Richard Petit : Cheap Land
Interview par Anne Guillaume

Richard, que représente pour vous le blanc ?
Je ne sais pas ce que représente le
blanc… probablement, comme la page blanche, un vertige devant le
néant. Une absence de couleur, l'étendue des possibles… comme un
éblouissement mystique, un vertige métaphysique. Je m'autorise
maintenant aussi à faire des images sans neige, plus minérales, plus
rugueuses.
Pourquoi cet intérêt pour la neige et
la montagne ?
Que voulez-vous nous montrer ?
La neige et la montagne… mon enfance
en Lorraine, les vacances au ski en Autriche avec ma marraine… des
souvenirs délicieux. Mais aussi en montagne, on a une vue
surplombante, on fait face à un paysage vertical, ce qui peut donner
des cadrages tellement nobles. Le blanc
de la neige, c'est aussi la disparition, l'effacement. Les bâtiments
ou autres éléments de l'image semblent posés dans le vide. Il est
finalement beaucoup question de vide et de vertige…

On ne voit pas de personnages dans vos photos, avez-vous envie à
présent de photographier des personnes ou allez-vous continuer sur
les grands espaces ?
Même si toutes mes vues montrent
l'empreinte humaine, il n'y a jamais de "personnages" qui les
habitent. Je trouve que ça rend les paysages plus énigmatiques et
inhospitaliers, ça accentue la sensation de perte d'échelle.
Il m'arrive évidemment d'imaginer des séries de portraits ou des
scènes avec des personnages, mais ce sont pour l'instant des
fantasmes plus que des projets.

Parfois j’ai le sentiment en regardant vos images d’être en attente
d’un accident comme s’il allait se passer quelque chose, comme si
l’esthétique de vos photos allait se décrocher… en avez-vous
conscience ?
C'est en même temps l'esthétique d'une
catastrophe, écologique, climatique. Il est clair que je porte sur
la nature un regard inquiet : cette nature dont nous
sommes issus est en même temps tellement hostile... je ne donne pas
cher de mes chances de survie, sans vêtements ni armes dans un tel
environnement.
Et ce monde que nous vénérons et
redoutons simultanément, nous l'avons déjà quasiment détruit.
Certains scientifiques disent que nous avons probablement déjà
franchi le point de non retour. Comment regarder le paysage avec
sérénité ? J'aime bien aussi l'esthétique des films de science
fiction "post catastrophe" et je dois probablement m'en inspirer
inconsciemment.

Recherchez-vous aussi une certaine ironie dans vos images donnée
naturellement par la nature ?
Plutôt que d'ironie, je préfèrerais
parler d'humour distancié. Je montre des choses que je trouve
très belles, mais toujours des trucs en même temps un peu minables.
Ce n'est pas non plus une esthétique
du déchet ou de la dénonciation, ce qui m'intéresse est plutôt une
tension entre le banal et le sublime, entre le technique et le
tellurique.

Comment travaillez-vous ? faites-vous partie de ces photographes qui
attendent le rayon de lumière pour appuyer ou travaillez-vous dans
l’instant ?
C'est un problème immense. Je regarde
la météo et je pars, en principe, à la montagne quand il va neiger
ou faire des jours blancs. Mais c'est un peu imprévisible. Les jours
blancs, je me régale, je fais une, deux ou trois images, je shoote
du matin au soir. Sinon, il m'arrive bien sûr d'attendre dans la
voiture s'il y a une importante couverture nuageuse avec des trous,
mais… Les jours blancs, c'est plus simple, la lumière est bien plate
et toujours identique. Il m'arrive d'attendre que le "couvercle" se
lève ou baisse un peu. La plupart du temps, s'il y a grand soleil,
ça ne va pas, et ça ne sert à rien d'attendre. Alors je fais des
repérages, ou du tourisme, je glande et je deviens fou. C'est pour
cela que j'ai si peu d'images : attendre les bonnes conditions peut
être désespérément long.

Quel matériel utilisez-vous ?
J'aime la lenteur de la prise de vue à
la chambre qui en fait une sorte de méditation visuelle. C'est
seulement en cas d'extrêmement mauvais temps, comme dans une tempête
de neige, qu'on est gêné. Pour cela, je commence à songer à un
Mamiya 7.
Je trouve aussi assez amusant de
déballer tout cet attirail, c'est un peu comme "les vacances de
Monsieur Hulot" ! J'utilise une Linhof Technika 4x5", j'aime bien sa
solidité un peu Néanderthal et les mouvements importants possibles,
par contre, je ne l'utilise plus à main levée avec le viseur et le
télémètre, je n'ai jamais réussi une image nette de cette façon.
J'ai plusieurs optiques Rodenstock ou Schneider de 90 à 300 mm de
focale et un pied Gitzo5, le plus lourd, pour la voiture, un autre
plus léger pour crapahuter.
J'utilise des plan films Kodak Portra
160 VC par temps gris et NC au soleil. Une petite loupe et une
cellule Gossen Profisix avec additif télé...
… et bien sûr une voiture. La
meilleure de tous les temps, une Coccinelle Volkswagen avec des
pneus hiver. Chaque chose a sa place à bord. Je brûle beaucoup
d'essence, contribuant ainsi moi même au réchauffement climatique
que j'évoque dans mes images ! |