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l'auteur

Jean-Claude Mougin
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J.C. Mougin
© Evelyne Cercley


Jean-Claude Mougin
a enseigné la philosophie
et l'histoire de la photographie
il pratique depuis plus de 20 ans
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6ème Congrès Galerie-Photo
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Musée de la photo de Graçay
 les 12 et 13 octobre 2013

thème : Alternatif ! Procédés photographiques non conventionnels, historiques, actuels ou de demain…

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reproduire pour exposer
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La scène du crime

par Jean-Claude Mougin

 

Walter Benjamin et l’état des lieux de la photographie, aujourd’hui

Déclin de l’aura par une marchandisation de l’art, impasse du pictorialisme, invention d’une esthétique du vide, la fameuse scène du crime d’Atget ; Benjamin en appelle à une politisation de l’art.

En quoi ces catégories peuvent-elles nous aider à faire un état des lieux de la photographie, aujourd’hui ?

L’état des lieux

La révolution numérique a introduit un nouvel âge pour la photographie, à savoir non plus celui de sa reproduction mécanique, mais celui de sa diffusion et consommation quasi instantanée. La photographie qui n’avait acquis que depuis peu une place sur le marché de l’art est devenue l’un des mediums privilégiés de ce marché, avec pour conséquence une dématérialisation toujours plus grande des œuvres, et une dictature du vertical comme aurait dit Benjamin ; œuvres surdimensionnées et écrans.

La place des techniques dites alternatives ne peut plus dès lors n’être que marginale, soit sous la forme d’une résistance au progrès menée par des nostalgiques de l’ancien monde, soit sous la forme d’une activité ludique très proche de l’ancien club photo, ou du club plus chic et un peu snob des adeptes du grand format. On ne peut tout au plus voir survivre et utiliser par le marché de l’art quelques techniques liées à l’édition d’art, comme le tirage palladium.

Il se trouve que le philosophe Walter Benjamin a vécu et décrit dans ses deux ouvrages, La Petite Histoire de la Photographie et L’Œuvre d’Art à l’Age de sa Reproductibilité Technique une situation comparable à celle que nous vivons aujourd’hui, le passage d’une photographie primitive à une photographie mécanisée. La fameuse scène du Crime d’Atget peut ainsi nous servir d’instrument conceptuel afin d’illustrer la situation présente.

La thèse de Benjamin

L’histoire de la photographie peut se ramener à trois moments.

1. un âge d’or, celui des primitifs de la photographie. Il s’agit des premiers calotypistes, Hill, Bayard, Hugo et des grands portraitistes que furent Nadar et Julia Margaret Cameron. L’image photographique présente alors tous les caractères de l’idole; ainsi l’étrangeté de son apparition, son aura.

2. un âge de vulgarisation et d’industrialisation. L’image devient une marchandise (Disdéri) et se met au service d’une classe bourgeoise, assoiffée de triviales images, selon le mot de Baudelaire. Avec Disdéri la photographie devient un art en devenant une marchandise. (Gisèle Freund)
En réaction à cette vulgarisation, le retour à l’art pour l’art prôné par les pictorialistes, ne sera pour Benjamin qu’une impasse. L’aura n’est plus qu’un semblant.

3. Survient alors le moment rédempteur, la fin des illusions bourgeoises. Fini le pittoresque, Atget invente une esthétique du vide, le théâtre du crime. Fini le portrait, la triviale image ; Sanders ne réalise plus un livre d’images, mais un atlas d’exercices. Finie la photographie en tant qu’art, place à l’art en tant que photographie.

4. Enfin, la voie est ouverte au projet de politiser l’art. L’art se doit de démasquer et de construire. Tel sera le programme d’un Moholy-Nagy, d’un Rodtchenko ; celui d’Eisenstein.

Ainsi l’histoire de la photographie à l’âge de la reproductibilité technique est bien le symptôme d’un processus d’uniformisation et de standardisation du monde propre aux sociétés marchandes. Le terme en est la liquidation de l’aura.

Qu’est-ce qu’à proprement parler l’aura? Une trame singulière d’espace et de temps: unique apparition d’un lointain si proche soit-il.

L’aura est également cette relation particulière aux choses qui nous conduit à lever les yeux. Ainsi comme l’affirme Benjamin : c’est l'espoir d'être regardé par ce qu'on regarde qui crée l'aura.

Aussi l’œuvre d’art existe-t-elle, dans son authenticité, dans ce qui lui donne l’autorité de la chose et pourtant en elle, la réalité ne se laisse pas atteindre. Sa dimension est celle du sacré.
En définissant l’aura comme l’unique apparition d’un lointain, si proche qu’elle puisse être, nous avons simplement transposé dans les catégories de l’espace et du temps la formule qui désigne la valeur cultuelle de l’œuvre d’art. Lointain s’oppose à proche. Ce qui est essentiellement lointain est l’inapprochable. En fait la qualité principale d’une image servant au culte est d’être inapprochable. Par sa nature même, elle est “toujours lointaine, si proche qu’elle puisse être. On peut s’approcher de sa réalité matérielle, mais sans porter atteinte au caractère lointain qu’elle conserve une fois apparue.
Le déclin de l’aura survient avec l’âge de la reproductibilité technique, quand les objets perdent leur caractère de chose pour devenir des marchandises. Sans mystère et sans unicité, elles s’exposent et circulent, destinées qu’elles sont à être appropriées et consommées. En face du tableau, jamais le regard ne se rassasie, la photo correspond plutôt à l’aliment qui apaise la faim, à la boisson qui étanche la soif  PHP 159

Face au déclin de l’aura, l’impasse pictorialiste

Les photographes de la période postérieure à 1880 se crurent forcés d’en recréer l’illusion par tous les artifices de la retouche, notamment parce par ce que l’on appelle le gommage. Ainsi du temps du « modern style », la mode fut surtout aux tons crépusculaires, traversés de reflets artificiels, mais malgré cette pénombre, on distinguait toujours plus clairement une pose dont la raideur révèle l’impuissance de cette génération face aux progrès technique.

Le moment rédempteur Atget et la scène du crime


Photographie d'Atget

 

Il est remarquable que presque toutes ses photos sont vides. Vides les fortifs de la porte d’Arcueil, vides les escaliers d’apparat, vides les cours, vides les terrasses de café, vide comme il se doit la place du tertre. Non pas solitaire, mais sans atmosphère. La ville, sur ces images, est inhabitée comme un appartement qui n’aurait pas encore trouvé de nouveau locataire. C’est dans ces réalisations comme celle-là que la photo surréaliste prépare le mouvement salutaire qui rendra l’homme et son environnement étrangers l’un à l’autre. Elle ouvre la voie au regard politiquement éduqué, qui renonce à toute intimité au profit de l’éclairement des détails.

La scène du crime

La victime est l’aura, l’œuvre perd son unicité, si on excepte les pratiques familiales, la photographie perd sa valeur d’usage, pour ne plus être qu’une marchandise.

L’image ainsi vidée de ses contenus n’a plus qu’une valeur indicielle, ce qui fait pour Benjamin sa nouveauté et son caractère politique. On pense à la Lettre Volée d’Edgar Poe. L’indice de la trahison de la Reine la preuve on l’a sous le nez, et mis à part Dupin personne ne la voit, parce que trop évidente. Elle nous regarde et on ne la voit pas, elle appartient au domaine de ce qu’appelle Benjamin, l’inconscient optique. Comme l’aura l’indice joue sur l’écart entre le présent et l’absent mais en perdant son caractère sacré et cultuel. Banalement profane il invite à l’enquête, à l’interrogation. L’environnement devenu étranger, c’est le monde devenu étranger, qui va changer qui a changé qui doit changer.

La valeur de l’image est son inconscient optique, ce qui est présent et que l’on ne voit pas, comme la lettre volée cette petite étincelle de hasard grâce à laquelle le réel a pour ainsi dire brûlé un trou dans l’image.

Politiser l’art, tel est finalement le programme de la photographie. Atget qui inconsciemment dénonce la disparition de la ville, Sander qui montre à travers ses portraits de bons allemands le crime à venir.


Photographie d'Auguste Sander

 

Rodtchenko, Einsenstein qui veulent changer le regard sur le monde afin de la transformer dans un sens révolutionnaire.

La fin de l’histoire

Le programme de politisation de l’art s’est plus exactement transformé en esthétisation de la politique, telle que l’ont réalisée aussi bien le nazisme que le stalinisme. Quand au libéralisme du marché triomphant il impose aisément une conception quasi spéculaire du réel. Le monde est beau, et tout un chacun produit à profusion des images qui proclament ce slogan. Le crime est ainsi parfait comme dira Baudrillard

De cette possibilité sans aucun doute Benjamin en était conscient ainsi que le montrent ses thèses sur l’histoire et une vision apocalyptique de celle ci qu’il avait hérité de sa tradition juive.

Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus Novus.


Paul Klee

 

Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées.Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. Ce progrès qui est là, mais dont on ne voit pas le sens, car il se déroule dans notre dos, n’est pas sans rejoindre la thèse sur la fin de l’histoire d’Alexandre Kojeve, Philosophe du Dimanche et haut fonctionnaire, stalinien proclamé, peut-être agent du KGB et dont les Séminaires aux Hautes Etudes de 1933 à 1939, suivis par Bataille, Lacan, Queneau, Aron, Caillois qui a publié ses textes ont influencé certaines analyses de Sartre et des penseurs français de la seconde moitié du XXème siècle. Il est vraisemblable que Benjamin ami de Bataille lui même ami de Kojève l’ait rencontré et ait eu connaissance de ces séminaires qu’a suivis l’une de ses amies, sa cousine, Annah Arendt. Il pensait la fin de l’histoire à la suite de Hegel comme réalisation de l’Etat Universel. Cette universalité n’est certes pas réalisée par un état universel, mais par une économie de marché qui impose un modèle universel de production et de consommation qui réduit l’homme selon Kojève à l’animalité c’est-à-dire à la simple satisfaction de besoins, biologiques, ou de besoins artificiellement créés par le marché. En effet selon Kojeve l’homme ne peut accéder à l’humanité que par des conduites négatives qui nient et dépassent son animalité. Toutefois dans une note de la seconde édition de son ouvrage Introduction à la Lecture de Hegel, et après un voyage au Japon, il découvre une alternative à cette animalité post historique dans ce qu’il appelle le snobisme, pratique du suicide rituel (Mishima) ou rituel extravagant de la cérémonie du thé. Sans doute s’il avait pu prendre connaissance de la politique moderne (il est mort en 1968) aurait-il vu dans le terrorisme, une nouvelle forme de l’activité kamikaze et dans le tribalisme  la forme ultime de résistance à l’Universel de la mondialisation.

L’état des lieux de la photographie vu selon les perspectives de Benjamin et de Kojeve

 La naissance d’une photographie émergente, selon le nom qu’elle se donne parfois. Emergente, ce mot de novlangue n’est pas innocent. Il évoque une création ex nihilo, comme si d’ailleurs il n’y avait pas eu de photographie auparavant, qu’elle feint d’ailleurs d’ignorer. Au niveau des pratiques, la photographie est devenue une pratique quasi obsessionnelle de consommation et de diffusion immédiate. La simple possession d’un téléphone fait de vous immédiatement un photographe quasi maniaque. La possession d’un canon EOS 5D, fait de vous un potentiel créateur qui a 25 ans peut être reconnu internationalement comme un photographe de grand talent. A vous l’idée, l’appareil se charge du reste. Vous y ajoutez Photoshop avec lequel on peut tout faire en postproduction, et vous avez dès lors les instruments pour fabriquer des images qui le plus souvent ne seront que des simulacres pour un monde annoncé et parfois souhaité par de grands esprits tels que Gilles Deleuze. Le marché présente ce matériel dans un état de progrès comme continuel et indéfini, ce qui le condamne à une quasi immédiate obsolescence.

Le marché de l’art a suivi le mouvement à la hausse, et a donné une place particulière à la photographie qui se prête à toutes les utilisations transversales propres aux simulacres. Le trope du banal, trash, dérision et idiotie, apories de l’intime, l’impossible paysage, identification d’une ville, le sujet inquiet de lui-même, fictions prométhéennes, renouveau du document tels sont démêlés par Dominique Baqué les éléments de l’écheveau contemporain.

Quelle place donner aujourd’hui à la photographie alternative ?

Le mot photographie alternative me paraît tout à fait inapproprié, si l’on veut bien prendre les mots dans leurs sens propres.

La photographie, est le procédé de production des images par matérialisation d’un négatif et reproduction de celui-ci en positif, inventé par Niepce et surtout par Talbot et leurs successeurs qui se sont ingéniés à découvrir des procédés nouveaux que nous pratiquons ici. Alternatif signifiant autre, l’autre procédé historiquement parlant et différent dans sa conception, mériterait lui de s’appeler alternatif. Et comme il n’est pas sûr qu’un fichier soit une empreinte le terme même de photographie pourrait lui être dénié.

Enfin parmi la diversité des procédés alternatifs, il convient de distinguer les procédés traditionnels à la photographie pictorialiste, gomme, oléographie, encre grasse, résinographie etc.., des procédés de photographie pure, tirage argentique, tirages au sels de fer, tirage charbon...

L’aura : nous continuons de vivre le déclin de l’aura pour la simple raison que le développement des techniques tout comme le désenchantement du monde qui l’accompagne, conduisent à une désacralisation du monde, même si certaines œuvres et certaines pratiques en laissent transparaître la trace.

Le pictorialisme : ces pratiques quelques peu archaïsantes, qui défendent une conception quelque peu décadente sont condamnées à s’exprimer à l’intérieur de cercles ou de clubs dans lesquels se pratiquent l’autocélébration. Cette conduite de type club est tout à fait caractéristique du snobisme dont Kojeve fait une alternative à la déshumanisation ambiante. Ce snobisme a été celui du groupe Photographic-Secession de Stieglitz et de la revue Camera Work qui réunissait le gotha international de ces artistes grands bourgeois à l’image de Demachy. Ces pratiques archaïsantes se prêtent volontiers à une vision antiquaire de la photographie, comme le montre la vogue actuelle du collodion qui a quelques exceptions près, comme Sally Man, s’entête à reproduire quasi à l’identique des procédés anciens. Mark Ostermann aux Etats Unis en a fait son fonds de commerce.

La scène du crime. Toute image quelle qu’elle soit peut être vue comme un indice et comporter des éléments d’inconscient optique, et nous sommes certainement les derniers à produire de telles images. Roland Barthes prétendait que les dactylos n’avaient pas d’inconscient. Les images contemporaines surdimensionnées, produites selon des techniques qui échappent aux créateurs, et produisent des œuvres sans défaut, complètement transparentes et immédiatement lisibles comportent-elles un tel inconscient optique.

Le marché de l’art et la reconnaissance des pratiques alternatives

Nous devons reconnaître que peu d’artistes utilisant l’une de ces techniques alternatives ont reçu une reconnaissance internationale. Irvin Penn en son temps, Sally Mann font figures d’exception. Il reste qu’un certain prestige reste attaché à ces pratiques, et certaines galeries conscientes de la pauvreté ou de l’immatérialité des images proposent des éditions d’art d’images en platine. Deux ateliers fonctionnent dans ce sens, l’un aux états Unis et l’autre en Belgique. La mondialisation imposant un modèle quasi unique, les techniques numérisées imposant de plus en plus le support écran. Cette dématérialisation de l’art est tout à fait symptomatique de ce que Hegel appelait la mort de l’art. Les œuvres d’art appartiennent au passé prétendait-il sous le prétexte que l’idée l’avait emporté sur la matière. Avons nous une place dans un monde qui ne vivrait que de simulacre ? Celle du club d’anciens combattants, le dernier village gaulois, les derniers des Mohicans. Mis au ban il nous arrive de prendre des grands airs et de juger de haut et de mauvais goût ces images pour nouveaux riches, très riches et culturellement incultes. Peut-être sommes-nous d’authentiques snobs.

Jean-Claude Mougin

 

dernière modification de cet article : 2013

 

 

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