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Toutes les illustrations
sont tirées du très beau livre
Stephen Shore
Photographs (1973-1993)
Schirmer Art Books
ISBN 3-88814-647-X

 

 

Bibliographie

Stephen Shore
48 pages
Editeur : Schirmer Mosel Verlag
Germany
14 septembre 2005
Langue : Français
ISBN: 388814423X

Leçon de photographie
de Stephen Shore
Phaidon Press Ltd.
30 novembre 2006
Collection : PHOTOGRAPHIE
Langue : Français
ISBN: 0714896799

Surfaces Américaines
Relié: 231 pages
Editeur : Phaidon Press Ltd.
1er novembre 2005
Collection : PHOTOGRAPHIE
Langue : Français
ISBN: 0714894613

 

 l'auteur

Henri Peyre
Né en 1959
photographe
webmaster de galerie-photo
professeur de photographie
à l'Ecole des Beaux-Arts
de Nîmes de 2002 à 2005

Formation : ingénieur IBM
et ancien élève des Beaux-Arts de Paris

Phonem
28 rue de la Madeleine
30000 Nimes
phonem.productivite@(ntispam)gmail.com
www.photographie-peinture.com
[acheter des oeuvres sur
www.nature-morte.com]



Organise
des stages photographiques

 

 

 

 

Veuillez noter :
Il nous est extrêmement difficile de réunir les autorisations nécessaires à la présentation des photographies originales dans le texte et nous n'avons pas de budget pour la rémunération des ayant-droits. Le principe que nous suivons pour l'illustration des articles est le suivant : les auteurs des articles peuvent utiliser, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et la source (...) les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’œuvre à laquelle elles sont incorporées. Nous nous conformons en cela aux textes en vigueur (voir en particulier sur ce site : http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/droits/exceptions.htm). Si vous contestez l'utilisation faite d'une photographie, merci de bien vouloir nous en informer. Nous retirerons aussitôt la photographie incriminée des illustrations.

 

Stephen Shore : le toujours trop entouré !

par Henri Peyre

 


Stephen Shore - Broad Street, Regina, Saskatchewan, August 17, 1974

Un parcours météoritique...
qui débouche sur l'achat d'une chambre 20x25

La carrière photographique de Stephen Shore a commencé tôt.

Edward Steichen achète à ce photographe de douze ans des photographies pour la collection du Museum of Modern Art.

A 17 ans, Shore fait la connaissance de Warhol dont il devient un familier au point de devenir membre de la Factory : il se trouve plongé durant un an dans la scène du Pop Art et sa rébellion personnelle se trouve noyée dans la révolution culturelle plus vaste et organisée de la bande à Warhol.

En 1971, il a 24 ans lorsque le Metropolitan Museum of Art lui offre une exposition personnelle qui est aussi la première d’un photographe vivant.

L’ambition de Shore, qui était de se faire un nom dans l’histoire de la photographie ne se réalisera toutefois que plus tard lorsqu’à partir de 1972 il entreprend de passer à la photographie couleur, que le public considérait jusque-là comme non artistique et plutôt publicitaire1. Nous sommes à l’époque du Pop Art et du réalisme photographique dans les Beaux-Arts si bien que sa photographie se tourne naturellement vers l’énonciation d’une banalité américaine alors négligée : banlieues anonymes, magasins, parkings, carrefours sans intérêt, ustensiles de la vie ordinaire.
Il quitte New York avec un ami pour Amarillo, au Texas, vers l'Ouest... Fasciné par les paysages qu'il voit défiler, il décide de continuer l'aventure en solitaire et part découvrir le pays équipé d'un Rollei 35.


Stephen Shore - El Paso Street, El Paso, Texas, July 5, 1975

A partir de ce moment, il photographiera absolument tous les éléments de son quotidien : chambres de motels crasseuses, toilettes infâmes, petits-déjeuners peu ragoûtants saisis en très gros plan (comme le reprendra Martin Parr) et gueules locales, bébés et petits chiens capturés façon photos de famille (comme le reprendra Nan Goldin). Dans un entretien datant de 2004, Stephen Shore dit à propos de ce voyage : "J'enregistrais ma vie. C'était le journal visuel d'un voyage à travers le pays. Quand j'ai commencé ce périple, j'avais beaucoup d'idées sur ce que j'allais faire. Je ne voulais pas faire d'instants décisifs. Cartier-Bresson avait forgé cette expression pour désigner certaines rencontres visuelles exceptionnelles, mais j'étais plus intéressé par la banalité. Je voulais rester visuellement conscient au fur et à mesure que la journée avançait.".


Stephen Shore - Lookout Hotel, Ogunquit, Maine, July 16, 1974
(Pace / McGill Gallery, New York City)

En 1973, il a 26 ans, Stephen Shore, toujours dans l’état d’esprit de Kerouac et toujours dans le rituel du voyage qu’il recommence désormais chaque année, abandonne le Rollei 35mm pour une chambre photographique 4 x 5’' bientôt remplacée elle-même par une chambre photographique 8 x 10. Le livre Uncommon places, édité pour la première fois en 1982 présente les photographies réalisées au cours de ces voyages. A la façon de Atget ou de Walker Evans, les vues de Stephen Shore présentent l’ordinaire, les coins de rue, les parkings, des maisons sans charme, une vitrine presque vide, des stations service, des chambres d’hôtel. Stephen Shore a collecté ainsi des images de tous les coins du pays : Floride, Californie, Texas, Montana, Ohio, Arizona... et même Canada. Le travail vise l'émotion, principalement au travers de la couleur et de la construction.

Opposer la culture ancienne au milieu contemporain
comme affirmation de soi

Partir au loin avec une chambre rappelle furieusement le temps des pionniers de la photographie de la fin du XIXème.

Evidemment, la Grande Nature des pionniers, vierge et à conquérir, a laissé la place à des vues d’un espace colonisé où l’accumulation de l’activité humaine grignote inexorablement le paysage… mais ce glissement du regard n’est pas grand chose dans un temps qui célèbre désormais la photographie conceptuelle, le banal et le vernaculaire. Shore aurait pu ne compter pour rien s’il ne s’était pas en fait autant intéressé à la qualité de la couleur et à la construction de la composition dans sa photographie.

Mais les grands voyages peuvent aussi être lus autrement, comme des tentatives de sortir enfin des influences d’Andy Warhol, du mouvement du Pop Art, des écrits de Jack Kerouac et des films de la Beat Generation (Easy Rider), des conceptuels et des documentaristes travaillant par séries, comme Bernd et Hilla Becher, des travaux topologiques de Lewis Baltz, de Robert Adams. (C’est avec ces photographes qu'il expose en 1975 dans "New Topographics"), de toute cette culture dans laquelle il était tombé trop tôt et trop petit. Fuir le milieu culturel qui vous a mangé demande de bien grands voyages.

En opposant dès lors la médiocrité du sujet à la pertinence de la couleur et de la composition, Shore prenait cette fois une voie intéressante, introduisant une tension proprement artistique dans sa photographie : à sujet banal traitement exagérément raffiné2

Ainsi les grands voyages peuvent-ils probablement être lus comme une tentative pour se trouver enfin soi-même en revenant, en opposition au diktat de l’époque, au fond traditionnel de l'art, à l'esprit de la peinture, dans un effort probable d’opposer par tous les moyens une culture personnelle à la culture d’un milieu trop envahissant et depuis trop longtemps. 

Certaines photographies de Shore indiquent ainsi très manifestement que la construction du sujet prime sur le sujet lui-même, quel qu’il puisse être.


Stephen Shore - Coronado Street, Los Angeles, California, June 21, 1975

Très souvent, comme ici, des ombres sont utilisées comme pièces fortes de la composition au détriment des objets eux-mêmes. Shore, ici, semble n'avoir aucune intention particulière que le « vernaculaire » nous saute au visage.

L'engrenage : construction classique contre sujet

Une fois sur ce chemin que s’est-il passé ?

Dès lors qu’un photographe avance sur une voie pareille il est amené à reconnaître  que la réalité pour lui est plus dans la sensation de construction créée à l'intérieur de la photographie, que dans le sujet présenté. Avec le temps et l’affinement du regard, autant qu’avec la capacité (accrue par l’entraînement) de l’œil à imaginer dans l’image les chemins de construction possible, le photographe découvre dans l’étape suivante que la réalité s’offre toujours autant dans la photographie réalisée (par la construction faite image)… lors même que le réel décrit objectivement se liquéfie et diminue sans cesse, c'est à dire à mesure qu'on s'empare de sujets de moins en moins construits par eux-mêmes. Les compositions de Shore vont donc se faire de plus en plus minces et difficiles à suivre (pour le spectateur), de moins en moins appuyées sur des objets réels à mesure que le temps passe.


Stephen Shore - County of sutherland, scotland, 1990

Finalement on verra même apparaître des images dans lesquelles la multiplicité des objets est seule présentée : en fait c’est qu’elle offre déjà à l’œil de l’auteur une grande construction possible, un ensemble de points d’appuis suffisants pour entrer dans l’image comme on essaie de traverser un ruisseau, en calculant le chemin d’une pierre à l’autre.

Voilà finalement ce que nous avons tenté de dire de la qualité de la photographie de Shore : elle tient à l’ardeur du combat qu’un homme trop vite et trop tôt intégré à un milieu cultivé a tenté pour redevenir lui-même et comme il s’y est perdu. Sa grande période a probablement été celle où il convoque le meilleur de la peinture (et probablement l’influence de Hopper) pour combattre le milieu qui l’a trop vite embrassé : le soin à la couleur, à la lumière, le paroxysme du raffinement dans la description, tout le maniérisme de la forme démentent le moindre intérêt pour le fait que cette banlieue soit cette banlieue.

Enfin seul !

Shore gagne dans ce combat d’être enfin un bref instant un homme seul. Son combat qui utilise le registre classique des couleurs et de la construction auquel est tant opposé ce milieu du pop art qui l'a si bien accueilli, est celui d’un enfant trop tôt, trop vite et trop continûment entouré.

Et c’est par ce mot qu’on voudrait terminer… dans l’œuvre de Shore, on a toujours l'impression que les personnages sont toujours trop entourés et qu'ils ne parviennent pas à s'échapper ! Et même ses paysages tardifs les plus vides entourent encore le spectateur, emprisonné dans le point de vue du photographe, en lui masquant l’horizon. Il n’y a pas de fuite possible. Le monde sera toujours trop plein ! C’est de ce toujours trop, de cette description de l’enfermement dans un excès de richesse qui empêche d’être soi-même que naît l’intéressante étrangeté de l’œuvre de Shore. Et c’est là probablement son message profond !

Shore, le toujours trop entouré !

 


Stephen Shore - Michael and Sandy Marsh, Amarillo, Texas, September 27, 1974

 

Notes


1 Dans les années soixante-dix, le mot de Walker Evans, célèbre photographe américain des années vingt et trente, selon lequel "la photographie couleur est vulgaire" est encore un dogme. Par ailleurs la photographie couleur était chère, les tirages instables à la lumière, et la photographie couleur réservée à la publicité et au journalisme.

2 Les tirages de Stephen Shore sont effectués par contact. Leur dimension est donc de 20x25 cm et la qualité du détail fascinante...

 

 

 

 

 

 

dernière modification de cet article : 2006

 

 

 

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