://www.ville-arles.fr/portail/index.asp?
p=8&site=actu&id=249
Article de la revue Etudes Photographiques n°3 - Novembre 1997 - La
" restauration " des montagnes. http://etudesphotographiques.revues.org/document96.html
et enfin, évidemment :
Acheter
le catalogue de l'exposition
dernière modification de cet article :
2005
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