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Toutes les illustrations
sont tirées du très beau livre
Stephen Shore
Photographs (1973-1993)
Schirmer Art Books
ISBN 3-88814-647-X
Bibliographie
Stephen Shore
48 pages
Editeur : Schirmer Mosel Verlag
Germany
14 septembre 2005
Langue : Français
ISBN: 388814423X
Leçon de photographie
de Stephen Shore
Phaidon Press Ltd.
30 novembre 2006
Collection : PHOTOGRAPHIE
Langue : Français
ISBN: 0714896799
Surfaces Américaines
Relié: 231 pages
Editeur : Phaidon Press Ltd.
1er novembre 2005
Collection : PHOTOGRAPHIE
Langue : Français
ISBN: 0714894613
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Stephen Shore : le toujours trop entouré !
par Henri Peyre

Stephen Shore - Broad Street, Regina, Saskatchewan,
August 17, 1974
Un parcours météoritique...
qui débouche sur l'achat d'une chambre 20x25
La carrière photographique de Stephen Shore
a commencé tôt.
Edward Steichen achète à ce photographe de
douze ans des photographies pour la collection du Museum of Modern Art.
A 17 ans, Shore fait la connaissance de
Warhol dont il devient un familier au point de devenir membre de la
Factory : il se trouve plongé durant un an dans la scène du Pop Art et
sa rébellion personnelle se trouve noyée dans la révolution culturelle
plus vaste et organisée de la bande à Warhol.
En 1971, il a 24 ans lorsque le
Metropolitan Museum of Art lui offre une exposition personnelle qui est
aussi la première d’un photographe vivant.
L’ambition de Shore, qui était de se faire
un nom dans l’histoire de la photographie ne se réalisera toutefois que
plus tard lorsqu’à partir de 1972 il entreprend de passer à la
photographie couleur, que le public considérait jusque-là comme non
artistique et plutôt publicitaire1. Nous sommes à l’époque du
Pop Art et du réalisme photographique dans les Beaux-Arts si bien que sa
photographie se tourne naturellement vers l’énonciation d’une banalité
américaine alors négligée : banlieues anonymes, magasins, parkings,
carrefours sans intérêt, ustensiles de la vie ordinaire.
Il quitte New York avec un ami pour Amarillo, au Texas, vers l'Ouest...
Fasciné par les paysages qu'il voit défiler, il décide de continuer
l'aventure en solitaire et part découvrir le pays équipé d'un Rollei 35.

Stephen Shore - El Paso Street, El Paso, Texas, July 5, 1975
A partir de ce moment, il photographiera
absolument tous les éléments de son quotidien : chambres de motels
crasseuses, toilettes infâmes, petits-déjeuners peu ragoûtants saisis en
très gros plan (comme le reprendra Martin Parr) et gueules locales,
bébés et petits chiens capturés façon photos de famille (comme le
reprendra Nan Goldin). Dans un entretien datant de 2004, Stephen Shore
dit à propos de ce voyage : "J'enregistrais ma vie. C'était le journal
visuel d'un voyage à travers le pays. Quand j'ai commencé ce périple,
j'avais beaucoup d'idées sur ce que j'allais faire. Je ne voulais pas
faire d'instants décisifs. Cartier-Bresson avait forgé cette expression
pour désigner certaines rencontres visuelles exceptionnelles, mais
j'étais plus intéressé par la banalité. Je voulais rester visuellement
conscient au fur et à mesure que la journée avançait.".

Stephen Shore - Lookout Hotel, Ogunquit, Maine, July
16, 1974
(Pace / McGill Gallery, New York City)
En 1973, il a 26 ans, Stephen Shore,
toujours dans l’état d’esprit de Kerouac et toujours dans le rituel du
voyage qu’il recommence désormais chaque année, abandonne le Rollei 35mm
pour une chambre photographique 4 x 5’' bientôt remplacée elle-même par
une chambre photographique 8 x 10. Le livre Uncommon places,
édité pour la première fois en 1982 présente les photographies réalisées
au cours de ces voyages. A la façon de Atget ou de Walker Evans, les
vues de Stephen Shore présentent l’ordinaire, les coins de rue, les
parkings, des maisons sans charme, une vitrine presque vide, des
stations service, des chambres d’hôtel. Stephen Shore a collecté ainsi
des images de tous les coins du pays : Floride, Californie, Texas,
Montana, Ohio, Arizona... et même Canada. Le travail vise l'émotion,
principalement au travers de la couleur et de la construction.
Opposer la culture ancienne au milieu contemporain
comme affirmation de soi
Partir au loin avec une chambre rappelle
furieusement le temps des pionniers de la photographie de la fin du
XIXème.
Evidemment, la Grande Nature des pionniers,
vierge et à conquérir, a laissé la place à des vues d’un espace colonisé
où l’accumulation de l’activité humaine grignote inexorablement le
paysage… mais ce glissement du regard n’est pas grand chose dans un
temps qui célèbre désormais la photographie conceptuelle, le banal et le
vernaculaire. Shore aurait pu ne compter pour rien s’il ne s’était pas
en fait autant intéressé à la qualité de la couleur et à la construction
de la composition dans sa photographie.
Mais les grands voyages peuvent aussi être
lus autrement, comme des tentatives de sortir enfin des influences
d’Andy Warhol, du mouvement du Pop Art, des écrits de Jack Kerouac et
des films de la Beat Generation (Easy Rider), des conceptuels et des
documentaristes travaillant par séries, comme Bernd et Hilla Becher, des
travaux topologiques de Lewis Baltz, de Robert Adams. (C’est avec ces
photographes qu'il expose en 1975 dans "New Topographics"), de toute
cette culture dans laquelle il était tombé trop tôt et trop petit. Fuir
le milieu culturel qui vous a mangé demande de bien grands voyages.
En opposant dès lors la médiocrité du sujet
à la pertinence de la couleur et de la composition, Shore prenait cette
fois une voie intéressante, introduisant une tension proprement
artistique dans sa photographie : à sujet banal traitement exagérément
raffiné2…
Ainsi les grands voyages peuvent-ils
probablement être lus comme une tentative pour se trouver enfin soi-même
en revenant, en opposition au diktat de l’époque, au fond traditionnel
de l'art, à l'esprit de la peinture, dans un effort probable d’opposer
par tous les moyens une culture personnelle à la culture d’un milieu
trop envahissant et depuis trop longtemps.
Certaines photographies de Shore indiquent
ainsi très manifestement que la construction du sujet prime sur le sujet
lui-même, quel qu’il puisse être.

Stephen Shore - Coronado Street, Los Angeles,
California, June 21, 1975
Très souvent, comme ici, des ombres sont
utilisées comme pièces fortes de la composition au détriment des objets
eux-mêmes. Shore, ici, semble n'avoir aucune intention particulière que
le « vernaculaire » nous saute au visage.
L'engrenage : construction classique contre sujet
Une fois sur ce chemin que s’est-il passé ?
Dès lors qu’un photographe avance sur une
voie pareille il est amené à reconnaître que la réalité pour lui
est plus dans la sensation de construction créée à l'intérieur de la
photographie, que dans le sujet présenté. Avec le temps et l’affinement
du regard, autant qu’avec la capacité (accrue par l’entraînement) de
l’œil à imaginer dans l’image les chemins de construction possible, le
photographe découvre dans l’étape suivante que la réalité s’offre
toujours autant dans la photographie réalisée (par la construction faite
image)… lors même que le réel décrit objectivement se liquéfie et
diminue sans cesse, c'est à dire à mesure qu'on s'empare de sujets de
moins en moins construits par eux-mêmes. Les compositions de Shore vont
donc se faire de plus en plus minces et difficiles à suivre (pour le
spectateur), de moins en moins appuyées sur des objets réels à mesure
que le temps passe.

Stephen Shore - County of sutherland, scotland, 1990
Finalement on verra même apparaître des
images dans lesquelles la multiplicité des objets est seule présentée :
en fait c’est qu’elle offre déjà à l’œil de l’auteur une grande
construction possible, un ensemble de points d’appuis suffisants pour
entrer dans l’image comme on essaie de traverser un ruisseau, en
calculant le chemin d’une pierre à l’autre.
Voilà finalement ce que nous avons tenté de
dire de la qualité de la photographie de Shore : elle tient à l’ardeur
du combat qu’un homme trop vite et trop tôt intégré à un milieu cultivé
a tenté pour redevenir lui-même et comme il s’y est perdu. Sa grande
période a probablement été celle où il convoque le meilleur de la
peinture (et probablement l’influence de Hopper) pour combattre le
milieu qui l’a trop vite embrassé : le soin à la couleur, à la lumière,
le paroxysme du raffinement dans la description, tout le maniérisme de
la forme démentent le moindre intérêt pour le fait que cette banlieue
soit cette banlieue.
Enfin seul !
Shore gagne dans ce combat d’être enfin un
bref instant un homme seul. Son combat qui utilise le registre classique
des couleurs et de la construction auquel est tant opposé ce milieu du
pop art qui l'a si bien accueilli, est celui d’un enfant trop tôt, trop
vite et trop continûment entouré.
Et c’est par ce mot qu’on voudrait
terminer… dans l’œuvre de Shore, on a toujours l'impression que les
personnages sont toujours trop entourés et qu'ils ne parviennent pas à
s'échapper ! Et même ses paysages tardifs les plus vides entourent
encore le spectateur, emprisonné dans le point de vue du photographe, en
lui masquant l’horizon. Il n’y a pas de fuite possible. Le monde sera
toujours trop plein ! C’est de ce toujours trop, de cette description de
l’enfermement dans un excès de richesse qui empêche d’être soi-même que
naît l’intéressante étrangeté de l’œuvre de Shore. Et c’est là
probablement son message profond !
Shore, le toujours trop entouré !

Stephen Shore - Michael and Sandy Marsh, Amarillo,
Texas, September 27, 1974
Notes
1 Dans les années soixante-dix, le mot de Walker Evans,
célèbre photographe américain des années vingt et trente, selon lequel
"la photographie couleur est vulgaire" est encore un dogme. Par ailleurs
la photographie couleur était chère, les tirages instables à la lumière,
et la photographie couleur réservée à la publicité et au journalisme.
2 Les tirages de Stephen Shore
sont effectués par contact. Leur dimension est donc de 20x25 cm et la
qualité du détail fascinante...
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